‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 201 sur 314 · LIVRE IX. — LE SALON DE TALXA · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — LE SALON DE TALXA

vaient distinguer les soldats et les officiers de la République. Montrant au général les grands modèles à suivre, il s'attacha à lui prouver que rien n'égalait le titre de bienfaiteur de l'humanité, de défenseur de la liberté des peuples, l'engagea vivement à se mettre en garde contre les séductions de la fortune, et lui promit, comme la plus douce récompense des services rendus à la patrie , la reconnaissance de ses concitoyens. Dumouriez parut ému et demanda lui-même l'impression du discours de CoUot-d'Herbois, en déclarant que ce discours resterait toujours gravé dans son âme, qu'il lui servirait de leçon (1). Déclaration trop vite oubliée !

A cette réception imposante et sévère , il y eut le surlendemain, 16 octobre, un contraste frappant dans un salon de la rue Chantereine, où, suivant l'expression de Marat, « un enfant de Thalie fêtait un enfant de Mars (2). C'était chez Talma. Là, parmi les parfums et les fleurs, Dumouriez vint s'enivrer des sourires des femmes, et recevoir les avances des députés de la Gironde ; car chez l'éminent artiste dominait la brillante phalange de ces républicains un peu superficiels, pour qui la République était surtout une affaire de forme, et qui, occupant à leur tour les hautes sphères de la société, s'étonnaient maintenant qu'on ne trouvât pas tout pour le mieux. On sait comment la fête fut troublée par la soudaine apparition de Marat, qui arriva accompagné de Bentabole et de Montant, pour demander au général triomphant des renseignements sur deux bataillons de volontaires de Paris inculpés par lui. On sait aussi comment, après quelques paroles échangées, Dumouriez tourna assez brusquement le dos à l'Ami du peuple. Cette petite scène refroidit un peu les révolutionnaires sur le compte du général. Quant à Robespierre, il demeura complètement étranger aux débats qu'elle souleva, ne jugeant pas sans doute les reproches dirigés contre Dumouriez assez graves pour diminuer le mérite de ses services , et croyant encore, lui aussi, à la sincérité de son dévouement à la République.

n aurait voulu cependant voir les généraux conformer davantage leur conduite aux principes de la Révolution , rompre tout à fait avec les errements de l'ancien régime, et il consigna ses observations à ce sujet dans un article que lui inspira une accusation intentée contre le général Dillon. Cet officier, en renvoyant au landgrave de Hesse-Cassel un de ses lieutenants pris les armes à la main , lui avait adressé une lettre pleine de courtoisie , dans laquelle il s'était donné la peine d'ex-

(1) Voyez Lettres de M, Robetpierre à ses commettons, nmnéTo 2, p. 49 à 57, et Journal ^débats et de la correspoTukmce, etc., numéro 283.

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société^ numéro 285.

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pliquer comme quoi la nation française avait eu le droit de changer la forme de son gouvernement, et où il sollicitait le landgrave dévider le territoire* français, s'offrant à procurer à ses troupes les moyens de passer en sûreté près des armées républicaines (1). Cette lettre, lue en pleine Convention dans la séance du 11 octobre, avait paru à certains membres équivaloir à une véritable trahison. Merlin (de Douai), apportant d'autres faits à Tappui de la perfidie de ce général, dont le royalisme du reste n*était nullement douteux, réclama un décret d'accu-

sation contre lui. Mais cette proposition, soutenue par Coutfaon et quelques autres membres, demeura sans résultats ; le lendemain la Convention innocenta Dillon, après quelques explications de Dumou-

riez.

Robespierre ne crut pas non plus à un dessein prémédité, de la part de cet officier, de trahir la nation; il voyait même une sorte de preuve de rinnocence de Dillon dans la bonhomie avec laquelle il avait livré sa lettre à la publicité. Selon lui, il y avait dans la conduite du général beaucoup plus d'étourderie que de perversité, beaucoup plus de préjugés que de mauvaises intentions. Seulement, le prenant à partie sur les termes de sa lettre, il lui demandait si c'était là le langage d'un courtisan adressant à son maître des représentations respectueuses , ou celui d'un républicain parlant à un petit despote d'Allemagne assez

. audacieux pour profaner le territoire français. Comment! on allait jusqu'à cherdier à justifier la nation devant un prince de Hesse ! « Il n*est pas question de démontrer les droits des nations, » disait Robespierre, « mais de les réaliser par des victoires. Ce n'est qu'en renversant les trônes qu'il faut convertir les rois, d Puis, il expliquait admirablement la différence de la guerre présente avec les guerres d'autrefois. On ne combattait plus pour la satisfaction de quelque vanité, pour une parcelle de territoire en plus ou en moins; il ne s'agissait pas de porter de nouveaux fers aux nations vaincues : non, plus hautes étaient les destinées du peuple français ; il se battait pour son indépendance d'abord, et, s'il triomphait, c'était pour étendre par toute la terre le règne de la justice et de la liberté. On voit de plus en plus comme à ses yeux la Révolution française n'est pas un simple événement local, mais une régénération du monde entier.

Ce qu'il trouvait de grave dans la démarche de Dillon, c'était d'avoir compromis la dignité de la République. Sans doute il pouvait y avoir un avantage à délivrer le territoire des ennemis qui l'avaient souillé,

(1) Voyez le texte de cette lettre dans le Journal des débats et décrets de la Conrtniton, numéro 22, p. 401. ^

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