LIVRE XII. — LES ÉPURATIONS AUX JACORINS 2i
1794), il se leva tout à coup au moment où l'on votait les derniers articles du décret, et réclama la suppression des ministres, « cette vermine royale que je voudrais voir écrasée », dit-il. Puis, prenant ù partie le ministre de la guerre, il demanda ù quoi il était bon, et pria l’Assemblée de renvoyer sa proposition au comité de Salut public si elle ne voulait pas se prononcer immédiatement. .Mais Robespierre, qu’il avait déjù rencontré comme adversaire lors de ses diatribes contre Rossignol et Bouchotte, combattit vivement la proposition de Bourdon. Dans cette attaque contre le ministère il vit bien percer la haine personnelle de l’agresseur pour un homme dont les travaux assidus et le caractère probe et républicain lui paraissaient, à lui Robespierre, devoir être une barrière insurmontable à tous les conspirateurs. La Convention et le comité de Salut public ne trouvaient-ils pas dans les ministres actuels d’utiles et de dévoués auxiliaires? Il n'y avait donc pas lieu de les supprimer quant îi présent, sous peine de désorganiser le service et d’entraver les affaires publiques. L’Assemblée fut de cet avis; elle écarta par l’ordre du jour la proposition intempestive de Bourdon (de l’Oise), dans le cœur duquel , de jour en jour, s’accumulaient contre Robespierre des Ilots de liel et des haines mortelles (1).
Tandis qu’à la Convention se discutait le décret relatif à l’organisation du gouvernement révolutionnaire, le club des Jacobins offrait le spectacle de scènes étranges et imposantes. A la suite du discours prononcé par Robespierre, dans la séance du 1" frimaire, contre les fanatiques et les intolérants de l’athéisme, discours où l’illustre orateur avait engagé scs concitoyens à se méfier de ces gens dont le zèle outré tendait à tout bouleverser, il avait été décidé, on s’en souvient, que chacun des membres serait soumis à un scrutin épuratoire. Les opérations commencèrent le 6 frimaire (26 novembre 1793), sous la présidence d’Anacharsis Cloots. Cejourlà, Robespierre passa un des premiers au scrutin ; adopté au milieu d’universels applaudissements, il fut nommé membre de la commission d’épuration avec Montaut, Sijas, Merlin (de Thionville) et quelques autres (2).
(1) Journal des dibalt et des décrété de la Concenlion, numéro 442, p. 186, el Moniteur du 16 frimaira [6 dicetnbre).
(2) Journal dee dibate et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro .'•45.
O Qu'étais-tu en 1789? Qu’as-tu fait depuis? Quelle a été ta fortune jusqu'en 1793, et quelle est-elle maintenant? » Telles étaient, suivant Merlin, les questions principales qu’on devait adresser à chacun. Les récusations étaient proposées publiquement, à haute voix, et le membre inculpé répondait séance tenante h la tribune. On vil îi ce propos se produire les incidents les plus curieux ; certains hommes, par exemple, mirent autant do soin et de véhémence à se parer d’une extraction roturière qu’ils en avaient apporté jadis ou en apportèrent depuis îi se poser en descendants des croisés et h revendiquer des litres de noblesse. « Mon aïeul était tisserand, voilà ma noblesse, » s’écria Montant, et il se vanta d’avoir demandé à l’Assemblée législative un décret d’accusation contre Bertrand de Mollevile, parce que ce ministre avait donné h son propre frère à lui un grade de lieutenant de vaisseau de première cla.sse et trois mille six cents livres de pension pour l’engager à émigrer (1). Mais c’était là de ces excès de zèle dont se méfiait Robesjiierre. Défenseur du Père Duchesne, l’ex-marquis de Maribon- Montaut était de ceux qui s’acharnaient à réclamer le jugement des soixante-treize signataires de la protestation contre le 31 mai (2); il était du nombre « des hommes cruels », suivant l’expression du député girondin Girault (3), auxquels Robespierre di.sputa victorieusement la vie de ces partisans de la Gironde. Ce fut lui qui, à propos du suicide de Roland, demanda que les biens des accusés qui sc soustrairaient par une mort volontaire au jugement du tribunal révolutionnaire fussent acquis à la République. Et son ami Bourdon (de l’Oise), renchérissant, faisait étendre la même mesure à ceux qui se feraient tuer par un tiers (4). On comprend l’éloignemeiit instinctif de Robespierre pour cette c.spèce de révolutionnaires. Il leur reprochait d’être les auteurs d’un système de désorganisation générale, sans cesse occupés à décrier le comité de Salut public. Leur sévérité de parade contrastait ridiculement, selon lui, avec les rapines que leur reprochait la voix publique. On connaît son jugement sur Montant.» Maribondit Montant, naguère créature et partisan déclaré du ci-devant duc d’Orléans, le seul de sa famille qui ne soit point émigré; jadis aussi enorgueilli de son titre de marquis et de sa noblesse financière qu’il est maintenant hardi à les
(1) Journal des débats et de la eorrespondance de la société des JacohinSt numéro 545.
(2) Voyez à cei égard le Moniteur du 25 brumaire au II (15 uovembre 1793), séance du 23 brumaire à )a Convention.
(3) Lettre de Girault, député des Côles>du*Nord, toj. le texte précédant.
(4) jfani/etir du 1'^' frimaire (21 novetnbre], séance du 28 brumaire.