LIVRE YIII. — ETRANGE TACTIQUE DES GIRONDINS
Combien insensés alors ceux qui cherchaient à faire reculer, ou seulement à arrêter la Révolution dans sa marche. Or, à celte époque, tandis que Robespierre ne cessait de pousser TAssemblée nationale à s*armer de la constitution même pour punir une cour et un général perfides, à quoi songeaient les principaux membres du parti de la Gironde? à reconquérir le ministère. Aussi leur haine contre Robespierre, un moment apaisée, redoubla-t-elle, quand ils lurent dans l'adresse des fédérés aux Français, rédigée par lui : qu'on ne s'en laisserait pas imposer par ceux qui voyaient le salut de TEtat dans un simple changement de ministère (1). En prenant cela pour une allusion à leurs projets ambitieux, ils se sentaient devinés. Leur convoitise du pouvoir ne saurait être révoquée en doute; les preuves abondent. Ces preuves, nous ne les demandons ni aux Mémoires de Diîmouriéz, ni à ceux de Bertrand de MoUevile, parfaitement d'accord cependant sur ce point (2), ni à la déposition de Chabot qui, devant le tribunal révolutionnaire, déclara que, le lendemain de la journée du 20 juin, ayant rencontré Brissot sur la terrasse des Feuillants, celui-ci, en causant avec lui, se montra très-satisfait des résultats de cette journée, et ajouta que Roland, Clavière etServan allaient rentrer au ministère (3), non, ces preuves nous les demandons aux Girondins eux-mêmes. Qu'une fois en possession du pouvoir, ils eussent tenté de remettre la Révolution à flot, d'imprimer au gouvernement une marche sincèrement libérale, je n'en doute pas ; mais il n'en est pas moins vrai qu'à leur patriotisme se taêlèrent des considérations d'intérêt personnel aiuquelles demeurèrent toujours étrangers les hommes comme Robespierre, et que, pour avoir encore entre les mains la libre disposition des faveurs et des grâces, Brissot se montra parfaitement décidé à des concessions peu conciliables avec la cause de la Révolution, au moment où le trône était le point de ralliement de tous les ennemis de la liberté.
Trompés dans leur attente après la journée du 20 juin, ils avaient iléployé contre la cour et contre La Fayette une excessive âpreté de langage, et s'étaient associés à Robespierre pour demander à l'Assem blée nationale de décréter d'accusation le téméraire général. Tout à ■coup, à l'heure même où le roi manifesta l'intention de modifier son ministère, on les vit se radoucir comme par enchantement, et le peintre Boze, le même qui, l'année précédente, avait exposé au Salon on beau portrait au pastel de Robespierre, devint leur intermédiaire
J})Aàrt$ie dei fèdéréaaux Français deaquaire-vingt-trois département. Ubi su|}fd.p.336. (2) Xémoires de Dumouriez^ t. II, p. 151, Mémoires de Bertrand de MoUevile^
Ch. ZXTl.
(?) Voyez 1a déposition de Cl^i^liot dans le t. XXX de VHif^oire f^Qrlementaire.
auprès de Louis XVI. Dans une leltre adressée à l'artiste, mais évidemment écrite pour le roi, à qui du reste elle fut ponctuellement remise, Guadet, Vergniaud et Gensonné indiquaient divers moyens de salut pour la royauté, laquelle était, en définitive, le principal obstacle au triomphe de la Révolution. On conseillait bien au roi de sanctionner les décrets réclamés par l'opinion publique, de retirer des mains du général La Fayette le commandement de l'armée, mais on s'étonnait tout d'abord qu'il ne choisît pas ses ministres parmi les hommes les plus prononcés en faveur de la Révolution. Ces hommes, aux yeux des trois signataires de la lettre, c'étaient les Girondins eux-mêmes, a Un ministère bien patriote, » ajoutait-on, « serait donc un des grands moyens que le roi peut employer pour rappeler la confiance. (1) » Il n'y avait pas à s'^ méprendre, 1^ Gironde subordonnait le salut du pays au rappel de ses créatures, Roland, Clavière et Servan, au ministère. Que la royauté consentît à les subir pour conseillers, telle était la signification de cette leltre qui, trouvée plus tard chez le roi, devait devenir une arme terrible contre les Girondins.
Leur conduite au sein de l'Assemblée législative devint tout à fait conforme k l'esprit qui avait dicté cette lettre, et une nouvelle déception les rejettera seule dans une opposition violente contre la cour. Au reste, le but auquel ils tendaient était si visible qu'un journal feuillant publia ces lignes, sous la signature d'André Chénier : « On prétend, mais ce n'est pas possible, que le ministère va ôtre de nouveau abandonné à Roland, Clavière et Servan. Ah! sire, voudriez-vous gâter le 20 juin (2) ! » Ainsi, pour les contre-révolutionnaires, pour les Feuillants, c'était gAter le 20 juin que de remettre le ministère aux mains des Girondins. Us avaient espéré, en effet, que de cet événement la cour aurait pu tirer parti pour supprimer les sociétés populaires et ressaisir un pouvoir à peu près absolu; aux yeux des Girondins, au contraire, la journée du 20 juin était nulle, et la Révolution compromise si le ministère ne leur était pas rendu. Les uns et les autres devaient être trompés dans leur attente, et le 20 juin fut assez heureusement baptisé par l'administrateur de police Sergent du nom de journée des dupes. Mais en prétendant, d'une part, servir de sauvegarde à la royauté, et, de l'autre, se maintenir à la tête des patriotes, les Girondins jouèrent un double jeu dont leur popularité, déjà fort ébranlée, reçut un coup mortel. A la proposition faite par Duhem à l'Assemblée nationale, dans la séance du 24 juillet, d'examiner la
(1) Voyez cette lettre des Girondins dans le t. II des Mémoires de Dumourûs^ aux éclaircissements historiques, noteE, p. 422.
(2) Journal de Paris, numéro 203 de Tannée 1792.