LIVRE X. REPONSE ENVENIMEE DE VERGNIAUD
tvons cité avec le plus grand soin les passages du discours de celui-ci, 4ans lesquels, {»'enant à partie ses impitoyables adversaires, il s'était hissé aller à des récriminations d'où la colère et Tamertume n'étaient pas exclues. Mais du moins, si, amené par Buzot sur le terrain des personnalités, Robespierre avait énergiquementusé du droit de représailles, il s'était tenu dans les généralités, et, en flétrissant l'épouvantable système de calomnie imaginé contre les meilleurs patriotes, il n'avait rien dit, hélas! qui ne fût rigoureusement vrai. Vergniaud, dans son discours, accumula mensonges sur mensonges, calomnies sur calomnies; ce fut une nouvelle édition orale des libelles de Louvet. Avec une injustice qui n'eut d'égale que sa mauvaise foi, il jeta à la face de Robespierre le sang des victimes de Septembre; il lui reprocha de s'être caché dans sa cave le jour de l'insurrection du 10 août; il renouvela contre lui cette absurde accusation de dictature dont, à deux reprises, la Convention avait déjà fait justice, et revint insidieusenjent sur cette fausse alléga^ tion de Louvet, à savoir, que Robespiorre aurait, le 2 septembre, dénoncé à la commune tout le parti de la Gironde, quand lui-même Vergniaud, devant une vive dénégation de Robespierre, s'était félicité, on s'en souvient, d'un démenti qui lui prouvait que lui aussi Robespierre avait pu être calomnié. Tout cela était singulièrement perfide, calomnieux, archifaux, l'orateur girondin le savait; mais il savait \ aussi que toute calomnie fait sûrement son chemin, et Dieu merci ! I depuis cette époque jusqu'à nos jours, on n'a pas manqué de ressasser les mensonges et les calomnies.
Mais où l'étonnement ne dut pas être médiocre pour toutes les personnes ayant la moindre notion des choses de la Révolution, ce fut d'entendre Vergniaud reprocher à Robespierre d'avoir rédigé ou fait rédiger cette fameuse pétition du Champ-de-Mars qu'il avait au contraire vigoureusement combattue, on ne l'a pas oublié, et dont Brissot avait été le premier rédacteur. Comment, s'écria Robespierre dans son journal, c comment les flots de la Gironde ne se sont-ils pas soulevés contre ceux de la Seine, quand M. Vergniaud rompit enfin ce long silence qu'il s'étoit imposé jusqu'alors sur les crimes de Capet, pour accuser les intrépides défenseurs de la liberté et tous les citoyens témoins de ce scandale (1). » Qu'on s'étonne maintenant du fiel longuement amassé dans le cœur de Robespierre, qu'on s'étonne qu'un jour il en soit arrivé à diriger, lui aussi, contre Vergniaud personnellement de furieuses attaques I Quel était donc le but du glorieux orateur en mentant si grossièrement? C'était de montrer Robespierre s'inclinant jadis devant
(]) Lettres de M, Bobtêpiffrre à teé commettons^ nnméro 12, p. 579.
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la souveraiaeté pqpulaire, et ne k eonûdëfaDi ptan aujourd'hui coaune une calamité pour le genre humai». TeUe étaîi du OMMaa Topinion que lui prêtait très-gratoiteRient Vergniaud, lequel ajontaît treusemeat : c Je vous entende, voua vouiez régner. » Et dfoù cette singulière interprétation du discoura de Roheaj^erre? Appavcn»ment de ce que ce dernier s'était écrié : « La vertu a toujours été en minorité sur la terre. » On raccusaii d'avoir eu c Tinapudeiiee de diffamer Teapèce humaine, » de présenter toute la nalion eomuie composée' d'intrigants, d'aristocrates et de Feuillants, V^^gniaud, qui faisait de son adversaire un flatteur du peuple, s'entendait fort bien, on le voit, à caresser les masses. La vertu, suivant lui, était en majorité sur ht terre, parce que Catilina avait été une ninorité dans le sénat roniaki : — César avait-il été une minorité dans ce même sénat? — Biais les roi» étaient en. minorité sur la terre l Bel argument, en vérité! Vj&trce que les courtisans, les flatteurs des rois, est-ce que les êtres bas et rara^ pants prêts à s'incliner devant UMe puissance, est-ce que les gens qui n'ont d'autre opinion que leur intérêt,, ne sont pas en immense majo^ rite dans ce monde? Oui, Robespierre avait mille fois raison, lorsque, sans s'inquiéter de savoir si ses paroles seraient plus ou moins agréables à la multitude^ il disait tristement : « La vertu a toujours été en mino* rite sur la terre. » Et si vrai d'ailleurs avait paru cet apophlbegme peu consolant, hélas! qu'il avait été salué des appUadissemeota de la portion du peuple garnissant les tribunes (1).
Le soir, aux Girondins, Robespierre jeune se plaignit amèrement de la virulente diatribe de Vergniaud, de ce discours, digne, il son sens, d'un Néron. • 11 n'y a pas d'horreurs, » dit-il, « qu*il n'ait venues contre mon frère. » Dubois-Crancé et Anthoine s'attachèrent ensuite à réfuter avec beaucoup de vigueur les éloquentes invectives du député de Bordeaux. Dans cette séance, un membre proposa à la société d'ei^ voyer à toutes les sociétés, et notamment à celle de llarseille, le» discours de Maximilien Robespierre, afin de combattre l'effet des calomnies que ne cessait de répandre, au milieu d'elles, la faction girondine. Cette proposition fut adoptée au milieu des plus vifs applaudisse-* ments (2)*
Le lendemain 1''' janvier 4793, le président de la société des Jacobins — c^était alors Saint-Just — rappela à ses collègues qu'use souscription était ouverte pour l'impression du dernier diecours de Robespierre, si propre à ouvrir les yeux de tous les Français et à dénias»
(1) Voyez le discours de Vergniaud reproduit m extento dans VBiatoirtparlêmentairff t. XXII, p. 137 à 154.
(2) Journal des débata et de la correspotuUuwê de la Société det JaetMnê, numéro 331.
UVHE X. *-* EFFET DES «BHBCS GIRONDINES 99Î
les projeta ambitieiis de la fKtioii girondiiie. Pub^ un menribre i'«»ie société affiliée prit la parole. U raconta ce qui se passait dai» les d^MirtanoDia. Le miuifltre de l'intérieur» Rc^and, avait partoot dea teisBaires, qià s'en allaient de coaimune en commuDe, colportant les écrits des Carra, des Gorsas, des Brissot et des Perlel. On ^rait, pen^ seit*il» suivre la même marche que les calomniateurs. D s'offrit en coik séqueDce» si la société-^mère voulait l'accréditer comme son fondé de pouvoir, à parcourir les campagnes, à aller de ville en ville, de village en village : « J'a8sead>lerai les citoyens, je leur lirai Fadmirable discours de Robespierre. » fit il se faisait fort de répandre partout Tins* traction, d'encourager les failles, de raaicner les égarés et d'ouvrir tous les yeui sur les vertus de cette minorité de la Gonventioa qui était alors la Montagne* La société accorda un diplôme k ce zélé d*' toyen (1). Mais c'était là une bien faible force à opposer aux menées de la Gironde, aux efforts d'un parti qui était aknrs le gouvernement lui*méme, et qui, dans un des plaiteaux ^e la balance, pouvait mettre le trésor de l'^U
La rage des Girondins contre Robespierre semblait crottre en raison de l'impuissance de leurs tentatives pour ébranler à Paris cette réputation colossale. La question de l'appel au peuple était pour eux un thème excellent, en ce qu'il leur fournissait l'occasion de paraître soutenir une opinion beaucoup plus démocratique que celle de leurs adversaires, et ils ne se firent pas faute d'insister sur ce point. Brissot et Gensonné suivirent l'exemple de Vergniaud ; le second surtout engagea contre Robespierre une lutte toute personnelle. Seulement, de même que son ami Vergniaud avait menti avec la dernière impudence en attribuant à Robespierre Finitiatlve et la rédaction de la pétition du Champ-de-Mars, de même il eut le tort d'avancer, avec la plus déplorable légèreté, des faits sur lesquels le premier venu pouvait à Tinstant même lui donner un démenti. Ainsi, selon lui, Robespierre s'était proclamé le défenseur du peuple, puisque, disait-il, il. avait publié un journal sous ce titre. Or, le journal de Robespierre était assez connu pour qu'une aussi grossière erreor ne fût pas permise k un membre de la Convention. Le discours de Gensonné abondait en traits de cette force. Il attribuait, par
(1) Journal des débatt et de la corretpondance..», iiainéio 832.
592 HISTOIRE OE ROBESPIERRK
exemple, à Robespierre, un fragment du discours d*un autre orateur pour en conclure judicieusement que Robespierre invitait le peuple ï lui conserver la dictature. « De manière, » lui disait Maximilien,dans une réponse dont nous parlerons tout à l'heure, t que vous voilà convaincu d*avoir fait une fausse citation pour en tirer une conséquence d'on i genre si extravagant que vos commettant doivent être véritablement inquiets sur l'état physique de votre cerveau (1). • Gensonné, toutefois, voulait bien reconnaître aux citoyens de la Montagne le mérite d*avoir aidé au salut de la chose publique, mais à la manière des oies du Capitule, par instinct. Cette délicate saillie dérida la Convention ; seulement elle valut à Tingénieux orateur t le plus spirituel de vous quatre, » disait Robespierre en s'adressant à Vergniaud, à Guadet, à Brissot et à Gensonné, cette réponse terrible : « Les oies du Capitole ont sauvé la patrie; sentinelles vigilantes, inspirées par les dieux, elles crioient à l'approche des brigands et des ennemis : voilà des circonstances qu'il étoit maladroit de rappeler. Ainsi, monsieur Gensonné, les oies du Capitole valent bien les crapauds des marais Pontins (2). »
En même temps, en dehors de la Convention, les Girondins conûnuaient avec plus d'acharnement que jamais leurs déloyales agressions. C'était la dictature de la calomnie élevée à la dernière puissance. Nous avons déjà signalé leur indigne tactique d'accoler constamment le nom de Robespierre à celui de Marat, dont quelques pages extravagantes, à bon droit réprouvées par le premier, leur fournissaient le prétexte de calomnier le patriotisme et de dénaturer les intentions. Chaque jour arrivaient au club des Jacobins des adresses de sociétés affiliées demandant la radiation des Marat, des Robespierre, des Danton et de toute la bande des agitateurs. Tout cela, du reste, coulé au même moule et bien marqué du véritable cachet officiel ; il n'y avait pas à s'y méprendre (3). Tour à tour venaient des lettres des Sociétés de Blois, de Meaux, d'Agen, de Saint-Quentin, etc., pleines d'invectives contre les plus sincères patriotes, mais, en compensation, toutes parsemées d'éloges en l'honneur de Roland, de Brissot et de Louvet, dont on demandait la [réintégration au sein de la société-mère {&]• U est aisé de comprendre quelle surexcitation causaient aux Jacobins ces adresses passionnées. On se demandait comment les départements ne
• (1) Lettres de M. Bobeêpierreà les commettans (2* série, numéro 1, p. 42).
(2) Ibid., p. 26. Voyez le diaconrs de Gensonné, reproduit in extenso du» VSistwrt parlementaire^ t. XXII, p. 384.
(3) Journal des débaU et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéros 327,
(4) Ibid,, numéros 335, 336, 338.