LIVRE XV. — LA QUESTION DE L'ESPIOXMACE
membres des comités, et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question. Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres des comités et communs à Robespierre, comme l'espionnage exercé sur les citoyens et surtout sur les députés (1), il ajoute : « L'espionnage a fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à alimenter leurs fureurs par la connaissance qu’il donnait k Robespierre des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte (2)... » Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 Thermidor, essaya, dans une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la responsabilité do la sun'eillance exercée par le comité sur certains représentants du peuple ; mais combien mérité le démenti qu’un peu plus tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24 prairial (3)!
Quoi qu’il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d’appuyer d'un certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de garda du corpt les trois ou quatre personnes dévouées qui de loin et secrètement veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier d’espions k sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez difficile de payer. Comme k tous les personnages entourés d'un certain prestige et d’une grande notoriété, il arrivait k Robespierre de recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par exemple, une sorte de déclaration écrite d’une femme Labesse, laquelle dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d’elle, quelques jours après l’exécution du père I)uchesne, que la faction Pierrotine ne tarderait pas k tomber. Voilk pourtant ce que les Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une dos preuves du prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d’une orthographe défectueuse (t), ne porte aucune suscription; et de l’énorme fatras de notes adressées kMaxi-
(1) Kapforl fait au nom de la commUtim chargte de l'examen des papiere trouvit chez Robetpierre et tes compile», par L.-B. Courloii, représentant du département de l'Aube, p. 16.
,ï) /Md., p. n.
(3) Lee Crimee dee sept membree dex anctens comiUe, etc., par Laurent Lecointre, p. 53.
(A) Cette pièce figure k la suite du rapport de Courtois, sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme k l'original, qu'on peut roir ans Archirex, F T, 4336, liasse R.
t>68 HISTOIRE DE ROBESPIERRE
milien, Suivant Courtois, c'est à coup sûr la plus compromettante, puisqu’on l’a choisie comme échantillon. Jugez du reste.
Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre, Bourdon (de l’Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G. Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d’une époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations ; où le fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la direction, n’existait plus, où enfin il avait complètement abandonné à ses collègues l’exercice du pouvoir. C'était donc. aussi bien sous les yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l’a soutenu quand il s’est agi pour lui de se défendre contre les inculpations de Lecoiiitre, que certaines pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même parles employés du comité, — allégation dont nous avons démontré la fausseté, —et l’on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été adressés chez lui. Mais cette hypothèse est tout à fait inadmissible. Si en eflét le rédacteur de ces rapports , lequel était un nommé Guérin, eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très-mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui s’était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d’agent secret du comité ; on peut s’en convaincre en consultant ses rapports conservés aux Archives. Voici du reste un arrêté en date du 2C messidor, rendu sur la proposition de Guérin. « Le comité de Salut public arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28 de ce mois, dans la matinée, pour être entendu. S Arrêté signé : Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, G. -A. Prieur. Cet homme avait été surpris par Guérin en possession de faux assignats (t).
.Mais les Thermidoriens avaient ù cœur de présenter leur victime comme ayant tenu seul, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses collègues. Quel effet magique ne devait pas produire
(1 j Archivei, F 7, 4137. Voici, du reste, deux arrStés en date du !•' thermidor qui tranchent bien nettement la question ; « Le comité de Salut public arrête qu'il sera délixré au citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous h prendre sur les .50 millions h la disposition des membres du comité de Salut public.»
u Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix citoyens qu’il occupe pour l’aider dans ses opérations seront payés h raison de 166 livres 13 sous. s (Irchioes, F 7, 1137.)
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