LIVRE VIII. LF. NOUVEAU DIRECTOIKR DL l)i:i>AKTEMEX'l
Chargé de porter la parole , Robespierre tint à l'Assemblée nationale un langage ferme, mais plein de convenance, et nullement irrespectueux, comme le lui reprocha un peu plus tard , en termes si peu mesurés, le girondin Louvet dans la ridicule accusation dont il le poursuivit. « Entre le peuple et vous, il ne saurait exister d'intermédiaire désormais, » disait Robespierre. « Nommés par le peuple avec des pouvoirs illimités afin de veiller à sa sCireté , d'assurer le triomphe de la Révolution et de la liberté, les membres du conseil général verraient avec peine s'élever à côté d'eux une nouvelle autorité rivale, qui, comme sa devancière, ne ferait peut-être qu'embarrasser la marche de la commune et rendrait aux ennemis de la liberté de coupables espérances. » « Craignez- vous, » ajoutait-il, « de vous reposer sur la sagesse du peuple, qui veille pour le salut de la patrie qui ne peut être sauvée que par lui? C'est en établissant des autorités contradictoires qu'on a perdu la liberté; ce n'est que par l'union, la communication directe des représentants avec le peuple qu'on pourra la maintenir. Daignez nous rassurer contre les dangers d'une mesure qui détruirait ce que le peuple a fait; daignez nous conserver les moyens de sauver la liberté. C'est ainsi que vous partagerez la gloire des héros conjurés pour le bonheur de l'humanité; c'est ainsi que, près de finir votre carrière, vous emporterez avec vous les bénédictions d'un peuple libre. » Il terminait en conjurant l'Assemblée de prendre en considération l'arrêté du conseil général et de ne pas donner de remplaçant à l'ancien directoire du département (I '; . De vifs applaudissements accueillirent ses paroles. Thuriot appuya la pétition de la commune, Lacroix également; celui-ci demanda seulement qu'on laissât subsister la section du directoire chargée de la partie des contributions. Cette proposition fut adoptée sur-le-champ.
Cela, paraît-il, ne fut nullement du goût des meneurs de la Gironde. Le ministre Roland motiva sur le premier décret la lettre de convocation pour la nomination des membres provisoires du directoire, sans indiquer la modification arrêtée le soir même ; cette circonstance amena, quelques jours plus tard, le 22 août, le conseil général à décider qu'une nouvelle députation serait envoyée à l'Assemblée afin de réclamer la conversion du nouveau directoire en pure et simple
(1) Voy. le Moniteur du 14 août 1792. RobespieiTe n'y est pas désigné comme l'orateux' de la députation dn conseil général, mais il est nommé dans le Courrier des quatrevingt-trois départements (numéro du 14 août) et dans les Amiales patriotiques (numéro du 14 également ), qui sont d'accord sur la bonne réception faite par l'Assemblée à la pétition de la commune. L'arrêté de la commune, dont la minute est de la main de KobespieiTe figure sous le numéro XLIX à la suite du rapport de Courtois.
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commission de contributions, comme cela avait été convenu en principe. Ce nouveau titre , déterminant clairement les attributions du directoire, devait, dans la pensée de la commune, prévenir désormais tout conflit d'autorité, si dangereux dans les circonstances présentes. Ceci, du reste, d'accord avec les membres nommés pour remplacer l'ancien directoire, lesquels, étant venus, ce jour-là même, jurer fidélité au sein du conseil général, avaient déclaré ne vouloir d'autre titre que celui de commission administrative, et s'étaient offerts à accompagner à la barre de l'Assemblée nationale les délégués de la commune.
Cette fois encore, comme cela était bien naturel, Robespierre parla au nom de ses collègues. Il se borna à raconter ce qui s'était passé au sein du conseil général et termina ses très-courtes observations en priant l'Assemblée de consacrer par un décret ce grand acte de fraternité et d'union (1). Hérault-Séchelles présidait. Il adressa aux pétitionnaires une allocution toute fraternelle, exprima une opinion entièrement favorable à leur demande, et les invita aux honneurs de la séance. Mais en ce moment un député s'éleva très-vivement contre la pétition dont Robespierre était l'organe, et ce député c'était Lacroix, le même qui, peu de jours auparavant, avait proposé à l'Assemblée de laisser subsister de l'ancien directoire la section chargée des contributions (2). Or la commune ne demandait pas autre chose.
Que s'était-il donc passé depuis? Lacroix était ici l'interprète des Girondins. Evidemment les hommes de ce parti , redoutant l'influence que la suppression du directoire allait donner à cette commune au sein de laquelle siégeait un homme à qui ils avaient voué une haine mortelle, formèrent le complot d'arracher à l'Assemblée le rapport de son décret, et ils arrivèrent à leur but (3). Plus tard, Lacroix, dans le dessein d'appuyer l'accusation présentée par Louvet, prétendit qu'a-
(1} L'arrêté de la commune , dont la minute est toute de la main de Piobespievre , a été reproduit dans le tome II des Pajuers ini'dits, p. 71, et inséré sous le n" XLIX, à la suite du rapport de Courtois. L'honnête rédacteur de ce rapport, par ignorance ou par mauvaise foi, a assigné à cet arrêté une date voisine de celle du 9 Thermidor : « Il pai-ait, dit-il, que la commune vous devait, citoyens, présenter une pétition tendant à la suppression du département, etc., » et il en tire la conséquence du dévouement réciproque des municipaux et du tyran. Voy. p. 35 du rapport. Ces thermidoriens ne savaient même pas l'histoire'contemporaine , s'ils ne la falsifiaient à dessein.
(2) Voy. dans VHistoire parlementaire, t. XVII^ p. 114, le compte-rendu de cet incident. Voy. aussi, dans les Lettres de Robespierre à ses commettans , n° 4, sa réponse à Louvet.
(3) Il suffit de lire dans le Patriote français les quelques lignes pleines de fiel dirigées contre Robespierre et la commune pour èti-e convaincu de ce complot (Voyez le numéro 1110). Rien n'égale la mauvaise foi de cette feuille. Les autres journaux girondins, qui avaient applaudi à la première démarche de la conmiune, restèrent muets cette fois.
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lors Robespierre avait menacé l'Assemblée d'un nouveau tocsin; mais il reçut un démenti formel, auquel il ne répondit pas. Loin de là, Maximilien avait blâmé hautement un de ses collègues à qui un mouvement d'humeur avait arraché en effet quelque propos de ce genre, et plusieurs anciens membres de l'Assemblée législative,, devenus députés à la Convention nationale, attestèrent la vérité de ce fait (1).
Robespierre ne s'était pas trompé sur le sens et sur la portée de ce brusque changement; il avait bien senti d où le coup était parti. Étant retourné à la commune pour y rendre compte de sa mission, il parla de l'Assemblée législative dans les termes les plus convenables, mais ne se priva point de s'exprimer avec sa franchise accoutumée sur quelques-uns des membres de la commission des Vingt-et-un, oij dominaient les amis de Brissot, qui, au lieu de chercher à rapprocher l'Assemblée et la commune et de ménager entre elles une bonne entente, si nécessaire au salut du pays, ne songeaient qu'à jeter dans ces deux corps des ferments de discorde et de désunion (2).
Dans l'intervalle de ces deux démarches auprès de l'Assemblée législative, Robespierre s'était présenté à sa barre, non plus cette fois au nom de la commune, mais à la tête d'une' députation de citoyens envoyée par la section de la place Vendôme. C'était le H août. La statue équestre de Louis XIV sur la place Vendôme ayant été renversée par le peuple , les membres de la section eurent l'idée d'élever à l'endroit où était la statue du despote un monument en l'honneur des citoyens morts en com"battant pour la bberté. Dès le 11, ils avaient prié Robespierre de vouloir bien exprimer, dans une adresse à l'Assemblée nationale, le vœu de la section dont il était membre, et le 13, ils avaient adopté par acclamation la pétition qu'à la prière de ses concitoyens Robespierre avait rédigée (3). De nombreux applaudissements accueillirent à l'Assemblée l'arrivée des commissaires de la section de la place Vendôme (k). Dans une courte harangue, Robespierre s'attacha à établir que la mort la plus méritante était celle qu'on recevait en défendant la cause de la liberté. Jusqu'ici cependant on n'avait rien fait afin d'honorer la mémoire des citoyens qui avaient péri pour affranchir le pays. Les héros populaires du 10 août étaient-ils inférieurs à ceux de Ro^le et d'Athènes? Et Marseille, Paris et Brest
(1) Réponse à Louvet. Lettres de M. Robespierre ù ses commettans, n° 4, p. 180.
(2) Le procès- verLal de la commune ne dit mot de la l'épouse de Robespierre, mais lui-même en rend compte dans sa réponse à Louvet, p. 180. Ubi suprà.
(3) Registre des arrêtés et délibérations de la section de la place Yeudôme [Archives de la Préfecture de police).
(4) Courrier des qiiatre-vin'jl-trois dqmrtem''ns, numéro du jeudi 16 août 1792.
avaient-ils quelque chose à envier a Sparte? Trop d'honneurs sacrilèges avaient été jusqu'à ce jour prodigués aux traîtres et aux assassins du peuple; c'était le moment de faire pour les défenseurs des droits de l'humanité ce que les tyrans étaient si empressés de faire pour eux et pour leurs complices. « Députés du peuple, » ajoutait Robespierre, « hâtez- vous de consacrer par des hommages solennels la gloire des martyrs de la liberté et d'encourager les vertus dont nous avons besoin (1). » De nouvelles acclamations accueillirent ces paroles; les pétitionnaires obtinrent les honneurs de la séance et traversèrent la salle au milieu des applaudissements. La pétition fut renvoyée au comité d'instruction publique , et je ne sache pas qu'il y ait été jamais donné suite : la place Vendôme resta veuve de la pyramide promise aux mânes des victimes du 10 août. Un monument se dresse bien, fier et menaçant le ciel, sur cette place élégante et correcte, mais ce n'est pas un souvenir de la liberté !
On était au 1 5 août, et le tribunal destiné à juger tous les complices de la cour n'était pas encore formé; il était à craindre que de plus longs délais n'irritassent l'impatience populaire. La cour martiale, décrétée par l'Assemblée législative sur la proposition de Lacroix, était appelée à prononcer sur le sort des Suisses; mais était-il juste de s'en prendre seulement à ces instruments passifs du despotisme, à ces
(1) Le Moniteur du 17 août résume en peu de lignes la harangue de Robespierre, mais on la trouve complète dans le numéro 12 du Défenseur de la Constitution.
Outre ce discours, un article d'appréciation sur les événements du mois d'août, et d'intéressants détails sur ces événements, ce numéro contient une reproduction de diverses pièces trouvées aux Tuileries, plusieurs lettres, l'interrogatoire de ^I. de Lalain, employé au liureau de la guerre, et le procès-verbal de la déclaration d'un sergent des grenadiers, nrimmé Lecomte, de service aux Tuileries dans la nuit du 9 au 10 août. C'est le dernier numéro du Défenseur de la Constitution. Robespierre le fit suivre de cet avis à ses souscripteurs :
« Les cii'constances actuelles et l'approche de la Convention nationale semblent nous avertir que le titre de Défenseur de la Constitution ne convient plus à cet ouvrage ; quoique nous ayons déclaré, dès l'origine, que ce n'étoient point ses défauts que nous voulions défendre, mais ses principes ; quoique notre but n'ait jamais été de la défendre contre le vœu du peuple, qui pouvoit et qui devoit la perfectionner, mais contre la cour et contre tous les ennemis de la liberté qui vouloicnt la détruii'c ou la détériorer. Xous continuerons d(;sorm:iis cet ouvrage sous un titre plus uîialogue aux conjonctures où nous sommes. »