LIVRE VIII. LA COMMUNE MANDEE A LA BARRE DE 1. ASSEMBLEE :U
la municipalité : docile à leur voix, l'Assemblée législalive adopta sans discussion un décret de la commission des Vingt et un qui convoquait les sections de Paris à l'elfel de nommer dans les vingt-quatre heures de nouveaux conseillers municipaux, et enjoignait aux élus des 9, 10 et 11 août d'avoir à se démettre immédiatement de leurs fonctions. Par une contradiction au moins étrange, l'Assemblée déclarait en même temps que ce conseil général, dont elle prononçait si brutalement la dissolution, avait bien mérité de la patrie (l). Ce décret était à la fois inutile, maladroit et dangereux. 11 était d'abord à peu près certain que les sections renommeraient exactement les mêmes conseillers; pourquoi alors porter inutilement le trouble dans le pouvoir municipal ?
Ceci se passait le 30 août, à la fin de la séance du matin; il pouvait être environ quatre heures. La connaissance du décret de l'Assemblée parvint dans la soirée même à la commune. Précisément ce jour-là, dans sa séance du matin, le conseil général avait chargé Robespierre de la rédaction d'une adresse destinée à rendre compte aux quarantehuit sections de Paris de la conduite de la commune depuis le 1 0 août dernier. En présence du décret de l'Assemblée , il déclara solennellement persister dans son arrêté du matin, relatif à l'adresse dont la rédaction avait été confiée à Robespierre, pensant qu'il était plus que jamais utile de soumettre ses actes au jugement des quarante-huit sections qui l'avaient élu (2). Puis, il ajourna l'exécution de son arrêté concernant le rédacteur du Patriote françois jusqu'au moment où son président se serait expliqué à la barre de l'Assemblée nationale (3).
Pendant que ceci se passait au sein de la commune , Robespierre présidait tranquillement sa section, réunie à celte heure en assemblée primaire. — On voit avec quelle précision mathématique nous procédons. — Là, comme à la commune, on vint tout à coup annoncer qu'un
(1) Voyez pour cette séance dvi 30 août le Moniteur du 31 août 1792 et celui du 1<^"" septembre.
(2) Voici comment s'exprime le procès- verbal : « Le procureur de la commune demande que les nouveaux administrateurs ne soient que les adjoints des anciens ; il demande deux séances du corps municipal et trois du bureau par semaine, afin de faire marcber l'administration ; le conseil persiste dans son arrêté du matin, relatif à ime adresse dont M. Robespierre est rédacteur. » D'où il résulte que c'était surtout cette question des seize administrateurs, qui sous le titre de bureau municipal fonctionnaient à côté du maire, qu'elle donnait à traiter à Robespierre. En effet, pour complaire à l'Assemblée législative, elle était revenue sur un arrêté par lequel elle avait dissous l'ancien bureau municipal, et nous entendrons précisément Robespierre, dans son discours du surlendemain l"^' septembre, s'élever en partie contre cette décision.
(3) Voy. les registres des procès-verbaux du conseil général, pour la journée du 30. Archives de la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0.
3DG IllSTOlI'.E DE RODESl'lEI'.llE
décret de suspension du conseil général provisoire venait d'être rendu par l'Assemblée législative. Aussitôt, interrompant l'ordre de ses travaux, l'assemblée sectionnaire ouvrit la discussion sur cet objet imprévu. Elle arrêta qu'elle maintenait les commissaires nommés par elle le 10 et le 11 du présent mois, avec tous les pouvoirs qu'elle leur avait confiés pour sauver la patrie, et chargea plusieurs commissaires d'aller inviter les autres sections à suivre son exemple (1). Toutes les sections de Paris se montrèrent animées des mêmes dispositions. Devant leur résistance, parfaitement légale, parfaitement naturelle dans les conjonctures présentes, force fut bien à l'Assemblée législative de revenir sur son fâcheux décret. Nous allons maintenant parler avec quelques détails des explications fournies par le conseil général lui-même, parce que ces explications ont été tout récemment, à l'égard de Robespierre, l'occasion d'une supercherie historique tout à fait dans le goût thermidorien, et qu'il est de notre devoir de déférer à l'opinion publique.
Nous voulons bien admettre qu'on ait contre Robespierre toutes les préventions imaginables; de longues années se passeront encore avant qu'une foule de gens consentent à ouvrir les yeux à la lumière et à se rendre à l'évidence des faits; tel est l'empire des préjugés. Nous comprenons encore jusqu'à un certain point qu'on ne choisisse dans ses discours que les passages les plus virulents, qu'on en torture le sens, qu'on leur prête une signification manifestement contraire à l'esprit qui les a dictés ; mais que dire d'un écrivain qui , voulant à toute force rejeter sur Robespierre une partie de la responsabilité des massacres de Septembre, ne recule pas devant une supercherie indigne et ne craint pas de lui imputer la rédaction d'une adresse à laquelle il est resté complètement étranger? Voilà pourtant ce dont s'est rendu coupable l'auteur d'un livre intitulé Histoire de la Terreur, actuellement en cours de publication, sorte d'histoire de la Révolution à l'usage de la bourgeoisie repue et satisfaite, de cette portion de la bourgeoisie qui sacrifierait à son ambition et à ses intérêts les destinées de tout un peuple; qui, heureuse de la chute de l'ancienne aristocratie, a tâché d'accaparer à son profit l'héritage de la vieille noblesse, et crie tout de
(1) Registre des délibérations de la section de la place Yendùme. Archives de la préfecture de police.
LIVUR VIII, — UNE SUPERCHERIE HISTORIOLE ^OT
suite au meurtre et au pillage dès qu'on revendique pour tout le monde les droits sacrés de l'homme (1).
Dans la séance du 30 août au matin, le conseil général avait, comme envient de le voir, confié à Robespierre la rédaction d'une adresse aux quarante-huit sections de Paris (2), vraisemblablement en son absence, car il est à peu près avéré que, du 26 août au l'"'' septembre, président de l'assemblée primaire de la section de la place Vendôme, il ne parut pas à la commune. « Avant l'époque où ces événements sont arrivés » — lesévénements deSeptembre, — dit-il lui-même, «j'avois cesséde fréquenter le conseil général de la commune.... j'étois habituellement chez moi ou dans les lieux oi^ mes fonctions publiques m'appeloient ( 3). » Dans tous les cas, à ce moment, le conseil général ne se trouvait pas encore inculpé devant l'Assemblée législative ; l'adresse dont la rédaction avait été confiée à Robespierre ne pouvait donc avoir aucunement en vue le décret de l'Assemblée contre la commune, décret rendu beaucoup plus tard dans la journée.
L'auteur du livre auquel nous venons de faire allusion commence par dire très-clairement que cette adresse était destinée à l'Assemblée nationale (4). Première erreur, si erreur il y a; elle était uniquement destinée aux quarante-huit sections de Paris; nous appelons là-dessus toute l'attention de nos lecteurs. De cette adresse confiée à la plume de Robesfiierre, il ne sera plus question au sein du conseil général que le surlendemain, c'est-à-dire le 1^'' septembre. Or, par une tactique dont on aura l'explication tout à l'heure, on nous montre, dans cette Histoire de la Terreur , Robespierre lisant à la commune, le 31 août, au milieu d'applaudissements unanimes, son adresse « rédigée pendant la nuit (5). » L'auteur cependant, nous le supposons, a eu sous les yeux
(1) Histoire de la Terreur, par ]M. !Mortimer Ternaux. Quand nous disons que ce livre est une histoire de la Révolution à l'usage de la bourgeoisie repue et satisfaite, nous ne parlons, bien entendu, que de cette fraction égoïste qui, se considérant eu quelque sorte comme l'héritière directe de l'ancienne noblesse, avait confisqué à son profit les droits de la nation, et dont le coup de foudre de février 1848 a excité les colères implacables contre les défenseurs morts ou vivants de la démoci-atie et de la souveraineté populaire. C'est au contraire la gloire de la bourgeoisie française, à laquelle appartenait Robespierre, de s'être toujours identifiée avec le peuple, et de n'avoir point voulu laisser s'élever une autre aristoci-atie sur les iniines de la noblesse et du clergé, de ne reconnaître enfin d'autre supériorité sociale que celle du mérite, des vertus et du talent.
(2) i( Il est arrêté qu'il sera rédigé une adresse pour être envoyée aux quarantehuit sections. M. Robespierre est nommé rédacteur. )> Archires de la Ville. V. 22. Carton 0.7.0.
(3) Réponse à Loiivet. Lettres de M. Bobespierre à ses commettans, n° 4, p. lG(i. (41 Histoire de la Terreur, par M. Mortimer Ternaux, t. III, p. 167.
(5) Ibid., t. 111, p. 169.
comme nous les avons nous-mêrae en ce moment, les registres des procès-verbaux du conseil général de la commune; il lui était donc facile de s'assurer que Robespierre ne figura en aucune espèce de façon dans cette séance du 31 août, et que son nom n'y fut même pas prononcé, comme il sera très-aisé à tous nos lecteurs de s'en rendre compte par leurs yeux (1). Y aurait-il eu de la part de cet écrivain une inconcevable étourderie, ou bien s'en serait-il rapporté à un secrétaire maladroit? Dans l'un et l'autre cas, il n'y a point d'excuse, quand on attribue faussement à un homme la paternité d'une œuvre dont on tire des inductions exorbitantes et sur laquelle on s'étaye pour rejeter sur sa mémoire la responsabilité des faits les plus graves. Tandis qu'en effet, au sein de la commune on donnait lecture d'une adresse dont nous allons nous occuper, que faisait Robespierre? Comme les jours précédents, il se disposait à présider l'assemblée primaire de sa section, ainsi que l'auteur de V Histoire delà Terreur auvaii pu s'en convaincre s'il avait consulté avec quelque attention le registre des délibérations et arrêtés de la section de la place Vendôme (2) ; tout concourt donc à démontrer que Robespierre ne parut pas au conseil général le 31 août.
Et maintenant, que se passa-t-il donc à la commune, dans la séance du 31 août? Au début de cette séance, Huguenin, qui présidait, lut le décret, connu déjà depuis la veille au soir, par lequel l'Assemblée nationale mandait à sa barre le président et le secrétaire greffier du conseil général au sujet du mandat décerné contre le rédacteur du Patriote françois. Aussitôt grand émoi dans l'assemblée. On ne veut pas laisser sans réponse les inculpations dont la commune a été l'objet devant le Corps législatif, et immédiatement il est décidé qu'une nombreuse députation se rendra à la barre de l'Assemblée nationale, et que Tallien sera dans cette circonstance l'interprète du conseil général. Mais ici laissons parler le procès-verbal même de la commune, beaucoup plus éloquent, avec ses incorrections, que ne saurait l'être aucune plume d'historien : « On discute la mesure d'une députalion à l'Assemblée nationale; il est arrêté qu'elle sera de quarante-huit membres, un par section; que M.- le maire se mettra à la tète ; que M. Tallien portera la parole. On présente quelques vues propres h servir de base à l'orateur, entre autres les pleins pouvoirs donnés aux commissaires par les sections pour sauver la patrie, pleins pouvoirs connus et approuvés de l'Assemblée nationale.
« Sur l'inculpation que le conseil général rivalise l'Assemblée natio-
fl) Les registres des procès-verbnux du conseil général de la commune sont aux Archive!^ de la ville. Avenue Victoria. Yoy. le Y. 22. Carton 0. 7. 0. (^) Archives de la Préfecture de police.
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nale, on observe qu'il n'a point été pris d'arrêté important qui n'ait été précédé ou suivi d'un décret; qu'il a été reconnu et proclamé représentant du peuple par l'Assemblée nationale elle-même; que plusieurs fois différens de ses membres se sont rendus au conseil; que l'Assemblée nationale a formellement reconnu les pleins pouvoirs du conseil en approuvant les mesures vigoureuses qu'il a prises lorsqu'il a cassé le département, l'ancienne municipalité, nommé un commandant général provisoire, anéanti le comité central, les juges et les officiers de paix, renouvelé les comités de section, etc.;
« Que le pouvoir exécutif a reconnu de même les pleins pouvoirs du conseil en se rendant dans son sein, et en se concertant sur plusieurs mesures d'administration, toutes de la plus grande importance.
a Enfin l'assemblée n'a pu se défendre d'un sentiment douloureux en voyant son président et son secrétaire mandés à la barre pour avoir prononcé sur un simple fait de police et de sûreté générale relativement à un journaliste évidemment malintentionné, et non moins criminel que ceux dont on a réprimé l'audace.
« M. Tallien se retire pour rédiger l'adresse a l'Assemblée nationale (1). »
Tallien n'avait donc plus qu'à couvrir de son style ampoulé le canevas qu'on venait de lui fournir. A peine avait-il quitté la salle des délibérations afin de se mettre sans retard à l'œuvre, que survint le maire, qui, président de droit du conseil général, remplaça Huguenin au fauteuil. Pétion, flottant, indécis, hésitant entre son aveugle dévouement à la Gironde et son devoir de premier magistrat du peuple, paraissait peu au sein de cette commune si détestée de ses amis. Ce fut l'objet d'une assez longue discussion entre lui et le procureur de la commune. Manuel. Tallien avait eu le temps de rédiger son adresse ; il pouvait être un peu moins de deux heures quand il reparut. Est-ce que par hasard cet ambitieux de vingt-cinq ans, ayant soif de popularité, grand faiseur de phrases, cherchant par tous les moyens à se produire, se serait reposé sur un autre du soin d'écrire l'adresse dont la rédaction lui avait été confiée, aurait laissé échapper cette occasion de haranguer l'Assemblé nationale, et de se mettre ainsi en lumière au moment où allaient s'ouvrir les séances du corps électoral dont il se disposait à solliciter les suffrages? Il faudrait, pour s'imaginer cela, bien mal connaître le personnage, et rien d'ailleurs n'autorise une pareille suppo>ition. Son œuvre fut vivement goûtée, paraît-il. Mais ici laissons encore la parole
'' (1) Registres des procès-verbaux du conseil général de la commune. Y. 22, Carton 0. 7. 0. Arcliiies de la Ville.
au procès-verbal : k m. Tallien fait lecture de son adresse à l'Assemblée nationale. La vérité de ses tableaux, l'énergie de ses expressions inspirent le plus vif intérêt. La lecture en est interrompue par des applaudissements^ répétés, et le conseil général en a arrêté l'impression ainsi que l'adresse aux quatre-vingt-trois départemens et aux quarantehuit sections (1). » A-t-il fallu assez de bonne volonté à un écrivain pour mettre ici Robespierre à la place de Tallien (2) !
Aussitôt la députation de la commune, ayant le maire à sa tête, se rendit à l'Assemblée nationale, où Pétion exposa en quelques mots la nature de la démarche du conseil général. L'auteur de V Histoire de la Terreur, oubliant ou ignorant que Tallien avait été spécialement chargé de porter la parole, se plaît à supposer qu'un reste de pudeur empêcha le maire de lire lui-même l'adresse de la commune. Au milieu d'un profond silence le secrétaire- greffier, Tallien, donna lecture de l'adresse rapidement rédigée par lui peu d'instants auparavant.
Tout homme un peu familiarisé avec les écrits et les discours de Robespierre se serait bien gardé de lui attribuer la rédaction de cette adresse, quand même le véritable auteur n'en aurait pas été si clairement désigné, si parfaitement connu. Rien ne ressemble moins au style de Maximilien que le style de ce morceau déclamatoire, reflet du reste assez fidèle des passions de l'époque. « Les Tuileries souillées par la présence du digne descendant de Louis XI et de la rivale des Médicis... Si Louis XVI et sa famille respirent encore, ils ne doivent ce bienfait qu'à la générosité du peuple et au respect qu'il porte à l'asile que ces scélérats fugitifs ont choisi... » Ceci est du Tallien tout pur, mais nullement du Robespierre. Autre chose encore devait montrer péremptoirement à l'auteur du livre que nous avons le regret d'être obligé de discuter si rigoureusement, à quel point Robespierre était étranger à la rédaction de cette adresse. Le conseil général de la commune, en réponse à une accusation d'avoir désorganisé l'administration, avait, par un arrêté de la veille, rappelé à leurs fonctions les anciens admi-
(1) Procès-verbaux du conseil général de la commune. Arrhii-es de la "S'ille. V. 22. Carton 0. 7. 0.
(2) Histoire de la Terreur, t. III, p. 169. Dans les notes placées à la fin de ce troisième volume (p. 468), M. Mortimer Ternaux reproduit dix lignes du procès-verbal de la séance du 30 août au soir, séance où, comme on l'a vu, le conseil déclara persister dans son arrêté du matin, relatif à l'adresse aux sections dont Robespierre avait été nommé rédacteur. Cette adresse, on le sait de reste maintenant, n'avait rien de commun avec celle de Tallien. ^M. ]\Iortimer Ternaux, pour la présenter à ses lecteurs comme étant celle qui fut lue à l'Assemblée nationale, omet tout simplement de citer tout ce qui, dans la séance du 31 août, concernait Tallien et son adresse. Autrement, ou le conçoit, il n'y avait plus de confusion possible.
LIVIŒ VUI. — UNE SLPERCHEIUE HISTOUIQUE 401
nistrateurs composant le corps municipal. Tallien, dans le but évident de montrer la commune cédant au vœu d'une partie des membres de l'Assemblée nationale, ne manqua pas de rappeler ce récent arrêté. Or, cet arrêté, Robespierre le combattra précisément au sein du conseil général dans la séance du lendemain, et demandera formellement l'expulsion d'administrateurs ayant, selon lui, démérité de la patrie, comme on le verra tout à l'heure (1). Il se serait donc bien gardé de l'invoquer comme une sorte de palladium de la commune.
Mais l'auteur de V Histoire de la Terreur^ voulant à tout prix rejeter sur Robespierre une part de la responsabilité des massacres de Septembre, avait nécessairement à chercher per fus et iiefas un point d'appui à sa thèse, et il a cru le trouver dans un coin de cette adresse. En effet, énumérant diverses mesures prises par la commune, Tallien y disait : « Nous avons fait arrêter des prêtres perturbateurs, nous les avons fait enfermer conformément à votre décret, et sous peu de jours le sol de la liberté sera purgé de leur présence. » Ces paroles ont paru affreusement prophétiques ou horriblement équivoques à quelques historiens (2); ils ont oublié ou n'ont pas voulu se rappeler que l'Assemblée avait elle-même, cinq jours auparavant, décrété la déportation de tous prêtres insermentés qui, dans le délai de quinze jours, n'auraient pas vidé le territoire français. Tallien avait-il dès lors prémédité pour sa part les massacres dont Paris allait être bientôt le théâtre ? c'est ce que je ne crois nullement, si peu d'estime et de sympathie que j'aie pour la mémoire de cet homme sans conscience et sans conviction, et ce dont je n'ai pas d'ailleurs à m'occuper. Toujours est-il qu'il est impossible à tout homme de bonne foi, à moins d'avoir l'intelligence couverte du plus épais bandeau, de voir dans cette adresse le moindre indice des prochains massacres. Est-ce qu'avant de parler des prêtres à déporter, Tallien ne venait pas de dire : « Nous nous sommes assurés des personnes des contre-révolutionnaires ; nous les avons enfermés dans les prisons qu'ils nous destinaient si leurs complots affreux eussent réussi ; mais nous l'avons fait avec ménagement, et ils ont tous été remis entre les mains des tribunaux qui, sans doute, vengeront les insultes réitérées faites à la souveraineté nationale. » On voit combien peu ceci ressemble à une préméditation d'immolations sommaires. Mais, non content de détourner une phrase de son sens naturel et logique, l'auteur de V Histoire de la Terreur, cédant à la haine la plus
(1) Et c'est ce dont I\I. Mortimer Ternaux ne manquera pas de lui faire un crime. Comment ne s'est-il pas aperçu d'une contradiction aussi clioquante?
(2) Comme M. Miclielet, par exemple. Voyez son Histoire de la Bévolutioti, t. III, p. 104.
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aveugle, en est venu, par une indigne supercherie ou par la plus impardonnable des erreurs, à imputer à Robespierre cette adresse à laquelle il est si complètement étranger. « Cette menace, dit Fauteur de V Histoire de la Terreur, en faisant allusion a la phrase relative aux prêtres perturbateurs, Robespierre l'avait insérée de sa main, dans radresse dont Tallien avait été chargé de donner lecture (1). » Supercherie ou erreur, c"est La une chose infiniment grave qu'il était de notre devoir de signaler à l'attention des honnêtes gens de tous les partis et de déférer au tribunal de l'opinion publique. En vérité, quand on voit les choses les plus claires et les plus simples si odieusement travesties par des hommes qui revendiquent le monopole de la modération, on se demande si le monde n'est pas décidément le domaine prédestiné des intrigants, et si au lieu de se débattre dans un cercle d'iniquités, il ne vaudrait pas mieux fuir dans un désert la société des hommes.
En frappant le conseil géofiraLd'un décret de dissolution, l'Assemblée nationale avait en même temps déclaré, on s'en souvient, qu'il avait bien mérité de la patrie. Manuel, après Tallien, prit la parole pour faire remarquer cette contradiction au moins étrange et demander le rapport du décret. Le président, c'était Lacroix, répondit à Manuel que l'autorité de la commune provisoire devait cesser, une fois passée la crise extraordinaire et nécessaire d'oi!i elle était née. On pouvait objecter à cela que le pouvoir de l'Assemblée était au moins aussi illégal, puisque la constitution d'où elle était sortie n'existait plus, et qu'una gi-ande partie de ses membres avaient cessé d'y paraître, jugeant leur mandat brisé. Mais si les représentants de la , commune de Paris étaient décidés à rester à leur poste pour assurer le triomphe de la révolution du 10 août, les Girondins n'étaient pas hommes à se dessaisir du pouvoir. Lacroix, Girondin alors, promit cependant aus.pétitionnaij"es qu'on examinerait la demande du conseil général, et les invita aux honneyrs de la séance. Le soir comparurent à la barre le président et le secrétaire adjoint de la commune, Hugueniu et Méhée. Ils n'eurent pas de peine à prouver combien avait été exagérée l'affaire du rédacteur du Patriote françois. L'Assemblée législative la renvoya à la commission des Vingt et un, laquelle était présidée par Brissot, le propriétaire même du journal incriminé par la commune, et entièrement composée de ses amis (2).
(1) Histoire de la Terreur, par M. Morîinier Ternaus, t. III, p. 175. Avec de pareils procédés il est aisé, on le conçoit, à cet écrivain modéré, de prodiguer à Kobespiorre les épithètes i'odieux, de cauteleux, d'astucieux, qui tombent ii chaque instant de sa plume comme d'un vase d'amertume. Avouons aussi qu'il est bien venu à reprendre ce qu'il appelle les erreurs de M. Louis Blanc (Voyez, t. III, p. 291).
(2) Voy. le Moniteur du 2 septembre 1792.
LIVI'.E Mil. MADAMK UOL.VNJ) F.NTKE LA GIROXPE ET ROBESPIERRE 403
Les Girondins, ou du moins les principaux d'entre eux, Brissot, Ciuadet, Vergniaud, s'étaient, nous l'avons démontré de reste, opposés par tous les moyens en leur pouvoir à l'insurrection du JO août, dont ils avaient cependant recueilli immédiatement tous les bénéfices. Ils se trouvaient en possession du ministère, maîtres de l'Assemblée ; cela ne leur suffisait pas. Jaloux de l'influence de celte vaillante commune de Paris, composée d'hoQ^.mes sur lesquels ils n'avaient aucune prise, ils eussent voulu voir revenir l'ancienne municipalité entièrement dévouée à leur am,i Pétion. Leur conduite envers cette commune amènera, entre eux et Robespierre, un déchirement suprême. Néanmoins, vers cette époque, madame Roland tenta de les rapprocher. Sa vive admiration pour Maximilien n'avait pas encore disparu; et malgré les odieuses calomnies dont ses, amis poursuivaient, depuis huit mois, l'homme avec lequel elle s'était entretenue jadis en termes si affectueux, elle persistait à lui croire « un ardent amour pour la liberté, un entier dévouement au bien public. » Elle alla donc le voir, parce que, suivant ses propres expressions, il lui semblait important de rapprocher ceux qui, n'ayant qu'un même but, devaient se concilier dans la manière de l'atteindre (l). Mais pour cela, il aurait fallu, comme elle le dit encore elle-même, avoir affaire à des hommes non pas seulement aux intentions droites, mais entièrement dépouillés de toute vue personnelle, de toute ambition cachée. Or, qui donc avait, avec tant d'ardeur, convoité le pouvoir? Qui donc, pour le saisir, avait essayé de retenir sur le bord de l'abîme la royauté chancelante? Oui donc enfin l'avait ramassé dans le sang du 10 août? Étaient-ce les Girondins ou Robespierre? Voilà certainenaent ce à quoi ne songeait guère la femme du ministre de l'intérieur, lorsque, dans une intention dont assurément on ne peut nier la délicatesse, elle quitta le somptueux hôtel où était installé son mari pour aller causer quelques instants av-ic l'hôte austère du menuisier Duplay.
Leur conversation, que fut-elle? Nécessairement elle roula sur les dissensions existant entre Robespierre et les amis de l'illustre femme.
(1) Lettre de madame Boland à RobesiAerre, eu date du 25 aoilt 1792 au soir. Yoyc? cette lettre dans le tome 1" des Papiers inédits trouvés' chez Robespierre, etc., p. 305.
Madame Roland trouva Maximilien plein de préventions contre les Girondins qui, pour la seconde fois, venaient de confier à son mari le portefeuille de l'intérieur. Elle gémit, dit-elle, de ces préventions. Qu'elle inclinât vers ceux à qui Roland devait son élévation, cela était assez naturel; mais une autre raison lui fit épouser définitivement la querelle de la Gironde, dont elle devint l'âme : ce fut sa passion violente pour un des principaux personnages de ce parti (1 j, pour Buzot, lequel, après avoir longtemps suivi la ligne de Robespierre, passa tout à coup avec Pétion dans le camp opposé. Si Buzot était resté fidèle à une vieille amitié, madame Roland, c'est du moins ma conviction, ne se serait pas aussi facilement détachée de celui qu'en ce mois d'août 1792 elle jugeait encore digne de son estime, et à qui, au mois de septembre de l'année précédente, elle avait témoigné un attachement qu'elle ne vouait, écrivait-elle, qu'à ceux qui plaçaient au-dessus de tout la gloire d'étro juste et le bonheur d'être sensible (2).
Robespierre, touché de sa démarche, lui promit, paraît-il, d'aller chez elle, de lui communiquer ses raisons, ses griefs. Il ne vint pas. Madame Roland lui écrivit pour se plaindre et lui reprocher de soulever l'opinion publique contre ceux qui ne voyaient pas comme lui. a J'ignore qui vous regardez comme vos ennemis mortels, je ne les connais pas, et certainement je ne les reçois pas chez moi en confiance, car je ne vois à ce titre que des citoyens dont l'intégrité m'est démontrée, et qui n'ont d'ennemis que ceux du salut de la France (3). » Mais ces ennemis acharnés, qu'elle disait ne pas connaître, c'étaient ses propres amis à elle, ceux qui- dans leurs journaux avaient osé imprimer que Robespierre était vendu à Coblentz, qu'il était membre du comité autrichien, qu'il avait assisté à des conférences tenues chez la princesse de Lamballe, ceux dont les discours déclarés solennellement calomnieux par la société des Amis de la Constitution avaient circulé dans toute la France sous le couvert même du ministre son mari. En vérité, après cela, il y avait quelque naïveté à s'étonner des préventions de Robespierre. L'attitude de plus en plus hostile des hommes de la Gironde contre la commune de Paris empêcha sans doute Robespierre de se rendre à l'invitation de la femme du ministre de l'inté-
(1) Les lettres, rceerament publiées, de madame lîolaud à Buzot, ue laissent aucun doute sur l'amoiir passionné qu'elle éprouva pour ce membre distingué du parti de la Gironde.
(2) Voyez dans les Mémoires de Charlotte Bobespierre (p. 77 et suivantes), cette lettre dont nous avons donné quelques extraits dans notre précédent volume, if. Faugère l'a repi'oduite dans sa nouvelle édition des .^fémoires de madaine Boland.
(3) Lettre de madame Roland, en date du 25 août 1792. l'bi suprà.