LIVRE XV. — UNE LETTRE DE CHARLOTTE ROBESPIERRE 66S
mande, y a-t-il assez de mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous les yeux la lettre môme de Charlotte Robespierre ? On n'ignore pas quel parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. « Il avait résolu de faire périr aussi sa propre sœur, n a écrit l'un d'eux en parlant de Robespierre (1). Et chacun de se lamenter sur le sort de cette pauvre sœur. Ah ! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point osé commettre, et contre laquelle ne saurait trop se révolter la conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir falsifié la lettre de la sœur pour tâcher de flétrir le frère !
Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait supposer que cette lettre avait été adressée par elle à son frère Maximilien la mettait au supplice (2] ; car, ainsi . qu'on l'a pu voir, elle n'avait, dans son état d'exaltation et de colère , rien perdu de son affection pour ses deux frères, affection à laquelle elle resta fidèle jusqu'au dernier jour de sa vie. Cette lettre avait été écrite le 18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10 thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au cœur, parcourait les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie, elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à genoux aux pieds des soldats ; mais, malheur aux vaincus! on la repousse, on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié, la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s’était égarée. Quant, au bout de quelques jours elle revint à elle, ignorant ce qui s’était passé depuis, elle était en prison (3).
Voilà donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte
quelques fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le cjnique Barras, a écrit : « Courtois n'a point calomnié Robespierre en disant qu‘il n’avait point d’entrailles, même pour ses parents. Let Utiret q\te ta teeur lui a icriitt sont l’expression de la douleur et du désespoir. » N’ai-je pas eu raison de dire que ces Tbermidoriens.s’étaient eutendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a son utilité; il dounc une idée du degré de conüance que méritent des Mémoires de Barras.
(1) L’abbé Brojerd. Fie de Aoéeepierre, p. 170. Nous avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination en délire, et oü se trouvent condensées avec une sorte de frénésie toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de Robespierre.
(2) Mémoires ds CMarloUe Aoée«pierre, p. 123.
(3) /6id., p. 145.
HISTOIRE DR ROBESPIERRE
pour ses frères, et l’on peut comprendre combien elle dut souffrir de l’étrange abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes gens se féliciteront donc de la découverte d’un faux qui imprime une souillure de plus sur la mémoire de oes hommes souillés déjà de tant de crimes, et je ne saurais trop m’applaudir, pour ma part, d’avoir pu, ici comme ailleurs, dégager l’histoire des ténèbres dont elle était enveloppée.
Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui concerne les pièces relatives à l’espionnage, insérées à la suite du rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l’a vu, formé dès le S prairial , contre Robespierre, et très-certainement contre le comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous nous sommes expliqué en détail dans notre précédent livre. Leurs menées, n’avaient pas été sans transpirer. Rien d’étonnant, en conséquence, à ce que les membres formant le noyau de cette conjuration fussent l’objet d’une surveillance active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les démarches de Tallien, de Rourdon (de l’Oise) et do deux ou trois autres. Mais est-il \Tai que Robespierre ait en des espions à sa solde, comme on l’a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d’historien contre-révolutionnaire qui n’ait relevé ce fait à la charge de Maximilien, en se fondant uniquement sur l’autorité des pièces imprimées par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de {'Histoire parlementaire; seulement ils ont cru à un espionnage officieux organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut public (t).
Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son rapport, parle des documents relatifs à l’espionnage, aurait dû les mettre sur la voie du faux. 11 était difficile, après la scène violente qui avait eu lieu à la Convention nationale le 24 prairial entre Billaud-Varenne et Tallien, d’affirmer que les rapports de police étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens
(1) HUtoirt parlementaire, t. XXXIII. p. ,^W.