LIVRE XV. — m.VfllES rilEll.MMHHUEXXES (itil
Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n’en est certainement pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient en doute l’infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d’exécrable, de ces sauveurs de. la France, comme disent les fanatiques de M“' Tallien , il n’y a qu'à opposer l’horrible trame dont nous allons placer le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce fait monstrueux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s’étonnera moins que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes « couverts de crimes », les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon (de l’Oise) et les Courtois. Je ne sais môme s’il ne faut pas s’applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse et de l’immoralité de oes misérables.
Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux, et grâce aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée. Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l’Assemblée législative, elle était venue le rejoindre après l’élection d’Augustin h la Convention nationale, et avait, comme on l’a vu, pris un logement dans la maison de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement affectée d’un défaut assez commun chez les personnes qui aiment beaucoup : elle était, avons-nous dit, jalouse, jalouse à l’excès. Celte jalousie, jointe à un caractère assez difficile, fut plus d’une fois pour Maximilien une cause de véritable souffrance, et nous avons dit aussi combien il éprouva de chagrin, de la brouille de sa sœur avec M™' Duplay. Charlotte avait accompagné Augustin Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû précipitamment quitter Nice, sur l’ordre môme de son frère, à la suite de très-vives discussions avec M““ Ricord , dont les prévenances pour Augustin l’avaient vivement offusquée.
Fort contrariée d’avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris le cœur gonflé d’amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied chez sa sœur et, sans l’avoir vue, il reiiartil pour l’armée d’Italie (1). Charlotte en garda un ressentiment profond. Au
(1) IttnuHrei de Charlotte Bobeipierre, p. H».
IIISTOinE DE ROBESPIERRE
lieu «le s’expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s’était passé entre elle, M"”' Ricord et Augustin, elle alla récriminer violemment contre ce dernier dans le cercle de scs connaissances, sans se soucier du scandale qu’elle causait. Ce fut en apprenant CCS récriminations que Robespierre jeune écrivit h son frère : « Ma sœur n'a pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J’ai appris et j’ai vu tant de choses d’elle que je la regarde comme notre plus grande ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la loi... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. Elle voudroit nous donner la réputation de mauvais frères (1). » Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans l’intérieur que celui de Charlotte était irritable, n’osa adresser de reproches à sa sœur, craignant de l’animer encore davantage contre Augustin ; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu’il était mécontent d’elle (2). Son dépit s’en accrut, et Augustin n’étant point allé la voir en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18 messidor, la lettre bien connue; « Votre aversion pour moi, mon frère, loin de diminuer comme je m’en étois flattée, est devenue la haine la plus implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l’horreur; ainsi, je ne dois pas espérer que vous soyez jamais assez calme pour m’entendre ; c’est pourquoi je vais essayer de vous écrire.... » Cette lettre e.sl longue, très-longue et d’une violence extrême ; on s’aperçoit qu’elle a été écrite sous l’empire de la plus aveugle irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère : Si vou^ pouvez, dans le désordre de vos passions , distinguer la voix du remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse, puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier..., on sent bien vibrer la corde douce et tendre de l’affection fraternelle, et les sentiments de la sœur aimante percent instinctivement è travers certaines paroles de. fureur irréfléchie. On l’avait, s’il faut l’en croire, indignement calomniée auprès de son frère (3) ! Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur, lui disait-elle, « vous y verriez, avec la preuve do mon innocence, que rien ne peut en effacer l’attachement tendre qui me lie à vous, et que c’est le seul sentiment auquel je rapporte toutes mes affections ; sans cela me plaindrois-je de votre haine ? Que m’importe à moi d’étre haïe par ceux qui me sont indifférens et que je
(1 1 (;< Ue Ii^ltre, dont t'origiual est aux A rchieu (F 7 , 4436, tiaase R.), ne porte point de date. Elle ligure k la suite du rapport de Courtois, ions le numéro XLII (a).
(2) Vemoirade Charlotte Robetpiene, p. 126.
(3) Ibid.