LIVRE XV. — LA MORALITÉ DU S) THERMIDOR
dévoué. Soit barbarie, soit maladresse, l’exécuteur s’y prit si brutalement en enlevant l’appareil qui couvrait la blessure de la victime qu’il lui arracha, dit-on, un cri déchirant. Un instant après, la tête (le Robespierre tombait (1). Fervent royaliste, le bourreau dut tressallir d’aise, car il sentait bien qu’il venait d’immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne de son plus illustre représentant. Robespierre avait trente-cinq ans et deux mois (2).
A l’heure où cette horrible tragédie se jouait sur la place de la Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer ellc-nième le sens du sanglant coup d’État. Se fiant au langage tenu par certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de gens parlaient hautement d’ouvrir les portes des prisons à toutes les personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais, afin qu’il n’y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la commune , s’écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté générale : « ... Quelques aristocrates dé“guisés parlaient d’indulgence, comme si le gouvernement révolutionnaire n’avait pas repris plus d’empire par la révolution même dont il avait été l’objet, comme si la force du gouvernement révolutionnaire n’était pas centuplée, depuis que le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et des comités mieux épurés. De l’indulgence! il n’en est que pour l’erreur involontaire, mais les manœuvres des aristocrates sont des forûiits, et leurs erreurs NE SONT QUE DES CRIMES. » L’Assemblée décréta l’impression du rapport de Barére et l’envoi de ce rapport îi tous les départements (3). Robespierre, lui, s’était plaint amèrement qu’on portât
(I) « Ce grud liomme n'itait plut », a icrit H. Michelet, t. VII, p. SiO. Les quelques pages consacrées par H. Michelet h la fin de Robespierre sont rraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plut amère critique qui puisse être faite de sou lÎTre. Pour nous , après avoir signalé les contradictions, les errenrs accumulées dans une oeuvre qui a contribué h égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir h nne conclusion qui est la nfitre.
(3) Robespierre et tes compagnons d'infortune furent enterrés derrière le parc de Monceau , dans un terrain où il j eut longtemps un bal public. Après la Révolution de (830, de généreux cilojent firent (aire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuaes. Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard Maleaherbes, on a déoou • vert lea osaements des victimes de eette époque, auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.
(3) Moniteur du 13 thermidor (SO Juillet 179A).
la terreur dans toutes les conditions, qu’on rendît la Révolution redoutable au peuple même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs invétérées, et l’on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 Thermidor est là.
Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne sufTisaient pas à apaiser la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs ; soixante-dix furent encore traînées le lendemain à l’échafaud, et douze le surlendemain, 12 thermidor. C’étaient en grande partie des membres du conseil général, dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s’étaient rendus à la commune sur l’invitation de leurs chefs immédiats, .sans même savoir de quoi il s’agissait. Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté et guillotiné quelques jours plus lard, tel fut le bilan du 9 Thermidor et telle fut l’immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura son règne. On ne vit jamais plus efi'royable boucherie : ah ! certes, la Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l’humanité, mais les gens qu’avait jusqu’alors condamnés le tribunal étaient , pour la plus grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons, ou des traîtres; cette fois c’étaient les plus purs, les plus sincères, les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache thermidorienne. Cent quatre-vingtonze personnes furent poursuivies: on n’épargna ni femmes ni enfants (1). M'"' do Chalabrc végéta longtemps en prison. Quel était son crime? Elle avait été l’amie de Robespierre.
Et par qui tant de braves gens, tant d’excellents citoyens, avaientils été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois, mêlés, par une étrange promiscuité, hune partie de ceux qu’on est convenu d’appeler — singulière dérision — les modérés. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La réaction seule dut s’ébattre de joie ; sa cause était gagnée.
Bonaparte , très-fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup d’œil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être révoquées en doute, regarda la révolution du 9 Thermidor comme un malheur pour la France (2).
Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujoure, les adresses d’adhésion afiluèrenl de toutes parts : prose et vers
(1) Voj. I.ùle da novu et domicilet des individus cMt'aiNctu ou prévenus d'avoir pris part i la conjuration ds Cinfime Robespierre, signée GuTfroy, Espéra, Courtois et Calés. In-8.
(S) Voy., à ce sujet , les Mémoires du duc de Raguse. a II m'a dit li moi-niéme ces
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félébW'rent i'i l’envi le guet-apens victorieux. Ceux-là mêmes qui n’eussent pas mieux demandé que d’élever un trêne à Maximilien furent les premiers à cracher contre sa mémoire. Comment, sans courir risque de l’échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi, suivant l’expression de Thuriot (t ). Mais au milieu de ce concert d’enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l’histoire ne doit pas oublier de mentionner.
Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d’une manière naïve et touchante par la bouche d’une pauvre femme de la campagne. Nous avons rapporté ailleui-s l’exclamation de cette jeune fermière qui, à la nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise et de douleur, un jeune enfant qu’elle avait dans les bras, et s’écria tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel : « O qu’os nés finit pol bounheur del paouré pople. On a tuât o quel que l’aimabo tant. — Oh ! c’en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué celui qui l'aimait tant! (2). »
Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du pays. Comme elle comprit bien la terrible signification des événements qui venaient de se passer! Ah! oui, c’en est fait, et pour longtemps, du bonheur du pauvre peuple, car il n’est plus celui qui lui avait donné toute sa jeunesse, tout son génie et tout son cœur. Elle est pour jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura désormais bien d’autres soucis en tète! Assez de privations et de sacrifices! Allons! h la curée tous les héros de Thermidor ! Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez, jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient
propres paroles », ajoute Marmont : « Si Kobespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche ; il eût rétabli l'ordre et le règne des lois. Ou serait arrivé à ce résul* tat sans secousses, parce qu’on y serait venu parle pouvoir; on y prétend uiarcher par une révolution , et celte révolution en amènera beaucoup d'autres. » La prédiction s’est vérifiée : les massacres du Midi , exécutés immédiaiemenl, au chant du Héveil du Peuple^ l'hymne de cette époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi afTreux que tout ce qui les avait devancés. » (P. 56 )
(1) Voyez , pour les adresses d'adhésion et de félicitations, les procès-verbaux de la Convention de thermidor et fructidor an II.
(<) Voy. notre Histoire de Saint^utt^ p. 617 de la ir< édition. Ce fait a été rapporté par un témoin auriculaire, l’illustre Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nons-méme.
un jour troubler vos orgies en vous réclamant la constitution et du pain, répondez-lui à coups d’échafauds; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens. N’ayez pas peur, car il n'est plus celui qu’on appelait l’incorruptible et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour la patrie et la liberté.
Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté, d'égalité, d’indépendance, de dignité , de solidarité humaine qui forment la base même de la démocratie, et dont l’application fut à la veille de se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coîurs généreux, mais elles ont cessé depuis lors d’ôtre l’objectif des institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et surtout combien il serait souverainement injuste de faire l’histoire des idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à Robespierre, ce sera, à n’en point douter, l’étonnement des siècles futurs qu’on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu’à l’aide des artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit parvenu à tromper ainsi les hommes sur la plus puissante individualité qu’ait produite la Révolution française, La faute en a été jusqu’ici au peu de goût d’une partie du public pour les lectures sérieuses; on s’en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations superficielles ; cela dispensait d'étudier. El puis, ajoutez la force des préjugés : on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été longtemps le jouet. Plus d’un, forcé de s’avouer vaincu par la puissance de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tète : « C’est égal , vous ne ferez pas revenir le monde sur des idées préconçues. »
Aussi , en présence du triomphe persistant des préventions, de la mauvaise foi et de l’ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande, effaré, si l’humanité vaut la peine qu’on s’occupe d’elle, qu’on lui sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu’on a de meilleur en soi ; si la fraternité n’est pas un vain mot , et s'il ne vaut pas mieux, suivant l’expression d’un grand poète de nos jours ;
Laisser aller le monde fa son courant de boue.
Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le bien pour quelques injustices passagères que réparera
LIVr.E XV. — COSCLISIU.X
l'avenir. La postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place d’honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité; et nous. serons trop payé, pour notre part, de tant d’années de labeur consacrées à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la desstruction d’une iniquité criante. Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l’austère tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la grandeur de scs conceptions, sa soif inextinguible de justice, son tendre et profond amour de l’humanité, l’honnêteté des moyens par lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République. Supérieur à Mirabeau par la conscience, aux Girondins et aux dantonistes par les principes, est-ce à dire pour cela qu’il ne se soit pas trompé lui-même en certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il était homme; et, d’ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa charge, d’autres les eussent-ils évitées? C’est peu probable. Sans doute, nous aurions aimé qu’échappant à la tradition girondine, il eût énergiquement défendu le principe de l’inviolabilité des membres de la Représentation nationale; mais, outre qu’au milieu des passions déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir compte des temps extraordinaires où il vécut, et surtout lui savoir gré do ce qu'à l’heure de sa chute il mérita l’honneur de s’entendre reprocher comme un crime d’avoir élevé la voix en faveur de Danton et de Camille Desmoulins. Un jour, c’est notre plus chère espérance et notre intime conviction, quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront évanouies devant la vérité, quand l’histoire impartiale et sereine aura décidément vaincu la légende et les traditions menteuses . Robespierre restera , non-seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l’homme, mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien qui aient paru sur la terre.
Fl> DU TROISIÈME ET DERNIER VOl.lIME.
TABLE DES MATIERES
mi TOME TROISIÈME