UVRE X. — ORAISON FUNÈBRE DE MICHEL LEPELETIER
lôons ta mort, et nous saurons imiter ta vie... » En terminant, il engageait la France entière à joindre ses éloges et ses hymnes funèbres à ceux des citoyens de Paris qui allaient déposer au Panthéon les restes de cette grande victime. Lepeletier laissait à son pays un monument digne, à lui seul, d'immortaliser à jamais sa mémoire : c'était un plan d'éducation commune où était posé le principe de l'instruction gratuite et obligatoire, et que Robespierre se chargera plus tard de faire connattre à la République.
Cette sorte d'oraison funèbre destinée à toutes les communes de France avait été lue aux Jacobins le 23 janvier, la veille même des fuaéraîDes, et accueillie par de vifs applaudissements. La société en avait immédiatement ordonné l'impression, l'envoi aux départements, aux sociétés affiliées, et la distribution à chacun de ses membres (î). Robespierre avait-il été lui-même l'objet d'une tentative d'assassinat, c'est ce que noos ne sommes point parvenu à découvrir ; mais comme, après «voir achevé sa lecture, il se disposait à se rendre à la Convention où la nomination du président était à Tordre du jour, un militaire demanda qu'il fût accompagné jusqu'à la porte de l'Assemblée, parce qu'un des soirs précédents il avait failli être assassiné (2]. 11 ne paraît pas qu'on ait statué sur cette proposition, dont, sans nul doute, Robespierre n'eût pas accepté le bénéfice.
Plusieurs départements imitèrent l'exemple de Paris, et rendirent à ia mémoire de Michel Lepeletier des honneurs extraordinaires. Dans la séance du !•' février, aux Jacobins, un membre se disposait à tracer le tableau de ces cérémonies diverses, quand on réclama l'ordre du jour. Mais, s'écria Robespierre, le véritable ordre du jour, n'est-ce point d'entendre le récit des honneurs funèbres rendus à un martyr de ia liberté? Rien n'était plus propre, selon lui, à enflammer les cœurs du saint amour de la patrie et à jeter la consternation dans l'âtne des traîtres qui, à l'intérieur, travaillaient au succès de la coalition étrangère ; c'était donc un excellent moyen de combattre les tyrans et les^ prêtres (3). Ce fut l'avis de la société. Lepeletier Saint-Fargeau reçut danscette séance une dernière ovation. Plus tard l'amitié de Robespierre devait être un titre de proscription pour sa mémoire. En pluviôse de Van in, on fit le procès à tous les martyrs de la liberté, « ombres inutiles, » disait le terroriste André Dumont, « sur lesquelles les bxtvturs
(1) Journal des débats et de la correspondance de la soci'ie des Jacobins^ numéro 31 1. Ce mottéro oodticnt un extmit de Tadretse de Robespierre. YoyeK-la in extenso dan loe-, lettres de M, Robespierre à ses commettaus^ numéro 3, p. 129 à 135.
(2) Journal des débats et de la correspondance.,, numéro 344.
(3) /bt(/., numéro 345.
613 HISTOIRE DE ROBBSPIBRRE
de ianç fondoient leurs espérances» » et les cendres de Lepeletier fù* rent bannies du Panthéon où, au temps de Tenthousiasme républicain et du patriotisme sincère, les avait portées la piété de ses concitoyens.
Le lendemain même du jour où, sur la proposition de Robespierre, la Convention supprimait le bureau de la formation de Tesprit publie organisé parle ministre de l'intérieur, et enjoignait à ce dernier d'avoir à rendre compte de sa gestion, Roland envoyait sa démission, que l'Assemblée acceptait purement et simplement, dans sa séance du 22 janvier, en décrétant que le portefeuille du département de l'intérieur serait remis au ministre de la justice. Malheureux Roland ! que de mal il avait fait, et que de bien il aurait pu accomplir, si au lieu d'être le serviteur d'une coterie, il avait été le véritable ministre de la République française!
Rien que, par Clavière, Monge et Le Rrun, les Girondins conservassent encore la majorité au sein du conseil exécutif, la retraite de Roland portait à leur influence un coup irréparable. Ils le sentirent bien ; aussi, dans leurs journaux, redoublèrent-ils de violence contre celui dont la motion avait en quelque sorte forcé leur ministre favori à donner sa démission. N'ayant aucun grief sérieux à invoquer et n'osant trop avouer le sujet réel de leur colère, ils se répandirent en injures banales, en invectives grossières, en facéties calomnieuses. La Chroniqvje de Paris^ le Journal des Amis, le Patriote français, rivalisèrent de fureur, et semblèrent prendre à lâche de ressusciter ces fameux Actes des Apôtres où l'insulte et la calomnie étaient jadis prodiguées chaque jour aux meilleurs citoyens. « Qui régnera sur moi?» se demandait Claude Fauchet, dans un article plein de rage peu évangélique. c Est-ce la vipère d'Arras, le rejeton de Damions, cet homme que son venin dessèche, dont la langue est un poignard et dont le souffle est du poison? Est-ce lui qui sortira du trou qui le recelait durant les vrais combats de la liberté pour étendre sur ma tète républicaine le despotisme de la crainte et la dictature de l'anarchie (1) ? > Le bon évèquel il oubliait que dans son propre journal, la Bouche de fer, il avait porté Robespierre aux nues pour avoir défié presque seul
(1) Voyez le Journal deg Amis (numéro du 26 janvier 1793),