LIVRE VIII. LES MASSACRES DE SEPTEMDUE
quand le conseil général se sépara. Paris s'était couché ce jour-là en proie à une sorte de stupeur, et au milieu d'inexprimables angoisses. On avait appris dans la soirée l'investissement de Verdun; les sanglantes menaces des puissances coalisées étaient présentes à tous les esprits; deux jours encore, et elles pouvaient se réaliser. Une sorte de vertige s'empara de toutes les têtes. Nous sommes à la veille des plus terribles journées de la Révolution.
De ces affreuses journées de Septembre, nous n'aurions nullement à nous occuper, tant Robespierre y fut complètement étranger, si un certain nombre d'écrivains royalistes et même quelques historiens libéraux, avec un aveuglement difficile à expliquer, ne s'étaient ingéniés à rejeter sur lui une part de la responsabilité de ces événements. Que les royalistes cherchent à flétrir la Révolution dans son plus intègre représentant, que, pour atteindre leur but, ils ne reculent pas devant des moyens peu honnêtes, cela se comprend jusqu'à un certain point, l'esprit de parti égare tellement les hommes ! Mais il y a de quoi confondre l'imagination quand on voit des écrivains réputés démocrates joindre leurs accusations à celles des contre-révolutionnaires, et entasser hypothèse sur hypothèse, suppositions sur suppositions pour essayer de couvrir du sang de Septembre un homme qui
(le la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0. Ce discours de Robespierre publié sous ce titre : Adresse des rei,résentans de la commune de Paris à leurs concitoyens (in-S" de 15 pages), est devenu rarissime. Il ne nous a pas été possible de nous en procurer un exemplaire ; la Bibliotlièque impériale elle-mPme ne le possède pas. Xous avons donc dû nous contenter du résumé très-succinct fourni par le procès-verbal de la commune.
]\I. ilortimer Ternaux, qui a le génie inventif, présente Robespierre comme ayant ce jour-là dénoncé une conspiration en faveur du duc de Brunswick, ce qu'il ne fit que le lendemain, et il lui prête des paroles qu'il a trouvées dans un pamphlet de Louvet, c'est-à-dire d'un des plus cyniques menteurs que l'imagination puisse concevoir, dans un pamphlet dont la Convention, de dégoût, refusa d'entendre la lecture, paroles par lesquelles se trouvent accusés en masse tous les membres de la Gironde. C'est encore là une erreur liistorique importante à dévoiler. Robespierre désigna en effet nommément, dans la nuit du 2 au 3 septembre, deux membres de la Gironde, et cela par des raisons très-faciles à comprendre comme on verra, et non pas la Gironde en masse. L'auteur de V Histoire de la Terreur a-t-il cru que ces supercheries passeraient inaperçues? Mais ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'ayant, j'imagine, le procès-verbal de la commune sous les yeux, il éci-it : « Les deux cent quatre-vingt-huit adoptent avec enthousiasme les conclusions de Manuel et de Robespierre » (t. III, p. 206). Ce qui, à l'égard de ce dernier, est précisément le contraire de la vérité.
410 HISTOIUE DE ROBESPIERRE
n'apprit ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et cela plus tard que la plus grande partie de ses concitoyens (1).
Tous les écrivains ennemis de la Révolution ont vu dans les massacres de Septembre un plan concerté, le résultat d'une froide et atroce préméditation; et pour mieux concentrer leurs accusations calomnieiises, ils ont, — quelques-uns du moins, — complètement innocenté la population parisienne. Or, c'est là un système tout à fait inadmissible. Comment admettre, en effet, que soixante mille hommes de garde nationale eussent permis à quelques centaines d'égorgeurs de massacrer dans les prisons, s'ils n'avaient pas eux-mêmes été complices, moralement au moins, de ces exécutions? On sait combien furent vaines les réquisitions du commandant général Santerre. La population, la garde nationale, assistèrent impassibles, l'arme au bras pour ainsi dire, aux scènes d'horreur qui se déroulaient sous leurs yeux (2). Est-ce que, dans de pareilles occasions, laisser faire ce n'est pas être complice ? Ces massacres, cela est certain, ont été le produit d'une épouvantable explosion populaire. Qu'ils aient paru, à quelques hommes, d'une affreuse mais indispensable nécessité, je le crois sans peine ; mais jamais ils n'eussent été commis si la conscience publique, prise de vertige, n'y eût pas souscrit elle-même. Quant au conseil général de la commune, auquel on a voulu les imputer, il tenta au contraire, pour les arrêter, plus d'efforts que n'en fit l'Assemblée législative. Robespierre d'ailleurs, on le sait de reste maintenant, parut à peine à la commune durant les jours qui précédèrent et suivirent les exécutions, retenu quïl était soit à l'assemblée primaire de sa section dont les opérations se terminèrent le 31 août à onze heures du soir, soit à l'assemblée électorale dont les séances s'ouvrirent dans la matinée du 2 septembre. Le comité de surveillance est-il davantage responsable de ces massacres? Ses rapports constants avec les prisons, placées dans ses attributions, permettraient de le supposer ; cependant aucune des pièces sur lesquelles se sont appuyés les écrivains royalistes pour étabhr sa préméditation ne m'a paru concluante, et je dirai avec Pétion : « Ces assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai reçu des rapports;
1) Réponse à Louvet. Lettres de M. Robespierre à s's commeltaus, ri" 4, p. 116. (2) Dans la séance du 29 octobre 1792, aux Jacobins. Chabot, qui s'était joint aux commissaires dt^ignés par l'Assemblée législative pour calmer l'c^ffervescence populaire, affirma qu'il avait passé sous une voûte d'acier de dix mille sabres, et que depuis la cour des Moines jusqu'à la prison de l'Abbaye, on était obligé de se sen-er pour faire passage aux envoyés de la Convention. Il invoqua le témoignage de ses collègues Bazire, Calon, et autres qui l'accompagnaient, et pei'sonne ne le contredit {.lourmil îles débats et Je la correspondance Je. la Société des Jacobins, numéro 293).
LIVI'.K VIII. — l.KS MASSACRES DE SEPTEMBRE 411
j'ai recueilli quelques faits; si j'avois à prononcer comme juge, je ne pourrois pas dire : Voilà le coupable 1). »
Du reste, le comité de surveillance, sor.te de pouvoir «xécutif, n'avait, en réalité, aucun rapport avec le conseil général , pouvoir législatif de la commune ; il siégeait dans un local séparé, non pas à l'Hôtel-de-Ville, mais à la mairie. Autorisé par le conseil général à se recruter de quelques membres supplémentaires, son grand tort fut de s'adjoindre, dans la matinée du 2 septembre, le sombre journaliste qui avait érigé le meurtre en système politique. Panis, membre de ce comité de surveillance, et qui y avait introduit Marat, fut vivement attaqué pour ce fait, le 18 septembre suivant, au sein du conseil général. Panis se défendit en alléguant que Marat était un homme extraordinaire, qu'il n'avait jamais eu d'influence particulière dans le comité, et que jamais son avis n'y avait prévalu sur celui des autres membres. Or, l'éloignement de Robespierre pour la personne de .Marat est chose parfaitement connue ; ce fut un des grands griefs des Thermidoriens contre lui. On n'a oublié ni leur attitude respective dans l'unique entrevue qu'ils aient eue ensemble ni ce que répondit Marat à Robespierre quand celui-ci lui reprocha de revenir éternellement dans ses écrits « sur certaines propositions absurdes et violentes qui révoltaient les amis DE LA LIBERTÉ autant que les partisans de l'aristocratie (2;. » Marat ne trouvait à Maximilien ni les tues ni l'audace d'un homme d'Etat. Tout récemment encore ne l'avait-il pas accusé de feinllantisme pour n'avoir pas déclaré assez hautement qu'il fallait déchirer la constitution? Ces deux hommes étaient donc les antipodes l'un de l'autre (3). Eh bien!
(1) Discours de Pétion sur l'accusation intentée à Robespierre, p. 14.
(2) Ce sont les propres expressions de riol)espi6rre. Voyez la réponse à Louv<^t. Lettres de M. Robespierre ù ses commettons, numéro 4 et le miméro 648 de VAmi du peuple.
(3) Ce qui n'empêche pas M. Miclielet, voulant par la plus étonnante des abei'rations rendre RobespieiTe solidaire de ce que Marat put faire en septembre, d'écrire que Panis diminua son éloignement naturel pour Marat (t. lY, p. 124). « Selon toute apparence, » a-t-il soin d'ajouter. Et pourquoi selon toute apparence? M. MicLelet est 't:<)ut à fait dans l'eiTeu-r quand il présente Panis comme un servile disciple de P.obespi erre, et quand, emporté par sa rage de fantaisie, il nous le montre 'allaiït chaque matin rue Saint-Honoré, à la porte de son directeur, demander ce qu'il devait "penser, faire et dire (p. 124). Aucun témoignage, et M. Michelet se garde bien d'en invoquer de sériettx, ne saurait ici prévaloir contre les faits. Panis aimait et estimait Robespierre, cela n'est pas douteux; mais son dieu, son idole, c'était Danton. Les deux familles étaient étroitement liées, et nous verrons plus tard Panis, le cœuridcéré de la mort de Danton, figurer parmi les ennemis de Robespierre. Puisque M. Miclielet, dans l'intérêt de sa thèse, a cru devoir rappeler qu'un jour, selon Barbaroux, Panis •aurait dit qu'il fallait im dictateur, un homme comme Robespieri'e; encore anraitil dû rappeler aussi, dans l'intérêt de la vérité, le démenti sanglant qu'en pleine Convention reçut, sans le relever, ce député de Marseille. C'est triste à dire, mais rien n'est embrouillé, rien n'est faux, rien n'est perfide comme les p^es confuses où
nous verrons bientôt les Girondins essayer, par les plus perfides manœuvres, d'établir entre ces deux noms une sorte de solidarité. Et pourtant, si du sang de Septembre quelqu'un pouvait être particulièrement coupable devant l'histoire, ce seraient eux, comme on va en juger. Robespierre, d'ailleurs, ne chercha jamais à rejeter sur personne la responsabilité d'événements qu'il attribua à un moment de délire et d'ivresse de la nation, et il était certainement dans le vrai quand il disait : « Ce fut un mouvement populaire, et non, comme on l'a ridiculement supposé, la sédition partielle de quelques scélérats payés pour assassiner leurs semblables ; et s'il n'en eût pas été ainsi, comment le peuple ne Faurait-il pas empêché? Comment la garde nationale, comment les fédérés n'auraient-ils fait aucun mouvement pour s'y opposer? (1) » L'exaspération populaire, hélas! n'avait pas besoin d'être excitée. Mais que diraient donc les historiens qui se mettent martel en tête pour attribuer à quelques paroles de Robespierre un sens qu'elles n'ont jamais eu, si le 2 septembre il avait dit, comme La Source : « I! faut battre la générale dans l'opinion publique; » si, comme Vergniaud, il s'était écrié : « Il n'est plus- temps de discourir, il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre (2)? » Et pourtant, qui oserait accuser sérieusement de complicité dans les massacres ces deux membres de l'Assemblée législative?
Et maintenant, transportons-nous à la commune au moment où Manuel, dans la matinée du 2 septembre, annonça officiellement lïnvestissement de Verdun. Or, à l'heure même où Manuel parlait,
réminent écrivain essaie de donner un rôle à Robespierre dans le lugubre drame de {Septembre. En vérité, j'aime autant les I\Iémoires publiés sous le nom de "Weber, frère de lait de la reine. Au moins celui-ci n'y va pas par quatre chemins, et il nous dépeint Robespien-e « excitant le peuple à massacrer tous les prisonniers » (t. II, p. 252). Yoilà ce que sous la Restauration MM. Barrière et Berville publiaient comme des Mémoires sur la Révolution.
(1) Réponse àLouvet. Quatrième lettre de M. Robespierre à ses commettans, p. 170.
(2) Voyez le compte rendu de la séance du 2 septembre au matin, à l'Assemblée nationale, dans le Moniteur du 4 septembre 1792. Admirez l'empire des préventions! M. Michelet trouve ces paroles simplement liardies (t. IV, p. 135), tandis que, comme nous l'avons fait remarquer, il attribue un sens sinistre aux paroles de Robespierre prononcées la veille : « Il faiit remettre le pouvoir au peuple, » paroles dont le sens est si clair et si naturel.
LIVr.E Mil. I.IS >IASSAr.lU:S de SF.PlKMnRF; 413
celte ville était à la veille d'être livrée aux Prussiens par la plus infâme des trahisons. 11 faut être entièrement aveuglé par l'esprit de parti pour ne pas admirer l'attitude et l'énergie de la commune à cette grave nouvelle. Dans une proclamation brûlante de patriotisme, elle invita tous les citoyens en état de porter les armes à se réunir au Champ- de-xMars sous les drapeaux. Qu'une armée de soixante mille hommes se forme sans délai, s'écriait-elle, et marchons aussitôt à l'ennemi, ou pour succomber sous ses coups, ou pour l'exterminer sous les nôtres. En même temps, elle nommait un comité militaire permanent, composé de huit de ses membres, arrêtait qu'à l'instant même le canon d'alarme serait tiré, le tocsin sonné, la générale battue, et chargeait deux commissaires de se rendre sur-le-champ à l'Assemblée législative pour la prévenir des mesures prises par le conseil général (1).
L'Assemblée applaudit vivement à ces vigoureuses mesures; tous dissentiments entre elle et la commune semblèrent s'effacer en présence du danger suprême de la patrie, et le président (c'était Lacroix), s'adressant aux députés de la commune, prononça ces propres paroles : « Les représentants de la nation, prêts à mourir avec vous, rendent justice à votre patriotisme; ils vous remercient au nom de la France entière, et vous invitent à la séance. » Puis, après avoir eu connaissance d'une lettre de Roland annonçant la découverte d'une conspiration royaliste dans le Morbihan, et avoir entendu la grande voix de Danton sonnant la charge, elle décrétait que tous ceux qui refuseraient de servir personnellement ou de remettre leurs armes, que tous ceux qui entraveraient, de quelque manière que ce fût, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif, seraient déclarés infâmes, traîtres à la patrie, et punis de mort (2). Mais avant de marcher contre l'ennemi du dehors, fallait-il laisser femmes et enfants exposés aux coups de l'ennemi du dedans? Telle fut la question agitée dans un certain nombre de sections. Ce fut alors que dans Paris, saisi de vertige, on entendit ce cri sinistre : Courons aux prisons ! et que commença un des plus épouvantables massacres dont l'humanité ait à gémir.
Toutes les mesures prises par la commune de Paris et par l'Assemblée nationale étaient assurément d'une indispensable nécessité, mais elles n'étaient guère de nature à diminuer l'exaspération populaire. Or, à ces mesures, qu'il approuva, je n'en doute pas, Robespierre ne prit aucune espèce de part directe ou indirecte, même comme membre du
(1) Procès-verbaux de la commune. Archives de la Ville. V. 22. Carton 0. 7. 0.
(2) Voyez le Afunileur du 4 septembi'e 1792.
414 HISTOIRE DE ROBESl'IEURE
conseil général de la commune; bien mieux, il ne les connut que fort tard dans la soirée, puisqu'il siégea depuis neuf heures du matin jus-» qu'à une heure de l'après-midi à l'assemblée électorale, oij nous le retrouverons tout à l'heure, assemblée dont les opérations avaient précisément commencé ce jour-là, et puisqu'il fut chargé par elle de remplir, à l'issue de la séance, une mission auprès de la société des Jacobins.
La séance du conseil général, suspendue à une heure et demie, fut reprise à quatre heures. Elle était rouverte depuis quelques instants à peine, sous la présidence d'Huguenin, quand un officier de la garde nationale vint annoncer que plusieurs prisonniers que l'on conduisait à la Conciergerie avaient été tués, et que la foule commençait à envahir les prisons. La commune nomma d'abord six commissaires pour protéger toutes les personnes détenues pour cause civile, puis elle chargea deux de ses membres, Caron et Nouet, de se transporter à l'Abbaye et de veiller à la conservation des prisonniers (1). Quelques instants après, un des commissaires accourt, et rend compte de ce qui se passe dans cette dernière prison : « Les citoyens enrôlés, » dit-il, « craignant de laisser la ville aux malveillants, ne veulent point partir que tous les scélérats du 1.0 août ne soient exterminés. » Aussitôt il est arrêté par le coqseil général que quatre commissaires se rendront sur-le-charnp à l'Assemblée nationale pour lui demander quelle mesure on pourrait prendre afm de garantir les prisonniers. Que fit l'Assemblée? Elle chargea, sur la demande de Bazire, six de ses membres du soin de parler au peuple, de rétablir le calme, mais ne témoigna aucune indignation, et surtout ne parut pas se soucier beaucoup du sort des prisonniers (2).
Il était tard, très-tard, lorsqu'après s'être acquitté de la mission dont l'assemblée électorale l'avait chargé, Robespierre parut au sein du conseil général. Billaud-Varenne venait d'y dénoncer une conspiration en faveur du duc de Brunswick, qu'un parti puissant, disait-il, voulait porter au trône des Français. Robespierre, prenant la parole après lui, peignit la douleur profonde qu'il éprouvait de l'état actuel de la France, et il approuva la dénonciation faite par son collègue d'une
(1) Ce sont les propres expressions du procès-verbal. Yoy. Archives de la Ville. ^'. 22. Carton 0. 7. 0.
(2) Moniteur du 4 septembre 1792. Voici la singulière façon dont le journal de Brissot explique l'inertie de l'Asseinblée: « Des commissaires de la commune annoncent qu'un grand nombre d'hommes armt*s et sans armes se portent aux prisons. La commune demande que l'Assemblée vienne h son secours. Que pouvait faire l'Assemblée nationale si la commune avait épuisé tous ses moyens? et si elle ne les avait pas épuisés, que venait-elle demander à l'Assemblée nationale? » (Xuméro 1121.)