‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 92 sur 188 · LIVRE YIII. SKANCE DU l" SEPTEMBUE A LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LIVRE YIII. SKANCE DU l" SEPTEMBUE A LA COMMUNE

rieur, et madame Roland devint bientôt aussi son irréconciliable adversaire.

On était alors plongé dans les plus sombres préoccupations : la prise de Longwy avait contristé, courroucé toutes les âmes; l'ennemi était devant Verdun, et, si cette dernière ville succombait, il pouvait être à Paris sous deux jours. Le moment ne parut donc peut-être pas bien choisi à Robespierre pour aller causer avec une femme, aimable et charmante sans doute, mais incapable de remédier en rien à la situation. Or, ce n'était pas l'heure de perdre le temps en conversations inutiles. Si grand paraissait le péril aux Girondins qu'ils songèrent sérieusement à abandonner la capitale, et que l'un d'eux, Kersaint, en arrivant de Sedan, disait dans le propre salon du ministre des affaires étrangères que Brunswick serait à Paris dans quinze jours (1). Le projet échoua par la résistance de Danton; mais, comme on l'a su par Vergniaud lui-même, la commission des Vingt et un était en proie aux plus vives alarmes ^2). En revanche, les royalistes attendaient, pleins d'espoir, le triomphe de l'ennemi, écoutant déjà s'ils n'entendaient point gronder le canon des Prussiens et des Autrichiens. L'acquittement, par le tribunal criminel du 17 août, de quelques aristocrates connus, acheva d'exaspérer le peuple, qu'une sorte de fatalité sembla préparer aux exécrables scènes dont nous aurons bientôt à dire quelques mots.

Telle était la gravité de la situation, quand, le l""" septembre, Robespierre vint lire à la commune l'adresse aux quarante-huit sections de Paris, dont la rédaction lui avait été confiée l'avant-veille, 30 août, dans la séance du matin. L'n des premiers actes du conseil général dans cette journée du 1" septembre, avait été d'ordonner qu'à compter de ce jour les barrières seraient ouvertes à toute espèce de voitures et que toute personne pourrait circuler sans passe-port dans l'étendue du département, « considérant la gêne du commerce, » est-il dit dans l'arrêté, et que le terme de quarante-huit heures, fixé par le décret de

(1) Déposition- de FaLi-e d"Églaiitine daus le procès des Girondins. Histoire parlementaire, t. XXX, p. 84.

(2) Déclaration de Vergniaud dans le procès des Gironctns. Histoire parlementaire, t. XXX, p. 85.

l'Assemblée nationale, était expiré de la veille (1). Voila donc une première preuve manifeste que le conseil général de la commune ne songeait nullement à plonger Paris dans la terreur.

Il était cinq heures du soir environ lorsque Robespierre prit la parole. L'assemblée primaire de sa section avait terminé ses opérations depuis la veille au soir, à onze heures '2) , mais il n'en était pas de même partout. Avant de donner lecture de son adresse, il engagea fortement les membres du conseil général à ne pas manquer de -se rendre le soir dans les assemblées primaires des sections, afin de hâter les opérations électorales ; puis, après avoir proposé au conseil de convertir en administration municipale le corps municipal, il combattit très-vivement, dans quelques-unes de ses parties, l'arrêté du 30, paT lequel étaient rappelés les anciens administrateurs, arrêté dont la veille Tallien s'était prévalu auprès de l'Assemblée nationale comme d'une concession de la commune. INIais Robespierre n'était pas Thomme des expédients et des compromis contraires aux principes. Parmi ces anciens administrateurs, il en était, comme Leroux et Borie, qui avaient signé des procès-verbaux contre la municipalité, et qui, aii 10 août, dans la cour des Tuileries, avaient fait aux Suisses et à la garde nationale les réquisitions légales afin qu'ils repoussassent la force par la force (3). Réclamer leur expulsion était donc la chose la plus logique et la plus naturelle du monde. Selon Robespierre, ceuxlà seuls devaient être chargés des fonctions administratives de la commune, et reconnus en cette qualité, que le conseil général et les sections jugeraient dignes encore de la confiance publique. Il fallait donc soumettre à un scrutin épuratoire les membres de l'ancien corps municipal et en présenter dès le lendemain la liste aux sections de Paris, de façon qu'elles décidassent elles-mêmes quels étaient les administrateurs qui pourraient être conservés.

Robespierre énuméra ensuite, dans un discours éloquent , lisonsnous dans le procès-verbal de la séance (4), car nous ne l'avons pas sous

(1) Procès-verbaux du conseil général delà commune. Archires de la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0.

(2) Registre des délibérations et arrêtés de la section de la place Vendôme. Archives de la Préfecture de police.

(3) « H en fallait beaucoup moins pour exciter conti'e eus la colère de lîobespierre et de ses. amis, » s'écrie l'auteur de l'Histoire de la Teneur (t. III, p. 206 J. Que ces administrateurs aient bien mérité de la royauté et des royalistes, cela se comprend à merveille. Mais avoir l'air de s'étonner que la commune du 10 aoiit ait cru devoir expulser de son sein d'anciens administrateurs convaincus d'avoir sommé les troupes de tirer sur le peuple, cela est en vérité par trop naïf 1

(4) Procès-verbaux du conseil général delà commune. Archives de la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0.

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les yeux, toutes les manœuvres employées pour enlever au conseil général la confiance publique et exposa tout ce que le conseil avait fait pour se rendre digne de cette confiance. Ce discours, c'était l'adresse même aux quarante-huit sections de la ville de Paris, adresse dont l'avantveille, on s'en souvient, le conseil général lui avait confié la rédaction, et dans laquelle il rappela tous les services rendus par la commune du 1 0 août à la cause de la Révolution.

La conclusion du discours de Robespierre surprît étrangement sans doute l'assemblée nombreuse au milieu de laquelle il s'exprimait. En présence des inculpations dont le conseil général était l'objet et du décret de dissolution dont il avait été frappé l'avant-veille au soir par l'Assemblée législative, Maximilien crut devoir engager ses collègues à se démettre, séance tenante, de leurs fonctions, à prendre le peuple luimême pour juge de leur conduite, et à se retremper dans de nouvelles élections. Car il n'y a pas d'autre signification possible à donner aux dernières paroles que lui prête le procès-verbal : « Dans ces circonstances difficiles, il ne se présente à mon esprit aucun moyen de sauver le peuple, si ce n'est de lui remettre le pouvoir que !e conseil général a reçu de lui. » Or, on ne l'a peut-être pas oublié, c'était là une formule habituelle à Robespierre. 11 s'était servi d'expressions à peu près identiques lorsque, peu de temps avant les événements du mois d'août, aux Jacobins, il avait proposé à ses concitoyens d'en appeler au peuple, de convoquer les assemblées primaires dans le cas où l'Assemblée législative serait décidément jugée incapable de sauver la patrie ; nous avons même eu soin d'attirer là-dessus l'attention de nos lecteurs. Eh bien! qui le croirait? certains écrivains, fort embarrassés pour apercevoir la main de Robespierre dans les massacres du lendemain, massacres auxquels il était si loin de songer, ont cru trouver dans cette phrase si simple et si claire un indice de sa complicité. Et, ce qui est singulièrement triste, ce ne sont pas seulement des écrivains comme cet auteur d'une Histoire de la Terreur àont nous avons relevé déjà l'une des petites erreurs, et qui appliquent à l'histoire de la Révolution les procédés du père Loriquet, mais des hommes d'un talent hors ligne et jouissant d'une grande réputation de droiture et de civisme ! Comment ne pas être sincèrement affligé de voir M. Michelet, par exemple, donner asile dans son livre à la plus odieuse calomnie, de l'entendre déclarer que, si Robespierre ne fit rien en actes, il fit beaucoup en paroles, et que, « une fois l'affaire lancée , il fit le plongeon et ne parut plus (i) )^? Nous prouverons tout à l'heure combien

(1) Histoire de la Révolutioi^, par M. Jlichelet (t. 4, p. 125). Et savez-voTis pourquoi.

ce langage est faux, injuste et, tranchons le mot, ridicule. Mais n'est-il pas étrange qu'un auteur, qui s'est vanté hautement d'avoir écrit une histoire vraiment républicaine, reçoive en cette circonstance, d'un écrivain ultra-royaliste, une leçon de modération et d'équité ? Voici comment un contemporain, Beaulieu, sous les yeux duquel tous les faits se sont passés , qui par conséquent a pu juger par lui-même et qui d'ailleurs a poursuivi d'assez d'invectives la mémoire de Robespierre pour n'être pas suspect de la moindre partialité en sa faveur, s'est expliqué au sujet de sa motion du 1" septembre à la commune : « Si elle eût été adoptée, les massacres n'eussent certainement pas eu lieu; on ne peut donc pas l'accuser d'en avoir été l'auteur, puisqu'au contraire il proposa un moyen de les prévenir (1). » En faut-il davantage pour réduire à néant toutes les suppositions hasardées ?

En proposant à ses collègues de se démettre immédiatement de leurs fonctions pour laisser le peuple libre de se choisir d'autres représentants, Robespierre obéissait à son sentiment ordinaire de désintéressement; mais tous les membres du conseil n'étaient pas comme lui dégagés de tout intérêt personnel. Un certain nombre d'entre eux d'ailleurs pensaient, avec quelque raison peut-être, qu'il y aurait péril à désorganiser la commune au milieu d'aussi critiques conjonctures. Ce fut l'avis de Manuel, le procureur de la commune. Il prit la parole après Robespierre, donna de justes éloges aux principes développés par le précédent orateur; seulement il rappela le serment prononcé par les commissaires des sections de ne point abandonner leur poste tant que la patrie serait en danger, et conclut à ce que le conseil général continuât de remplir ses fonctions. Cette proposition fut à l'instant adoptée. Toutefois, le conseil n'en vota pas moins l'impression du discours et de l'adresse de Robespierre aux frais de la commune, et elle chargea deux de ses mem.bres, Bernard et de Lépine, de hâter et de surveiller chez l'imprimeur Duplain l'impression de ce discours et de cette adresse (2). Il était tard, très tard, plus d'une lieure du matin.

selon M. Michelet, en ces heures décisives oii il s'agissait de savoir si la France allait périr oii non, Robespierre « dépassa les plus violents? » C'était « sans doute m dans la crainte de laisser grandir Danton, « pendant que lui diminuait » (p. 111). Est-il possible de rapetisser ainsi de tels hommes ! jNIais la motion de Robespierre à la commune ne rend-elle pas cette supposition tout à fait absurde? Si cette motion eût été acceptée, Robespierre n'était plus rien, pas même simple commissaire près la commune, — poste qui lui donnait un deux cent quatre-vingt-huitième d'autorité, — et Danton restait ministre.

(1) E.ixais historiques sur les causes et les effets de la névoUition de France, par C. Beaulien. Paris, an IX, t. IV, p. 146. Beaulieu a rédigé, en collaboration avec Michaud jeune, l'article Robespierre dans la première édition de la Bioyraiihie universelle.

(2) Voyez le procès-verbal de la séance dti l" septembre à la commune. Archives

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