LIVRE VIII. — PETITION DES FÉDEBÉS A l' ASSEMBLEE NATIONALE S
La fière attitude des fédérés, la chaleur de leur patriotisme, la sincérité de leur enthousiasme révolutionnaire, les désignaient par avance comme d*intrépides soldats tout prêts à verser leur sang pour la cause de la liberté. On regrettait donc généralement qu*un décret de l'Astemblée nationale les obligeât de se rendre au camp de Châlons après qu'ils auraient assisté à la fête commémorativedela prise de la Bastille. Le surlendemain de la Fédération, Robespierre monta à la tribune des Jao^ins pour développer les motifs qui rendaient indispensable, selon lui, nécessaire même au salut de l'Etat et de la liberté française, le séjour des fédérés dans la capitale jusqu'à ce que la patrie eût cessé d'être en danger. Au moment où la cour, disposée à en finir avec la Révolution, faisait appel au dévouement de tous ses partisans, il était bien naturel que , de son côté , la Révolution recrutât des défenseors. Seulement, afin de conserver les fédérés, il fallait leur rendre possible le séjour de Paris. C'était aux bons citoyens^ continuait Robespierre, à les traiter en frères, en amis, en libérateurs, à partager avec eux leur logement et leur table. Quant aux fédérés, il les engageait à écrire à leurs concitoyens, à leur peindre les dangers réels de la patrie, à les inviter à se joindre à eux (t). Lui-même, nous le verrons, leur servira tout à l'heure de secrétaire. Ainsi donc, si quelqu'un était constamment sur la brèche, prêtant le flanc aux coups de la réaction, c'était lui, toujours lui, et il eût été la première et la plus grande victime de la contre-révolution victorieuse. Les écrivains qui ont suspecté ^pn courage ont tout simplement commis une puérilité.
L'année précédente, à la suite des événements du Champ-de-Mars, on avait agité la question de le poursuivre devant les tHbunaux; cette année encore, on essaya de s'en débarrasser par un procès ; le ministre de la justice le dénonça à l'accusateur public pour son adresse aux fédérés. Son successeur dans ces hautes fonctions recula sans doute, il faut le croire, devant une mesure qui eût achevé d'exaspérer le peuple; la plainte resta sans effet. La société des Amis de la constitution apprit cette nouvelle dans sa séance du 16 juillet : ce soir-là elle choift^it Bûbespierre pour vice -président, comme pour protester contre la déaoftciation ministérielle (2).
0) JovnMZ (fer dibai9 H de la eûrreepondance de la Société deeAfn de la ConstihtUor^ wiméro233.
(2) Ibid.
Le lendemain 1 7 juillet, douloureux anniversaire pour les patriotes, les fédérés se présentèrent à la barre de TAssemblée nationale, porteurs d'une pétition rédigée par Maximilien. C'était un résumé énergique des griefs dont chaque jour la tribune et la presse retentissaient contre le pouvoir exécutif et ses agents. En déclarant la pairie en danger, l'Assemblée avait sans doute appelé tous les citoyens à concourir au salut du pays par leur courage et leurs lumières ; lors donc que des hommes d'un patriotisme éprouvé venaient lui proposer des moyens de conjurer le péril, ils accomplissaient un devoir et exerçaient un droit formellement reconnu par la constitution. Ils avaient raison quand ils disaient : « Sans la trahison de nos ennemis intérieurs, les autres ne seraient point à craindre. » Ils avaient raison encore lorsqu'ils ajoutaient : « Si la nation ne peut être sauvée par ses représentants, il faut qu'elle le soit par elle-même. » Ils concluaient, en résunoé, à la mise en accusation de La Fayette et de ses complices, au licenciement de l'état-major de l'armée, à la destitution et à la punition des directoires coalisés avec la cour contre la liberté. Qu^ul à la personne du roi, sans s'expliquer bien nettement h son égard, ils priaient l'Assemblée de faire du pouvoir exécutif ce qu'exigeaient le salut de rÉtat et la constitution, dans le cas où la nation viendrait à être trahie par lui (1). Applaudie par les uns, improuvée par les autres, cette pétition n'amena aucun résultat parlementaire : après quelques débats insignifiants, l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Le 19, ayant à s occuper de la demande de mise en état d'accusation du général La Fayette, formée par quelques-uns de ses membres, elle ajourna la question au jour suivant (2) . C'était jeter une sorte de défi à l'opinion publique, et cela au moment où, des frontières, arrivaient coup sur coup les nouvelles les plus inquiétantes ; où la présence du vieux Luckner à Paris, en laissant La Fayette maître de la direction des deux armées, irritait les défiances; où enfin deux cent mille Autrichiens et Prussiens, renforcés de plus de vingt mille émigrés, s'avançaient, n'ayant à combattre, pour percer nos frontières, que quatre-vingt mille soldats, pleins d'enthousiasme et de courage, il est vrai, mais mal armés et commandés par des officiers dont la plupart étaient hostiles à la Révolution.
(1) Voyez cette pétition des fédérés dans le numéro 10 du Défenseur de la Cofutitu- Uon. Elle se trouve avec quelques variantes dans le Moniteur du 19 juillet ; mais on doit préférer le texte donné par Robespierre, puisque la rédaction est de lui. Le Moniteur fait dire aux fédérés : « Pères de la patrie, suspendez provisoirement le pouvoir exécutif dans la personne du roi. » Or cette phrase ne se trouve pas dans la version dn Défenseur. Si elle a été réellement prononcée, elle n^est sans doute pas de Robespierre, AU texte duquel nous avons dû nous en rapporter.
(2) Voyez le Moniteur du 21 juiUet 1792.
UVRE Vill. — LETTUE DE ROBESPIERRE A COUTHON 333
Le 20 juillet, Robespierre écrivait à l'un de ses plus chers amis cette lettre dont rimportance n'échappera à aucun de nos lecteurs :
c Mon ami, j'attends avec inquiétude des nouvelles de votre santé. Nous touchons ici aux plus grands événemens. L'As.<^mblée a hier absous La Fayette ; le peuple indigné a poursuivi quelques députés au sortir de la séance. Aujourd'hui est le jour indiqué par un décret pour la discussion de la déchéance de Louis XVI. On croit que cette affaire sera encore retardée par quelque incident. Cependant la fermentation est au comble, et tout semble présager pour cette nuit même la plus grande commotion à Paris. Nous sommes arrivés au dénoûment du drame constitutionnel. La Révolution va reprendre un cours plus rapide, si elle ne s'abîme dans le despotisme militaire et dictatorial.
« Dans la situation où nous sommes, il est impossible aux amis de la liberté de prévoir et de diriger les événemens. La destinée de la France semble Tabandonner-à l'intrigue et au hasard. Ce qui peut nous rassurer, c'est la force de l'esprit public à Paris et dans nombre de départemens, c'est la justice de notre cause. Les sections de Paris montrent une énergie et une sagesse dignes de servir de modèle au reste de l'État. Vous nous manquez. Puissiez-vous être bientôt rendu à votre patrie,'et nous attendons avec une égale impatience votre retour et votre guérison. — Le 20 juillet 1792 (1). »
Cet ami, c'était Couthon. Nous aurons plus d'une fois à nous occuper de ce frère de cœur de Robespierre, de cet homme bon, doux et affable entre tous, qu'une réaction menteuse a poursuivi des mêmes calomnies dirigées contre la mémoire de l'ami illustre dont il partagea les travaux et la mort. Né à Orcet, en Auvergne, en 1756, Couthon exerçait la profession d'avocat à Clermont à l'époque où éclata la Révolution. Partisan enthousiaste des nouveaux principes, il avait été nommé par ses concitoyens président du tribunal de Clermont, lors de la réorganisation du pouvoir judiciaire. Élu député à l'Assemblée législalive par le collège électoral du Puy-de-Dôme, il était venu à Paris vers la fin de la Constituante, avec sa femme et son jeune fils, et tout de suite s'était lié intimement avec Robespierre, vers lequel l'entratûait une étroite conformité de sentiments et d'opinions. Hôie assidu de la maison Duplay, fréquentée par les plus purs et les plus vertueux patriotes, il fut à l'Assemblée législative et à la Convention
(1) Nom ayons entre les mains denx copies de cette lettre qui, Tune et Tautre, iwrteBt la date du 20 juillet. La Fayette ne fut en réalité absous par l'Assemblée que le mercTtîdi 8 août; mais la décision du 15 juillet put très bien paraître à Robespierre ^e absolution anticipée. La lettre que nous reproduisons est une de celles qu'eurent gland loin de ne pas publier les Thermidoriens et qui peu à peu reviennent au jour poor éclairer Thistoire d'une lumière nouvelle.
un des plus ardents défenseurs des principes révolutionnaires. Doué d'une éloquence persuasive, il prit souvent la parole au sein de FAssemblée nationale, et y soutint énergiquement les doctrines démoaatiques dont Robespierre était au dehors Tinfatigable propagateur. Mais d'une complexion délicate, perclus des deux jambes, il se trouva contraint de quitter Paris le lendemain de la fête de la Fédération, à laquelle il avait assisté en chaise à porteurs, et d'aller demander aux bains des Boues de Saint-Âmand, dans le Nord, le rétablissement d'une santé sérieusement compromise par les fatigues de luttes quotidiennes. Les Boues étaient dans le voisinage -du camp de Maulde, où commandait Dumouriez. Coulhon se lia avec ce général, dont le patriotisme alors ne paraissait nullement suspect, et plusieurs fois il conféra avec lui sur les meilleurs moyens de défendre la patrie envahie (1). U était aux Boues de Saint-Amand quand lui parvint la lettre de son ami Cette lettre produisit sur son esprit une impression profonde ; et bientôt, suppléant par l'énergie de son âme à la faiblesse de sa constitution physique, il accourra offrir à sa patrie un cœur et un cerveau intacts. Le décret évasif de l'Assemblée nationale au sujet de La Fayette fut une nouvelle cause d'irritation. On avait prétexté la nécessité de rechercher, avant de rien décider, s'il était vrai, comme dix personnes en avaient témoigné, que Luckner eût reçu de Bureaux de Puzy, de la part du général, le conseil de marcher sur Paris. Mais pendant ce temps La Fayette restait à la tête de l'armée, maître de tramer impunément la proscription des patriotes et la ruine de la liberté. Robespierre aurait préféré entendre l'Assemblée prononcer une absolution formelle, vers laquelle, du reste, la décision actuelle lui paraissait un acheminement. Ainsi donc les représentants d'un grand peuple, les successeurs de ceux qui avaient prêté le serment du Jeu de Paume, les gardiens de la Déclaration des droits de l'homme, semblaient approuver la conduite d'un citoyen qui, désertant son poste, était venu parler en dictateur à l'Assemblée, lui tracer sa ligne de conduite. Et ils ne s'étaient pas levés indignés quand un des panégyristes de La Fayette, le député Dumolard , renchérissant sur les outrages prodigués aux patriotes par le général, avait traité de lèpre honteuse du corps social tous ceux qui incriminaient la conduite de ce chef d'armée ! De telles exagérations autorisaient bien Robespierre à écrire de son côté : « Tous les suppôts
(1) Mémoires de Dumonriêz^ t. II, p. 371. Comme tous les Mémoires publiés sons la Restauration, par les éditeurs Barrière et Berville, ces Mémoires de Dnmouriex sont accompagnés de notes qui sont un écho de toutes les calomnies en cours à cette époque contre les victimes de Thermidor, et dont la naïveté fait sourire aujourd'hui quiconque a la moindre notion des choses de la Révolution française.
UTRE VIU. — SUR l'aJOCRNEMENT DU DÉCRET CONXERNANT LA FATETTE 335
de Fancien régime, tous les fripons du nouveau que Tintrigue a élevés aai emplois publics, tout ce qu'il y a en FraDce d'égoïstes et d'hommes lâdies et corrompus, est ligué contre le peuple pour le replonger dans le néant et réduire Tespèce humaine à la condition d'un vil troupeau, pour partager la puissance et la fortune publique avec la cour et les dieiis de parti. »
L*évêque de Bourges, Torné, en répondant à Dumolard, avait cité Taoecdote suivante, que le célèbre Franklin racontait souvent avec complaisance. Un jour, Washington s'étant présenté devant le congrès pour l'entretenir des affaires de l'État : « Remontez sur votre cheval de bataille, > lui dit le président du congrès, a c'est à nous à régler riolérieur. » Washington, avait ajouté l'évêque, n'avait pas la pensée cependant de semer dans son pays des germes de guerre civile. On tarait donc dû, selon Torné, répondre au général La Fayette : « Vous ne rejoindrez plus l'armée : allez expier vos intrigues criminelles dans ks prisons d'Orléans (!]. » Et en effet, nous le répétons, c'en serait bit de la liberté civile, s'il était loisible à un général d'abandonner les troupeà pour venir imposer des conditions aux représentants du pays. Sans nier ce que la démarche de La Fayette put avoir de chevaleresque, je prétends qu'aucun peuple, sous peine de tomber bientôt dans le despotisme militaire, ne saurait laisser impunie une telle conduite. Qu'elle ait eu l'approbation de tout le parti Feuillant, de ces ixNnmes qui, après avoir adopté la Révolution avec transport, s'en étaient dégoûtés du moment où elle n'avait plus servi exclusivement lears intérêts, et qui n'étaient pas loin à présent de tendre la main aux émigrés, cela est naturel. Quels étaient maintenant à leurs yeux les bons citoyens? C'étaient, suivant la juste remarque de Robespierre, les écrivains qui, chaque jour, outrageaient pour de l'argent les défenseurs de la liberté et s'efforçaient de prouver au monde que le peuple français était composé de bandits et de factieux; c'étaient ces administrateurs et ces juges qui, voyant toujours le crime là où était la pauvreté, n'apercevaient le patriotisme et l'innocence que là où régnaient la richesse et l'aristocratie. Certes, ils étaient d'habiles politiques, ces prétendus amis de la liberté : après avoir fait dépendre .de la propriété d'une terre ou d'un château la qualité de citoyen, ils avaient proscrit les soldats patriotes et confié à des officiers de l'ancien régime la défense de la Révolution, « Quels régénérateurs de la nation! » s'écriait Robespierre. « Libre à eux d'unir dans des chants de victoire les noms de Frédéric, de François et de La Fayette, de se
0) Voyez le Moniteur du 23 juiUet 1792.
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préparer à danser sur les cendres de la patrie ; » mais c'était au peuple françois, disait-il en finissant, à leur ravir ce triomphe et à faire rentrer dans la poussière tous les tyrans et tous les traîtres (1).
En même temps il rédigeait pour les fédérés réunis à Paris une adresse aux Français des quatre-vingt-trois départements. C'est dans la capitale, y était- il dit, que se trament tous les complots, toutes les intrigues contre-révolutionnaires, que se préparent l'invasion du territoire, les horreurs de la guerre civile et de la guerre étrangère; c'était donc là que devaient vaincre ou mourir les envoyés de la France. Le triomphe était certain, si leurs frères des départements se levaient tous ensemble et juraient comme eux d'anéantir les derniers vestiges de l'aristocratie et du despotisme, de ne plus souffrir à la tête des armées et de l'administration ceux contre lesquels avait été faite la Révoluiion, et qui la trahissaient en feignant de la servir. Il était bien facile de reconnaître dans celte adresse la main de Robespierre, à cette seule phrase par exemple : « Pour nous, nous ne sommes d'aucun parti, nous ne servons aucune faction ; vous le savez, frères et amis, notre volonté, c'est la volonté générale. Notre ambition est d'être libres, notre cri de ralliement est la Déclaration des droits, nos chefs de parti sont nos bons législateurs, notre centre de réunion est l'assemblée générale des représentants de la nation. » Résolus à ne plus revoir .eurs départements ou à y revenir libres, les fédérés, pour le cas où ils viendraient à succomber, léguaient leur vengeance à leurs con-^ citoyens, sûrs que la liberté renaîtrait de leurs cendres (2).
Jusqu^au dernier moment Robespierre essaya de combattre la contrerévolution par la constitution elle-même, laquelle offrait, à son avis, aux représentants du peuple, ses défenseurs naturels, tous les moyens de punir une cour conspiratrice et ses perfides conseillers. Maximilien était, en effet, Thonime de la légalité; son attachement pour elle se révélait jusque dans les plus petits détails. Ainsi, depuis quelques jours, le jardin des Tuileries ayant été fermé au public, et un fédéré ayant dénoncé le fait à la tribune des Jacobins comme un nouvel attentat de la cour, Robespierre proposa à la société de passer à Tordre du jour, attendu qu'on n'avait aucune espèce de police à exercer dans le
(1) Voyez dans le numéro 10 du Défenseur de la Constilution Tarticle intitulé : Décrti 8ur la rébellion de La Fayette^ p. 492 à 502. Cet article a été reproduit in extenso dans V Histoire parlementaire , t. XVI, p. 83.
(2) Voyez cette adresse dans le numéro 10 du Défenseur de U Constitution. Dut» cette adresse des fédérés, leur pétition à l'Assemblée nationale, les articles de Robapierre sur la fédération de 1792 et le décret relatif à la rébellion de La Fayette, ce numéro contient des lettres concernant la situation des frontières et un résumé de 1a séance du 15 juillet à l'Assemblée nationale.