LITRE VIII. — ETRANGE TACTIQUE DES GIRONDINS
question de la déchéance dont Robespierre avait parlé dans sa lettre à CouthoD, et que, la veille au soir, Choudieu avait mise en avant comme k plus efficace remède aux maux actuels , Vergniaud opposa le danger de se laisser entraîner par des mouvements désordonnés ou subjuguer par de vaines terreurs, et k sa voix TAssemblée passa à Tordredu jour (1).
Le lendemain 25 juillet, Brissot monta à la tribune. Son journal, après avoir récemment fulminé contre la cour, converti maintenant, promettait à ses lecteurs quelques réflexions sur les pièges qu'on dressait au peuple en le portant à des mouvements exagérés. Brissot prit la parole pour développer cette thèse en quelque sorte, et prononça un discours tout à fait royaliste. Sous prétexte d'appuyer un projet de décret de Gensonné, tendant à investir les municipalités du pouvoir d'arrêter les citoyens prévenus de complot contre la sûreté de l'État et la constitution, il s'attacha à foudroyer la faction des républicains, et à démontrer, en s'appuyant de l'exemple de Charles l*',--»cho8e assez singulière de la part d'un futur régicide, — que le meilleur moyen d'éterniser la royauté était de tuer les rois. Si cette doctrine lui était inspirée par le sentiment de l'humanité, sentiment toujours respectable, il se mettait étrangement en contradiction avec lui-môme lorsque immédiatement après il ajoutait : « S'il existe des hommes qui travaillent à établir à présent la république sur les débris de la constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les ainis actifs des deux chambres et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz (2). d Cette violente sortie de Brissot contre les républicains, — et par là il entendait Robespierre principalement, — eutbeaucoup de succès parmi les royalistes, et lui valut pour cette fois les éloges du Journal de Paris.
Le jour suivant, 26 juillet, Guadet vint, au nom de la commission extraordinaire spécialement chargée des mesures propres à sauver l'État, lire une adresse au roi, dans laquelle, complétant la pensée de ses amis et indiquant officiellement à quel prix la royauté pouvait compter sur l'appui de la Gironde, il disait, entre autres choses, après avoir reproché au monarque de composer uniquement sa cour des ennemis connus de l'égalité et de la constitution, de toutes les familles des rebelles de Coblentz : a Que le nom de vos ministres^ que la vue des hommes qui vous entourent appellent la confiance publique. » A ce prix, le roi pouvait encore, selon les Girondins, conjurer les périls
a) Moniteur dn 25 juillet 1792.
(2) Voyez dans le Moniteur du 27 juillet le discours de Brissot, dont Timpression ht décrétée à une très-grande majorité.
qui menaçaient la monarchie et sauver sa couronne. Brissot parut ensuite, et parla de nouveau dans le sens de son discours de la veille. Il conclut en demandant à VAssemblée de voler la rédaction d'une adresse destinée à prémunir le peuple contre les opinions exagérées et les mesures inconstitutionnelles (1). Les acclamations avec lesquelles la grande majorité de TAssemblée, y compris la droite, accueillit les paroles de Guadet et de Brissot, devaient nécessairement exciter les déQances et les murmures des patriotes, et Brissot lui-même comprit bien le danger de certains applaudissements, car il s'empressa de déclarer, dans son journal, que, lorsque s'agiterait la question de la déchéance, il prouverait « que le roi était dans ce cas (2). > Mais alors pourquoi donc avait-il si vivement stigmatisé ceux qui réclamaient la suspension du roi et la convocation des assemblées primaires et signalé ces mesures comme très-dangereuses pour la liberté î
Quand la royauté se fut écroulée sous les coups \iu peuple, Brissot et ses amis revendiquèrent hautement l'initiative de ce renversement et la gloire d'avoir posé la première pierre de l'édifice républicain. On voit maintenant ce qu'il y a à rabattre de leurs prétentions, et combien sont dans le faux tous les écrivains qui, sur la foi de mémoires particuliers, d'assertions mensongères et intéressées, les ont présentés comme les véritables fondateurs de la République. Oui, quand il leur faudra renoncer à l'espérance de voir Louis XVI leur confier le soin de diriger la Révolution, ils se rejetteront, et cela bien prochaine* ment, dans l'opposition la plus hostile; mais, à la date du 25 juillet, ils vouent les républicains au glaive de la loi : les républicains, c'està-dire, dans leur pensée, Robespierre et ceux qui suivaient sa ligne de conduite. Point de déchéance, point de suspension, à la condition toutefois que le roi reprit des ministres de leur choix. Quelques-uns d*entre eux contestaient même à la nation le droit de modifier la constitution (3).
Quelle était, au contraire, en ce même moment, l'attitude de Robes* pierre? Il est très-important de la rappeler, de la mettre en regard de celle des Girondins, afin de bien apprécier les divisions nouvelles qui vont éclater entre eux, et auxquelles on peut assigner comme point de départ véritable le dernier discours de Brissot. Robespierre, lui aussi, était opposé à l'émeute, aux mouvements partiels, mais il ne voyait
(1) Moniteur dvL 28 jniUet 1792.
(2) Patriote françois, numéro 1072. Dans ce même nnméro on lit œt extrait d'and adresse d'Angers : s La Fayette est un chef d'intrigues ; il a attenté à la souveraineté du peuple, violé la constitution, outragé des ministres vertueux^ exposé V^xai^ calomnié les soldats. £h bien I frappez ! »
(3) Séance du 25 juillet. Présidence de LafTon Ladébat. Voir le Moniteur du 27.