‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 141 sur 314 · LIVRE VIII. — ADRESSE AUX FEDERES · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — ADRESSE AUX FEDERES

tremblant n*allait pas manquer sans doute de couvrir d*un grossier masque de patriotisme son visage hideux ; aussi Robespierre mettait-il toigneusement la bonne foi des fédérés en garde contre les prévenances iTaide desquelles Taristocratie et Tincivisme s'efforceraient infailliblement de les circonvenir. « Que Thonneur d'accueillir la vertu, » leur âsait-il, « soit réservé à la vertu seule. Fuyez les perfides caresses, lies tables opulentes où Ton boit dans des coupes d'or le poison du ièrantwne etToubli des devoirs les plus saints. » Combien de gens, [tt effet, sur des gages trompeurs, étaient disposés à recouvrer la séré- Dté de l'espérance et à s'épargner la peine de lutter contre les ennemis la patrie! Aux fédérés d'apprendre aux âmes faibles et pusillanimes îUe devait être l'attitude des hommes libres en face des oppresdu peuple, de déjouer les entreprises perfides, de repousser les mces de la tyrannie, de sauver l'État, d'assurer enfin le maintien de constitution, non point de celle qui confiait au roi un pouvoir )rbit3nt, d'immenses trésors, protégeait les grands scélérats et asiait le peuple dans les formes ; mais de celle qui garantissait la iveraineté et les droits de la nation, et protégeait la liberté et le paiolisme. Ainsi revenait toujours dans la bouche et sous la plume de ïbespierre cette distinction capitale, à laquelle n'ont pas assez pris rde la plupart des auteurs qui ont écrit sur la Révolution. Jusqu'à chute de la monarchie, il se montra constitutionnel dans le sens rolutionnaire le plus avancé, c'est-à-dire qu'à ses yeux la constiion était encore le rempart des droits et des libertés qu'au sein de Issemblée constituante il était parvenu à dérober à la rage des réacc'était la garantie de la Révolution contre les partisans de ïcien régime.

En invitant les députés venus des départements à se rendre au

ip de la Fédération, il les engageait à ne prêter serment qu'à la pa-

entre les mains du roi immortel de la nature, qui avait fait l'homme

la liberté. Ce lieu même, cet autel où Tannée précédente, à

lie époque, le sang de tant de citoyens innocents avait été ré-

idu, avait besoin d'être purifié. Du reste, le souvenir de la patrie

inglantée lui paraissait propre à inspirer de grandes pensées. « Ne

point de cette enceinte, » disait-il à la fin de son adresse aux

lérés, a sans avoir décidé dans vos cœurs le salut de la France et

l'espèce humaine. Citoyens, la patrie est en danger, la patrie est

lie; on combat pour la liberté du monde ; les destinées de la géné-

présente et des races futures sont entre vos mains; voilà la

le de vos devoirs, voilà la mesure de votre sagesse et de votre

tge. 9 D'immenses acclamations accueillirent la lecture de cette

adresse qui répondait si bien au sentiment général. La société en TOta l'impression, l'affichage, la distribution à ses membres, à ceux de l'Assemblée nationale, aux citoyens des tribunes, et l'envoi à toutes !ei sociétés affiliées (1).

Sous rémotion de cette lecture, un membre nommé de Noirtem monta à la tribune pour déclarer qu'il adoptait sur le général La Fayette les sentiments de Robespierre, et qu'étant appelé à commander on bataillon de volontaires, il ne conduirait pas aux frontières les troiipeB confiées h ses soins tant qu'un tel général serait à la tête des arméau Ceci se passait le 1 1 ; le lendemain, dans une séance extraordinaire, se produisit un autre incident. Un journaliste du nom de Marta, appartenant à la société, semblait s'attacher, dans le journal du soir dont il était rédacteur, à présenter sous un jour absolument faux les opinioos émises a la tribune des Jacobins. Ainsi, en rendant compte de Tadrèm aux fédérés, il la défigura au point de la donner à ses lecteurs comme une invitation spéciale aux Marseillais de ne pas quitter le Charop-de* Mars sans avoir vengé les victimes qui, l'année précédente, y avaient été immolées. Robespierre se plaignit vivement d'un tel procédé; il| vit l'intention perfide de dénaturer les principes de la société par une calomnie dangereuse, et il proposa à ses collègues de punir ce rédao* teur en le rayant sur-le-champ de la liste des membres de la société, Marta essaya de se justifier en accusant les protes de l'imprimerie d'avoir tronqué ses manuscrits. Cette mauvaise excuse ne pouvait avde de succès; le présentateur de Marta, Taschereau, lui reprocha de s'être, à diverses reprises, rendu suspect d'incivisme, et la sociétét en votant son expulsion , engagea tous les journalistes patriotes ï donner aux motifs de cette mesure rigoureuse le plus de publidM possible (2).

La journée suivante parut d un bon augure aux amis de la Révolution: l'Assemblée nationale, faisant droit aux nombreuses réclamations dai citoyens de Paris, feva enfin, sur le rapport du député Muraire, te sus* pension prononcée contre le maire de Paris par le directoire du dépw* tement et confirmée par le roi. C'était là un grave échec pour le pouvoif

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de ta Constit%tk^ nninéro 230. L'adresse de Kobespierre ne s'y trouve point. Elle pamt sons ce titre i Aux fédérés, par des citoyens amis de la Constitution (in-8«de 4 p.). Robespierre TiM^ dans le numéro 9 du Défenseur de la Constitution, Outre cette adresse et des observAtions sur la suspension du maire, dont nous avons parlé plus haut, oe nmnëro contienl un long discours de CoUot-d'Herbois sur la conduite de La Fayette, et use oernspo»* dancc assez étendue relative à la situation des frontières.

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Conttitntiif^t miméro 231.

LITRE VIIU — GBAINTES DES PATRIOTES 327

executif; on put croire alors F Assemblée toule disposée à se montrer sévère à l'égard des fonctionnaires traîtres à la Révolution; mais, profondément agitée par des courants contraires, elle semblait prendre à tâche de se déjuger du jour au lendemain, et il suffira de quelques-uns de ses actes entachés de Tesprit de réaction pour pousser le peuple à sauver, malgré elle et sans elle, la Révolution menacée.

Dans ces derniers temps Robespierre, considérant encore l'Assemblée comme Tancre de salut de la chose publique, n'avait cessé de recommander au pays de se fier à elle; aussi se montra*t-il fort contrarié de ce qu'elle eût tant tardé à rendre le décret réparateur qui levait la suspension du maire, et surtout de ce qu'en dévoilant publiquement Tinjustice des administrateurs du département, elle ne les eût pas châtiés en même temps et n'eût pas vengé le peuple injurié dans la personne de son premier magistrat. Laisser impunis le directoire de Paris et La Fayette, c'était, dit-il au club, leur fournir les moyens de machiner de nouvelles ooDspirations ; peut-être, pensait-il, en éclaterait-il dès le lendemain (1 }. Aothoioe, son ancien collègue à l'Assemblée constituante et son ami, Tint ensuite parler d'un complot formé contre les fédérés, et dont Texécution, confiée à un régiment suisse, devait avoir lieu dans la Buit. Ainsi se propageaient les bruits les plus alarmants: La Fayette, prétendait-on, était revenu à Paris; Narbonne et Beaumetz y avalent été vus ; la présence de ces hommes au sein de la capitale, en ce moment critique, paraissait singulièrement suspecte à Robespierre. Yoolait-cn profiter de la fête de la fédération pour fomenter quelque tumulte, et, sous prétexte de rétablir l'ordre, proclamer la loi martiale, massacrer les citoyens, comme l'année dernière on s'était servi du meurtre de deux individus, immolés au Gros-Caillou, pour excuser la tuerie dont le Cbamp-de-Mars avait été le théâtre? Il le craipuiit, croyant La Fayette et ses amis parfaitement capables de méditer quelque crime qu'ils pussent ensuite imputer aux amis de la liberté. Assurément il allait beaucoup trop loin quand il accusait en quelque sorte le général d'avoir commandé Tassassinat du boulanger François afin d'arracher h l'Assemblée constituante le vote de la loi martiale, et autorisé le meurtre des deux victimes du Gro3<!aillou pour avoir un motif de réprimer violemment les pétitionnaires du Champ-de-Mars; test le propre des passions politiques de tomber toujours dans quelque exagération. Mais de leur côté, ne l'oublions pas, les partisans de la cour, La Fayette et tous ses amis, n'avaient nen négligé pour dqnner

(1) Journal des débats $t de la correêp&ndance de la Société des Amis de la Conslitutioih noméro 231.

32t . HISTOIRE DE ROBESPIERRE

à croire aux esprits faibles que les personnes coupables du meurtre des deux individus trouvés sous les marches de Tautel de la patrie étaient les mêmes que celles accourues, paisiblenaent et sans armes, pour signer la pétition déposée sur ce même autel, et qui, le soir, avaient été impitoyablement fusillées. C'était aux fédérés, disait Robespierre en terminant, à assurer la punition d'un traître qui menaçait la tranquillité de la France, et à sauver la liberté. Se levant après lui, Danton proposa à la société d'inviter les fédérés à ne pas se séparer avant que la nation eCii statué sur lé sort du pouvoir exécutif (1). Comme | déjà l'on sent chanceler sur sa base le trône huit fois séculaire des f Capétiens!

Elle eut lieu au milieu des plus vives anxiétés, cette troisième fètel de la fédération ; cependant, et contre l'espérance des royalistes peut- j être, elle ne fut l'occasion d'aucun trouble. La présence de toutes lesl autorités constituées, l'énorme affluence des spectateurs venus de tous* les points de la France, le calme majestueux du peuple, auraient pi ^ faire croire à une trêve, à un apaisement général; mais la sérénité du j ciel qui favorisa l'imposante cérémonie n'était point dans les cœurs:! depuis trois ans la situation était bien changée. Tandis que les fédéré»^ de 1790 s'étaient réunis aii sein de la paix pour jurer le maintien de la constitution ébauchée, ceux de 1792 se rassemblaient pour soutenir la constitution chancelante , écrivait Robespierre, et défendre la liberté menacée. En 1790, un général, à présent convaincu de parjure et de perfidie envers la Révolution, avait été l'objet d'une extravagante adulation ; les fédérés d'aujourd'hui étaient des hommes libres, appelés par le danger de la patrie, à laquelle seule désormais s'adressaient leursserments et leurs hommages. La fédération de 1790 avait été le triomphe ' de la bourgeoisie; celle de 1792 annonça l'avènement de la démocratie, dont l'enfantement, hélas! devait être si pénible et si douloureux. Les piques mêlées aux fusils, les uniformes confondus avec les vêtements grossiers des artisans et des laboureurs indiquaient suffisamment que le génie de l'Égalité présidait à cette fête. Ce qui fut pour l'aristocratie un sujet d'abattement et de crainte remplit d'allégresse l'âme des pa-

(1) Journal det débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 232.

UVRE VIU. - LA FEDERATION DE 17d2. CONSEILS AUX FEDERES 32»

triotesy et dans la réunion de tant de citoyens courageux, Robespierre se plut à voir le suprême espoir de la patrie au milieu des périls imminents dont elle était environnée.

En rendant compte de cette fête nationale, il engagea les fédérés à se conduire avec autant de prudence que d'énergie, jugeant la cour capable 4e mettre tout en œuvre pour provoquer leur impatience et les porter i des partis extrêmes et précipités. Ainsi, il les invitait tout particulièremeot à ménager Topinion des personnes faibles ou égarées ; et, par la «oite, noiis le verrons toujours maintenir une distinction profonde entre ces gens là et les coupables,indulgent aux premiers, inflexible envers les «econds. Pour sauver la liberté, il fallait d'abord, selon lui, s'armer h constitution même, procéder par des mesures sages, progressives, afin de rallier les esprits timides et ignorants et d'imposer silence à la calomnie. Il ne désespérait pas encore de l'Assemblée nationale, à laquelle h constitution offrait tous les moyens légaux de punir une cour conspi* nirice, des généraux perfides et de destituer des directoires contrelévolutionnaires. « Citoyens fédérés, 9 disait-il, « ne combattez nos enDemis communs qu'avec le glaive des lois. Présentez légalement à lÂssemblée législative le vœu du peuple de vos déparlemens et les «larmes de la patrie en péril. Développez avec énergie toutes les atteintes portées jusqu'ici à la constitution, tous les crimes commis contre la liberté par ses ennemis hypocrites et par ses ennemis déclarés. Dénoncez à vos concitoyens les trahisons et les traîtres; développez à leurs yeux le fatal tissu de ces abominables intrigues qui, depuis si longtemps, livrent la nation à ses ancielis oppresseurs et à des tjrans nouveaux ; de ces intrigues dont Paris est le centre, et que l'on ,<oapç5nhe à peine dans nos départemens. Constatez d'abord que ceux i qui les rênes du gouvernement ont été confiées ne veulent point absofaioient sauver l'État, ni maintenir la constitution, afin que la nation éclairée sur l'étendue et sur les véritables causes de ses dangers, poisse pourvoir elle-même à son propre salut, et que la {îremière îovâsion des ennemis extérieurs soit le signal qui l'avertisse de se lever tout entière. » La seule présence de ces fédérés, leur union avec les patriotes de la capitale suffiraient sans doute, il le pensait, à rendre impuissants les satellites du despotisme, à ranimer l'esprit public, à «baisser l'audace de l'aristocratie. Des mesures plus promptes, plus vigoureuses en apparence, légitimées par les droits du peuple, conseillées par Tindignaiion et l'impatience, étaient réprouvées par. la saine politique. « Sans doute, » poursuivait-il , c un peuple lâchement trahi peut avoir des droits bien étendus, mais ce n'est pas la vengeance quil faut chercher, c'est le salut public. »

Sachant bien qu'un des artifices familiers au despotisme était de chercher à exciter des mouvements inutiles et mal combinés qû dégénérassent en crise mortelle pour la liberté, il engageait le peuple à se méfier surtout de ces émissaires aux gages des ennemis de la Révolution, qu'on voyait se mêler aux meilleurs citoyens dans le but d'emporter hors des règles de la sagesse le patriotisme ardent et inexpérimenté. C'était un art bien connu des tyrans, disait-il, en rap[)eIaot une juste observation de Jean -Jacques Rousseau, d'envoyer dans les assemblées populaires des ageuts ayant mission de proférer des discours insensés et de commettre des actes criminels, qu'on impiHatt ensuite à l'assemblée entière, pour flétrir les démarches les plus honorables en elles-mêmes et présenter le peuple comme un ramas de brigands séditieux. Combien vraies ces réflexions ! et que de ibis encore, dans le cours de la Révolution, nous entendrons Robespierre réagir contre des exagérations dues autant à la perfidie et à la trahison qu'aux égarements du patriotisme. Il faut lire d'un bout à l'autre ces observations où la prudence et la sagacité s'alliaient à la plus rare éuergie, pour être convaincu que la Révolution serait arrivée sans encombre au port si toujours elle avait été dirigée par d'aussi sages conseils. Ni précipitation téméraire, ni zèle indiscret, telle était sa conclusion. On devait, disait- il, laisser quelque temps encore les contre-révolutionnaires s'enlacer dans leurs propres intrigues, et attendre, pour agir, leurs attentats prochains contre la liberté. Le : calme et la réflexion, joints à la fermeté et au courage, assuraient alors ; le salut de la patrie et le bonheur des hommes (1).

Le dénoùment allait être plus rapide que peut-être ne le pensait Robespierre. A moins d'un mois de là, en eflet, le trône s'écroulait] avec fracas. Cette fédération de 1792 fut la dernière fête de la mooar- 1 chie ; et le maire de Paris, Petion, rendu à ses administrés par n ! décret de la veille, en fut le héros. Louis XVI y assista comme à l'agOj nie de I^ royauté. Pas un cri u amour ne salua sa présence ; au morse i silence du peuple, avantrcoureui* d'une chute prochaine, il comprit la gravité de la situation, comme on put le voir à la tristesse répandue sur ses traits. En vain ses partisans comptaient, pour défendre sa cooroniie, sur la garde imposante rangée autour de lui devant TÉo^ militaire, et dont l'aspect menaçant ne contribua pas peu à irriter la population, les temps étaient bien changés : le salut des trônes reposait désormais, non plus sur la puissance des baïonnettes, mais sur l'opinion pubHq?ir.

(1) Voyez cot article intitulé : Sur la fédération dt 1792, dans le numéro 10 àn Dtfemeur dt la Constitution, p. 480 à 491 .

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