I.IVU'r: Mil. — LE TRinUXAI. UL" 17 AOUT
esclaves de la discipline militaire , et l'impunité serait-elle réservée aux véritables coupables? Renverrait-on ceux-ci devant le tribunal criminel du département? Mais pour juger des crimes et des délits sortant de la catégorie des crimes et des délits communs, il fallait , pensait-on, un tribunal extraordinaire, statuant en dernier ressort. Ce fut l'avis du conseil général de la commune. Dans la séance du 15, il chargea six de ses membres : Robespierre, Véron, Michel, Blet, Moulin et Gaudichon, d'aller transmettre à l'Assemblée nationale son opinion à cet égard.
Les commissaires de la commune se présentèrent à l'Assemblée dans la soirée au moment oi^il'un de ses membres venait de proposer l'incarcération, jusqu'à la fin de la guerre, de toutes les personnes convaincues d'incivisme. C'était ce que plus tard Robespierre appela faire la guerre aux opinions, lesquelles lui semblèrent toujours devoir être à l'abri de toutes recherches, du moment où elles ne se traduisaient point par des actes hostiles à la Révolution. Chargé de prendre la parole au nom de ses collègues de la commune, il s'efforça de démontrer l'insuffisance du décret rendu le 11, applicable seulement à une certaine catégorie d'individus, et oii il n'était question que des crimes commis dans la journée du 10. Or, disait l'orateur de la commune, les plus coupables parmi les conspirateurs n'ont point paru dans cette journée : l'impunité leur serait donc assurée? « Ces hommes qui se sont couverts du masque du patriotisme pour tuer le patriotisme ; ces hommes qui affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois, ce La Fayette, qui n'était peut-être pas à Paris, mais qui pouvait y être, ils échapperaient donc à la justice nationale ? » Ces paroles furent couvertes d'applaudissements; et cependant, peu de jours auparavant, le général avait été scandaleusement innocenté par l'Assemblée. Aujourd'hui, il est vrai, elle n'était plus guère composée que de membres ayant voté les conclusions du rapport de Brissot contre La Fayette. « Environnée de la confiance du peuple, l'Assemblée, » disait encore Robespierre, « se devait à elle-même de ne pas rendre de lois contraires au vœu unanime, » et il terminait en la priant de décréter que les coupables seraient jugés souverainement et en dernier ressort par des commissaires pris dans chaque section. Après avoir accueilli par de nouveaux applaudissements la fin de ce discours, l'Assemblée accorda aux pétitionnaires les honneurs de la séance, décréta, en principe, l'établissement d'un tribunal populaire, et, pour le mode d'exécution, chargea la commission des Vingt-et-un de faire, séance tenante, un rapport (1).
(1) 3/0)1 (7 ('!()• du 17 août 1792, au supplément, :iuméro 230 (bis).
Rapporteur de cette commission, Brissot, trouvant contraire aux principes l'établissement d'un tribunal extraordinaire, proposa à l'Assemblée de laisser au tribunal criminel du département le soin de la répression des crimes du 10 août, d'instituer seulement un nouveau jury, et d'ordonner à cet effet aux quarante-huit sections de Paris de nommer chacune quatre jurés. L'Assemblée adopta ces conclusions assez peu logiques cependant ; car pourquoi tant de méfiance à l'égard de l'ancien jury, et tant de confiance à l'égard des juges chargés d'appliquer la loi? En vain Brissot se retrancha-t-ii hypocritement derrière les principes, il fallait être conséquent alors, et ne rien modifier. Mais il lui suffisait qu'une mesure quelconque eût été proposée par l'organe de Robespierre pour qu'il crût devoir la combattre. Le lendemain, dans son propre journal, il se flatta d'avoir aisément prouvé l'inadmissibilité de la pétition présentée par Robespierre, laquelle, selon le Patriote françois, ne représentait nullement le vœu de la commune. Celle-ci, au dire de la feuille girondine, s'était contentée de demander que le recours au tribunal de cassation ne pût avoir lieu (1). Or, c'était une allégation purement mensongère. Dès le ih août, le conseil général avait chargé Robespierre, Audoin et Tallien de rédiger une adresse à l'Assemblée nationale pour la prier de déterminer un mode de décret sur la cour martiale (2), et le lendemain elle avait jugé utile de solliciter aussi la suppression de tout recours en cassation. Robespierre avait été l'interprète de ce double vœu. Du reste, la commune donna elle-même au Patriote françois un démenti sanglant. Peu satisfaite du décret rendu sur le rapport de Brissot, ne comprenant pas bien pourquoi l'Assemblée, en changeant complètement l'ancien jury, avait conservé le personnel des juges, et se fondant d'ailleurs sur ce que le tribunal criminel du département ne jouissait pas de la confiance du peuple, elle délégua, dans sa séance du 16, cinq de ses membres, Truchon, Dervieux, LuUier, Pépin et Bourdon, pour prier l'Assemblée nationale de fixer le mode le plus prompt de remplacer ce tribunal (3}. Cette fois, Robespierre ne faisait point partie de la députation. Les nouveaux commissaires se présentèrent, le lendemain 17, à la barre; l'Assemblée se rendit à leurs observations, et, séance tenante, revenant sur son décret de l'avant-veille, elle décida, sur la proposition de Hérault-Séchelles, qu'un corps électoral, composé d'un électeur par chaque section de Paris, nommerait
(1) Putriole françois, numéro 1103.
(2) Extrait du registre des délibérations du conseil géuénxl de la commune. Séance du 14 août. Archives de la ViUe. Y. 22. Carton 0. 7. 0.
(3) Ibici. L'bi suprà. Séance du 16 août.
LIVUi: VIII. IL UKFLSK LA PRESIDENCE DU TRIBUNAL DU IT AOUT 385
sur-le-champ un tribunal criminel spécial, destiné à juger les crimes relatifs à la journée du 10 août (1).
Dès le soir même, les électeurs, désignés aussitôt par les sections de Paris, se réunirent dans une des salles de l'Hôtel-de-Ville, afin de procéder à la formation de ce tribunal. Le premier nom sorti de l'urne fut celui de Robespierre, qui se trouvait ainsi de droit président de la nouvelle cour (2). Les électeurs nommèrent ensuite pour juges Osselin, Mathieu, Pepin-Desgrouettes, Lavaux, Dubail et Coffinhal, ce dernier à la place de Truchon, non acceptantes;, et pour accusateurs publics LuUier et Real. Quatre greffiers, sept jurés, qui furent Leroy, Blandin, Botot, Lohier, Loiseau, Perdrix et Caillières de l'Étang, et huit suppléants, complétèrent l'organisation de ce tribunal extraordinaire.
Par des motifs dont tout le monde appréciera la délicatesse, Robespierre refusa d'accepter les hautes fonctions auxquelles il venait d'être appelé, et où il eCit été en quelque sorte juge et partie. Comme une coterie d'envieux et d'intrigants ne pouvait laisser passer aucun de ses actes sans le travestir et l'incriminer, on ne manqua pas de jeter des nuages sur son refus, et de propager contre lui des insinuations malveillantes. Il crut alors devoir informer lui-même le public de ses motifs : « J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, » écrivit-il, <i la plus grande partie des criminels de lèse-nation. J'ai dénoncé la plupart d'entre eux; j'ai prédit tous leurs attentats, lorsqu'on croyoit encore à leur civisme; je ne pouvois être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que s'ils étoient les ennemis de la patrie, ils s'étoient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les circonstances, est surtout applicable à celle-ci ; la justice du peuple doit porter un caractère digne de lui, il faut qu'elle soit imposante autant que prompte et terrible. L'exercice de ces nouvelles fonctions étoit incompatible avec celles de représentant de la commune
(1) Voyez le Moniteur du 19 août 1792. Ce journal prête à l'orateur de la commune un langage d'une extrême violence. Le Patriote français, peu suspect de partialité envers la commune, donne, au contraire, de ce discours un résumé plein de convenance et de modération. Xi l'un ni l'autre ne nomment le membre qui porta la parole. Ils le désignent ainsi, l'un: Un représentant proiisoire de la commune; l'autre : Un magistrat (lu peuple. Voy. le Patriote français, numéro 1105.
Nous faisons cette observation parce que, grâce à la déplorable légèreté avec laquelle a été trop souvent écrite l'histoire de la Ilévolutiou française, on a quelquefois attribué les paroles rapportées par le Moniteur à Robespierre qui, comme on l'a vu ne faisait même pas partie de la députation de la commune.
(2) Archives, B. A. 13 (38). Voy. aussi la Chronique de Paris du 20 août 1792 et le Patriote français, numéro 1104.
Ifi) Arrhires. Ubi suprà.
qui m'avoient été confiées : il falloit opter; je suis resté au poste oîi j'étois; convaincu que c'étoit là où je devais actuellement servir la patrie (1). » Ainsi donc, à des fonctions importantes et lucratives, Robespierre préféra son simple titre de membre du conseil général de la commune, où il ne figura d'ailleurs dans aucune espèce de commission. On essaya cependant de l'attacher par certains liens au ministère, devenu pouvoir exécutif provisoire, et il fut appelé à siéger au sein du conseil de justice établi près le ministère de la justice, mais il déclina également cet honneur, en invoquant une partie des raisons qui l'avaient déterminé à refuser les fonctions de président du tribunal du 1 7 août (2) . Cet ambitieux ne voulant d'aucune place, les Girondins, dont les créatures occupaient à présent les plus hautes positions dans l'État, l'accuseront bientôt d'aspirer au pouvoir suprême. Quels logiciens !
Jusqu'au jour oi^i, nommé membre de l'assemblée électorale chargée d'élire les députés à la Convention nationale pour le département de Paris, il cessa presque complètement d'aller à la commune, Robespierre suivit assez régulièrement, avons-nous dit, les délibérations du conseil général. Mais, comme il le déclara un jour à la Convention sans rencontrer de contradicteur, "il ne se mêla jamais, en aucune manière, de la moindre opération particulière (3). Il ne présida pas un seul instant, comme plusieurs écrivains l'ont avancé par erreur, la formidable commune, et n'eut pas la moindre relation avec le fameux comité de surveillance. En certaines occasions seulement, assez rares d'ailleurs, il fut la parole et la plume du conseil général.
A cette époque régnait dans Paris un agiotage effréné. C'est, hélas !
(1) Cette lettre de Koljespierre pai-ut clans le Moniteur du 28 août 1792, dans Ift Courrier des quatre-vingt-trois d''parlemens du 24 août, et dans le Patriote fmnçois, numéro 1110, lesquels la publièrent sans réflexions. l.a, Chronique de Paris annonça en ces termes le refus de Kobespierre : « M. Kobespierre n'est point membre du tribunal destiné à juger les conspirateurs. C'est par erreur que nous l'avions annoncé. Il a refusé parce qu'ayant combattu depuis l'origine de la Révolution les criminels de lèse-nation, et ayant dénoncé la jjlupart d'entre eux, il n'a pas cru pouvoir être juge de ceux dont il a été l'adversaire. » (Numéro du 25 août 1792.)
(2) Voy. sur ce second refus la lettre de Robespierre au Courrier des quatre-vingttrois di'iiartemens. (Numéro du 24 août.)
(3) Réponse à Louvet. Lettres de M. Robespierre à sescommettans, n° 4, p. 160.
LIVRR VIII. DEMARCHE AUPRÈS DE l'ETION 387
un des plus tristes spectacles, dans nos troubles publics, que de voir tant de gens chercher à faire des malheurs de la jiatrie des instruments de fortune. Déjà commençaient à s'exercer sur une vaste échelle ces accaparements, source de souffrances pour la population, et qui nécessiteront plus tard, au milieu des plus graves complications, plus d'une loi fatale à la liberté du commerce. La commune, comme frappée d'avance du prochain danger, chargea Robespierre et Lavaux de se concerter avec le maire sur les moyens les plus propres à détruire l'agiotage et les accaparements (1). Mais il ne fut guère possible à ces commissaires de résoudre cette question avec le maire de Paris. Pétion, tout abasourdi encore de la Révolution du 10 août, que, de concert avec ses amis de !a Gironde, il avait essayé d'ajourner indéfiniment, assistait rarement, dans le principe, aux séances de la nouvelle commune, préférant, comme le lui reprocha un jour Robespierre, tenir conseil soit chez lui, soit au comité des Vingt et un, pour comploter le rétablissement de l'ancienne municipalité. Celle-ci en effet, entièrement à sa dévotion, eût assuré aux Girondins, maîtres de l'Assemblée nationale, et qui gouvernaient le maire de Paris, une domination sans bornes.
Pétion était venu pour la première fois à la commune, depuis l'insurrection, trois jours seulement après la prise des Tuileries, et, parlant pour ainsi dire au nom de ses amis de la commission des Vingt et un, il avait annoncé que l'Assemblée législative voulait légaliser la Révolution, confirmer toutes les opérations de la commune du 10 août, et rappeler la municipalité évincée (2) : comme si, après la dernière révolution, l'Assemblée législative avait qualité pour cela ; comme si les nouveaux conseillers municipaux n'avaient pas reçu des sections de Paris pleins pouvoirs pour sauver la patrie. La proposition du maire n'était guère de nature à être favorablement accueillie. Pétion se retira fort mécontent du peu de succès de sa démarche ; et de quelques jours il ne reparut plus. Le 17 août, le conseil général se vit obligé de prier Robespierre, dont on connaissait la vieille amitié pour le maire de Paris, d'aller en personne chez lui, et de l'inviter à se rendre au sein de la commune afm de prendre, de concert avec elle, les mesures les plus propres à assurer la tranquillité publique [3). Le con-
(1) Registre des délibérations du conseil général delà commune. (Séance du 1.5 août.) Archives de la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0.
(2) Réponse à Jérôme Pétion. Lettres de Maximilien Robespierre à ses commellavs, n" 7, p. 298.
(3) Registre des délibérations du conseil général de la commune, l'bi supra. (Séance du 17 août.)
seil général, tant calomnié, cherchait, par tous les moyens en son pouvoir, non-seulement à préserver la patrie des entreprises de l'émigration et des puissances coalisées, mais à rétablir dans Paris l'ordre matériel, à donner la sécurité aux citoyens. Que si, dans ces circonstances tout à fait exceptionnelles , la commune fut dans la nécessité de recourir à des mesures extraordinaires, elle suivit à cet égard l'exemple de l'Assemblée législative; en beaucoup de cas même, elle se contenta d'exécuter les décrets de cette dernière : c'est ce dont on se convaincra tout à l'heure.
Cependant une certaine inquiétude s'était emparée des esprits : quelle conduite allait tenir l'armée? Des nouvelles peu rassurantes vinrent coup sur coup jeter dans Paris de nouveaux ferments d'irritation. On apprit que, par un ordre du jour en date du 1 3 août, La Fayette avait engagé ses troupes à se joindre à lui afin de rétablir la constitution, et qu'à son instigation le directoire du département des Ardennes avait protesté contre les événements du 1 0 août et mis en état d'arrestation les députés Kersaint, Péraldy et Antonelle, commissaires de TAssemblée nationale près l'armée de la Moselle. Dans la soirée du 17, Robespierre se montra aux Jacobins, où, depuis la journée du 10, on ne Tavait pas entendu. Justement on venait de dénoncer l'arrêté séditieux des administrateurs des Ardennes. Montant alors à la tribune, il blâma vivement l'Assemblée législative de n'avoir pas encore statué sur le sort de La Fayette, quand elle n'avait pas craint de frapper le roi. Si un directoire égaré avait osé se montrer aussi violemment séditieux, n'était-ce point parce qu'il comptait sur ce général et sur son armée ? Et si La Fayette lui-même poussait l'audace jusqu'à marcher sur Paris, n'était-ce point parce qu'il espérait bien qu'à son approche la majorité de l'Assemblée, dont il connaissait les sentiments, se joindrait à lui? Cette majorité, il est vrai, se tenait présentement à l'écart; mais tout le côté droit, tous les députés qui avaient volé pour La Fayette, et même certains membres qui ne siégeaient pas à droite lui paraissaient attendre avec impatience la venue du général, afin de prendre, appuyés de son épée, l'initiative de la réaction. Voilà, dit-il en terminant, les dangers auxquels on est encore exposé, et l'orage qu'il y a à conjurer (1). Baumier proposa ensuite à la société de demander formellement à l'Assemblée nationale, par voie de pétition, qu'elle déclarât La Fayette traître à la patrie.
L'Assemblée, du reste, n'avait pas besoin d'être poussée, pour ren-
(1) Journal des dcbals et de la rorrespundance de la SocicU' des Amis Je It Constilulion, Buraéro 25^ ,
i.iv;-.!: v::i. — i.v rAv::;Ti-: i:t i. aii.'.'ci-; csd
trer dans la voie des rigueurs, auxquelles, dès les premiers mois de sa session, nous l'avons vue se résoudre. Elle y fut ramenée par la force même des choses. Dès le 15 août, elle avait, sur la proposition de Merlin (de Thionville), décrété que Louis XVI, les femmes et les enfants des émigrés, serviraient d'otages à la nation ; et, dans la même séance, elle avait mis en état d'accusation les anciens ministres Duportail, Duport du Tertre, Tarbé, Montmorin, Bertrand de Mollevile, ainsi que Barnave et Alexandre Lameth , fortement compromis l'un et l'autre par les pièces trouvées au château des Tuileries. « La cour, » s'écria Cambon, « croyoit que le jour des vengeances étoit arrivé pour elle, ces jours doivent être au contraire ceux de la justice du peuple (1). » Le 17, l'Assemblée décrétait d'accusation et renvoyait devant le tribunal criminel le directoire du département de la Somme, qui avait refusé de transcrire sur ses registres les décrets rendus depuis le 10, elle chargeait trois nouveaux commissaires, Isnard, Quinette et Gaudin, de se rendre dans le département des Ardennes, et le lendemain, après avoir voté l'arrestation des administrateurs de ce département, elle rappelait La Fayette, et confiait à Dumouriez le commandement de son armée. Le général essaya en vain d'ébranler ses bataillons, de les entraîner vers Paris; fidèles à la Révolution, les soldats demeurèrent sourds à la voix de leur chef. A ses exhortations impuissantes, ils répondirent par les cris mille fois répétés de : Vive la natiox, vive la liberté, VIVE l'égalité ! Sentant la contre-révolution vaincue, La Fayette se décida à échapper par la fuite à une condamnation certaine, et dans la nuit du 19 août, il quitta précipitamment son armée, accompagné de quelques-uns de ses officiers. On sait comment, arrêté aux avantpostes autrichiens, il fut jeté dans les cachots d'Olmutz, et préservé peut-être, par la prison, du déshonneur de tirer l'épée contrôla France. Dans la journée même de son triste départ, il était enfin décrété d'accusation par l'Assemblée nationale (2).
•'1) Voy, le Moniteur au n août 1792, au supplément, numéro 230 (bis).
(2) Tant de personnes jugent encore le La Fayette de 1791 et de 1792 sur le La Fayette de 1830, que nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs ce décret de l'Assemblée, rendu sur un rapport de La Source, et qui prouve surabondamment combien fondées étaient les dénonciations de Robespierre contre ce général :
a L'Assemblée nationale, considérant que le général La Fayette a employé les manœuvres les plus odieuses pour égarer l'armée dont le commandement lui avait été confié ; considérant qu'il a cherché à la mettre en état de révolte, en la portant à méconnaître l'autorité des représentants de la nation^ et à tourner contre la patrie les armes mêmes des soldats de la patrie ; considérant qu'il est prévenu du crime de rébellion contre la loi, de conjuration contre la liberté et de trahison envers la nation, décrète ce qui suit :
« Article premier. — Il y a lieu à accusation contre Motier La Fayette, ci-devant général de l'armée du Nord ;
La nouvelle du blocus de Longwy par les Prussiens n'était guère de nature à calmer l'irritation des esprits; la fureur fut au comble quand, le 26, on connut la reddition de cette ville, reddition à laquelle la trahison n'avait pas élé étrangère. Le même jour, l'Assemblée venait de voter contre les prêtres insermentés un terrible décret, en vertu duquel tous les ecclésiastiques qui, dans le délai de quinze jours, n'auraient point prêté le serment prescrit par les lois du 26 décembre 1790 et du 17 avril 1791, et n'auraient pas évacué le territoire français ce délai passé, seraient transportés à la Guyane [1). Dans la séance du soir, saisie d'un sombre enthousiasme, elle décrétait : que tout citoyen armé d'un fusil serait tenu de partir ou de le remettre ; que tout citoyen, qui dans une ville assiégée parlerait de se rendre, serait puni de mort ^2). Le 28, elle autorisait les municipalités à opérer des visites domiciliaires et à désarmer tous les gens suspects, pour donner leurs armes aux défenseurs de la patrie. Ce jour-là, Couthon, revenu des Boues de Saint-Amand, avait repris sa place au sein du Corps législatif, dont les chaleureux applaudissements avaient salué son retour (3). Le 31 août, connaissant les honteux détails de la reddition de Longwy, l'Assemblée nationale, sur le rapport présenté par Guadet au nom de la commission des Vingt et un, décidait qu'aussitôt que cette ville serait rentrée au pouvoir de la nation française, toutes les maisons, sauf les édifices nationaux, seraient démolies et rasées, et que ses habitants étaient, dès à présent, privés pour dix années des droits de citoyens français. Les représentants du peuple, on le voit, n'attendaient pas la Convention nationale pour se montrer inflexibles et opposer des cœurs d'airain à la mauvaise fortune.
« Art. 2. — Le pouvoir exécutif est expressément cliargé de mettre promptement à esécutiou le jiréseut décret;
« L'Assemblée nationale enjoint à tontes les autorités constituées et à tous les citoyens et soldats de s'assurer dudit Motier La Fayette par tous les moyens possibles ;
« Art. 3. — L'Assemblée nationale défend à l'armée du Xord de reconnaître ledit Motier La Fayette, et de lui porter aucune obéissance ; défend pareillement aux corps administratifs, municipalités, et ii tous fonctionnaires publics, de lui prêter aucune assistance et d'obéir à aucune de ses réquisitions, ainsi qu'à tous dépositaires publics de rien payer pour ladite armée que sur les ordres du général Dumouriez, nommé pour remplacer ledit La Fayette, et ce, sous peine d'être déclarés complices de rébellion » {Moniteur du 21 août), au supplément, numéro 234 (bis).
(1) Voy. le Moniteur du 28 août 1792,
(2) Ibid., du 29 août.
(3) Moniteur du 30 août 1792. Voir en quels termes s'exprimait à ce sujet Condorcet dans la. Chronique de Paris: « M. Couthon, eu revenant occuper dans l'Assemblée un poste qu'il a toujours rempli avec honneur, et dont l'état de sa santé l'a voit forcé de s'absenter j^endant quelque temps, a rendu compte des dispositions lUvorables qui régnent dans l'année et dans le département du Xord. i) (Numéro du 29 août 1792.)
UVKK VIII. LF.S ASSEMBLEES PRIMAIRES 391
Le langage commence à revêtir, même dans les bouches les plus modérées, un caractère d'une excessive violence. L'avant -veille, le 29, on avait entendu Lamourette, l'évêque au baiser fameux, prononcer de terribles paroles contre la famille royale transférée depuis peu au Temple. « Je n'aime point la cohabitation de Louis XVI avec sa famille. Soyez bien certains, messieurs, qu'on aura déjà trouvé le moyen de ménager des communications entre le Temple et Coblentz, entre Marie-Antoinette et les restes méprisables de sa ci-devant cour, qui ont échappé, le 10 de ce mois, à la justice du peuple. Eh 1 n'est-ce pas assez, messieurs, que cette femme atroce et sanguinaire, que cette femme bourreau, qui médite jusqu'au fond de la retraite qu'elle habite les moyens de se baigner dans notre sang; n'est-ce pas assez que cette femme respire encore, sans que vous la laissiez jouir de la liberté d'exhaler sa rage au sein de la nature et de se renouer au dehors à tout ce qui nous trahit (1)? » C'était un évêque qui s'exprimait ainsi!
On voit combien ridicules ou de mauvaise foi sont les écrivains qui s'ingénient à rejeter sur Robespierre la responsabilité des violences de la Révolution. Lui aussi sans doute paya son tribut k des exagérations de langage dues à l'exagération même du péril, et auxquelles, en ces temps étranges et formidables, personne n'échappa; mais ce qu'il poursuivait avec tant d'ardeur, c'était la réalisation d'un gouvernement fondé sur le droit, sur la liberté, sur l'égalité; et jamais, nous allons le prouver jusqu'à l'évidence, il ne conseilla au peuple des actes que la justice ait à déplorer et dont l'humanité ait à gémir.
Ce fut au milieu de tant de préoccupations et d'inquiétudes que les assemblées primaires de Paris se réunirent afin de former le corps électoral chargé d'élire les députés à la Convention nationale. Elles tinrent leur première séance le 26 août 1792. Leurs opérations se prolongèrent assez avant dans le mois suivant; aussi verrons-nous le corps électoral commencer à procéder aux élections avant d'être au complet. Elles nommèrent à peu près un millier d'électeurs (2), au nombre desquels
(1) Voy. le Moniteur du 31 août 1792. (Séance du 29 au matin.)
(2) Le chiffre exact est 992, tant pour les sections de Paris que pour les cantons ruraux ; mais ce nombre diminua sensiblement par suite d'exclusions prononcées contre divers électeurs.
:j»2 Hisîoini; DE r.oBESPiEiuu:
nous voyons figurer Louis-Philippe d'Orléans, David, Real, le peintre Cietty, une des futures victimes de Thermidor, Royer, qui fut depuis Royer-Collard, et Coffinhal, nommés tous deux par la même section 'celle de la Fraternité;, l'horloger Breguet, Manuel, Pons de Verdun, Hanriot, Danton, Camille Desmoulins, et tant d'autres que la Révolution comptera pour victimes ou qui la trahiront. La section de la place Vendôme, dont le nom allait bientôt être changé en celui de section des Piques, et à laquelle, avons-nous dit déjà, appartenait Robespierre, avait à nommer seize électeurs. Ce fut le 27 seulement qu'elle se constitua en assemblée primaire, et à l'unanimité des suffrages elle élut Maximilien pour son président. Ses opérations se trouvèrent complètement terminées le 31 août, après avoir duré chaque jour, depuis le 28, de quatre heures à onze heures du soir. Elle tint même séance pendant toute la nuit du 29 au 30, en raison des circonstances extraordinaires. Robespierre, souffrant, dut se faire remplacer pour cette nuit, mais le lendemain 30 il reprit ses fonctions (1). Dès le 28, il avait été nommé premier électeur à l'unanimité des suffrages, moins un (2). Duplay, son hôte, et Laignelot, son futur collègue à la Convention, furent également députés par la même section à l'assemblée électorale du département de Paris (3). Les élections se faisaient alors par appel nominal, et à haute voix; les hommes de cette époque ne redoutaient pas de rendre leurs suffrages publics. Robespierre, on l'a vu, avait demandé la suppression de l'inique division des citoyens en actifs et passifs, et la nomination directe des députés à la Convention par les assemblées primaires ; l'Assemblée législative, en se rendant au premier de ces vœux, avait repoussé le second et maintenu le suffrage à deux degrés. Pour remédier à ce mode vicieux, plusieurs sections, celles de la place Vendôme et des Halles, entre autres, déclarèrent formellement qu'elles se réservaient le droit d'accepter ou de refuser
(1) « M. Robespierre ayant représenté que sa santé ne lui permettoit pas fie passer la nuit à présider les personnes qui demeureroient la nuit dans cette assemblée, a demandé qu'on nommât par intérim un autre président à sa place pour, en son absence, présider cette nuit seulement et le représenter... » Vidaud et Seigneur furent en effet nommés président et vice-présideut pour cette nuit. (Registre des délibérations et arrêtés de la section de la place Vendôme. Archives de la Préfecture de police, f» 54.)
(2) « L'assemblée a arrêté que nul membre, citoyen de la section, ne sera proposé qu'il ne soit discuté et scruté ; et que celui scruté sera nommé à liante voix par appel nominal. Il est résulté de ce mode de nomination ainsi déterminé que M. Robespierre, président de l'assemblée, a été nommé premier électeur de la section, iv la pluralité unanime des suffrages de l'assemblée, à l'exception d'une voix. » (Registre des délibérations, etc. Ubi suprà.
(3) Extrait des procès-verbaux des assemblées primaires. Archives, B. IV. 14.