LIVRE IX. — SON OPINUm SUR LA GARDE DEPARTENENTALE
pierre le découvrait daps un coin du rapport de. Buzot. Elle était réclamée comme une nécessité pour contenir les citoyens de Paris dont on redoutait Tinfluence sur les représentants du peuple, comme si les Français de Paris étaient d'une autre nature que ceux des autres parties de la France, comme si au contraire Paris n'était pas le grand foyer où venaient se fondre en quelque sorte les citoyens épars de la commune patrie. Âh! ce qa*on n'avouait pas, mais ce qu'on reprochait au fond à la capitale, disait Robespierre en terminant, c'était d'être un centre do lumière et (^'énergie où l'esprit public ne pouvait être aossi facilement corrompu que dans les petites sections dont se composait Tuniversa- Mté de la République, où l'intrigue avait moins de prise sur les esprits, parce qu'ils étaient plus éclairés, « La nation française vous regarde,» ajoutait-il en a'adressant à la Convention ; « l'Europe vous observe, et rile vous voit libérer sur les moyens de vous garder contre le peuple qui vous entoure; le dirai-je? elle vous voit depuis trop longtemps servir à votre insu de petites passions qui ne doivent jamais approcher de vous. » Il eonchiait donc en engageant vivement ses collègues à déclarer qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur le projet proposé (1). Ce malencontreux projet de loi sur la garde départementale, né à la table de Roland, si chaleureusement soutenu par Buzot, l'ami du mari et l'amant delà femme, au moins par le cœur, projet auquel tenaient tant les Girondins, conmie si à sa réalisation eût été attachée la durée de leur donûnation , était encore destiné à susciter bien des orages. Commissaires des sections de Paris, députation du faubourg Saint- Antoine , députations de fédérés, adresses des départements, se succédèrent au sein de la Convention, les uns réclamant impérieusement le rapport de la loi, les autres, dans un langage non moins vif, en demandant le maintien. Mais tout cela n'est pas de notre sujet ; le temps nous presse , l'espace nous est mesuré, nous ne pouvons nous arrêter en chemin. Disons seulement que le discours de Robespierre, si logique, hélas! et si sensé, fut un nouveau crime aux yeux de la Gironde.
(l) Voyez ce discours reproduit m extenso dans les Lettres Je M. Robespierxe à ses commeUans, numéro 2. p. 6«> à 82. Voyez aussi le Journal des débats et de la corre^tjion^ dance de la Société.,.^ où. se trouve, résumé en onze lignes, cet important discours (^nu* méro 287) . Un peu plus tari, il est vrai, ce journal jugea à propos de donner un extrait in discours de Robespierre^ eu lui assignant par erreur la date du 21 au lieu de celle du 15. Voyez le uuméro 300.
La veille même 1 k octobre, s'était passée aux Jacobins une petite scène qui vautla peine d*étre racontée. Dumouriezétaitinopinément venu jouir à Paris de ses premiers triomphes ; et, avec cet engouement famUier à notre nation pour les généraux victorieux , on Tavait accueilli comme un libérateur : il avait accès dans tous les partis. Ministre, il n'avait pas dédaigné, on s'en souvient, de rendre visite au club des 'Jacobins : on n'a pas oublié l'histoire du bonnet rouge ; chef d'armée, il tint à aller présenter en quelque sorte ses hommages à cette société où l'opinion exerçait une telle puissance. Il était au mieux, d'ailleurs, avec quelquesuns de ses membres : Couthon, qui, étant aux eaux dans le Nord, s'était lié avec lui, croyait à la pureté de son patriotisme, et Robespierre n'avait alors, à son égard, que des préventions favorables.
On venait de donner lecture du procès-verbal quand il entra dans la salle des Jacobins, accompagné de Santerre. La société le reçut cordialement, mais sans enthousiasme; il put se convaincre que là au moins les mœurs républicaines n'étaient pas étrangères aux Français, et lui* même « prouva par toute sa contenance et par ses discours que la fierté républicaine ne lui déplaisoit pas (1). » Ayant aperçu Robespierre, il alla droit à lui et l'embrassa avec effusion; tout le monde applaudit (2).
Danton présidait. Il proposa à la société d'entendre immédiatement le général , lequel, vu ses importantes occupations, ne pouvait, dit le président, attendre longtemps. Mais Dumouriez, s'étant aperçu du mauvais effet de ces paroles sur certains membres , demanda à ne parler qu'après la lecture de la correspondance.
Il fit une sorte de profession de foi en quelques mots énergiques, se déclara le partisan dévoué des principes de la liberté et de l'égalité, et annonça qu*avant la fin du mois il mènerait en Belgique soixante mille hommes « pour attaquer les rois et sauver les peuples de la tyrannie. > Danton et CoUot-d'Herbois lui répondirent successivement. La réponse du dernier est restée fameuse. Dans un langage dont la familiarité n'excluait pas l'élévation, Collot peignit les vertus qui de-
(1) Lettres de M. Robespierre à see commettans, nxanéro 2, p. 50.
(2) Dumouriez, dans ses Mémoires^ se garde bien de raconter cette scène. Robespierre, dans son compte-rendu, n'en parle pas non plus ; mais on sent bien qu'ici c'est par modestie. Voyez le Journal des débats et delà correpondance.,.^ numéro ^3.