‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 307 sur 314 · LIVRE X. -— CRISE lllMINEftTE TI^B · texte numérisé non relu

LIVRE X. -— CRISE lllMINEftTE TI^B

Résolae à en finir au plus vite, la commission extraordinaire avait, dans cette journée du 2&, lancé des mandats d'amener contre deux administrateurs de police, Michel et Marino , et jeté dans la prison de l'Abbaye le substitut du procureur de la commune , Hébert , pour un article du Père Ihiehtsne, où les Girondins, présentés comme des complices de Capet et de Dumouriez, étaient formellement accusés de chercher à allumer la guerre civile et i armer contre les Parisiens les citoyens des départements. Certes, le journal d'Hébert, sur lequel nous aurons à revenir plus tard, était une de ces feuilles dont le cynisme déplaisait souverainement à Robespierre, parce que c'était, suivant lui, mal servir le peuple que de lui parler un langage ordurier. Marat lui-même la trouvait de mauvais goût (1 ). Du reste, pour la violence du style, les journaux girondins ne le cédaient en rien à celui d'Hébert , et l'acolyte de Brissot , le jeune Girey-Dupré , n'avait rien à envier au Père Duchesne. Mais on ne pouvait s'empêcher de remarquer que, si les Girondins mettaient tant d'empressement à décréter d'arres* tation un écrivain populaire dont ils avaient personnellement à se plaindre, ils avaient, peu de temps auparavant, par la bouche de Buzot, défendu avec une étrange vivacité, en invoquant les droits de la liberté de la presse, le journaliste NicoUe, dont les articles poussaient ouvertement à la révolte contre la République. Il n'y a donc pas à s'étonner si l'arrestation d'Hébert, d'un magistrat du peuple, et celle de quelques autres patriotes ardents comme Varlet, causa une émotion extraordinaire.

On sait comment, le lendemain, des députés de la commune vinrent à la Convention réclamer la liberté ou tout au moins le prompt jugement du magistrat municipal, et l'on connaît la réponse insensée d'Isnard. a Si jamais la Convention était avilie... je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti... Bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. » Hyperbole ! dit-on. Sans doute, mais il n'en faut pas davantage pour mettre une ville en combustion ; et ce sera par de semblables hyperboles que plus tard ce même Isnard organisera la terreur blanche dans le Midi et fera verser des torrents de sang. Vivement appuyée par tous les membres de la droite, la sombre menace d'Isnard eut une sorte de caractère collectif

Q) Yoye% le MoniUwr au 28 mai 1793. Séance an 26.

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qui porta au suprême degré rirritation des patriotes de la capitale (i).

Les Girondins semblaient atteints de cette démence dont le (Sel» disaitron jadis. Grappe ceux qu'il veut perdre. Déplorable était la partialité de la commission des Douze. D'une rigueur excessive à l'égard des citoyens hostiles à ses amis, elle se montrait, au contraire, d^oiie révoltante partialité pour les perturbateurs opposés à la fifontagne, fussent-ils notoirement royalistes. Ainsi, le comité révolutionnaire de la section de l'Unité ayant ordonné l'arrestation de cinq individus convaincus, entre autres griefs, d'avoir déclaré publiquement que Harat, Danton, Robespierre et tous les Jacobins étaient des scélérats, le comité de législation s'empressa de demander la cassation de œ comité et la mise en liberté des détenus. Parmi ceux-ci se trouyait un professeur du collège des Quatre-Nations nommé LeteUier. Marat répondit que s'il n'y avait pas d'autres motifs à alléguer contre liû, il serait le premier à réclamer son élargissement » mais que ce citoyen était prévenu de provocation au rétablissement de la royauté. Cela était bien possible, mais il avait dit du mal de Marat, de Robespierre et de Danton, donc il avait bien mérité de la patrie, c'est-à-dire des Girondins : en liberté ! Et sans s'arrêter aux observations de Marat, l'Assemblée vota purement et simplement les propositions du comité de législation (2). En revanche, les Douze jetaient également à l'Abbaye Dobsent, président de la section de la Cité, et menaçaient Pache, à qui les Girondins ne pardonnaient point de n'être pas resté leur très-humble serviteur (3).

Robespierre avait assisté muet et désolé aux tristes scènes dont la Convention était le théâtre depuis quelques jours. On a vu avec quelle persistance il avait, dans ses derniers discours au club des Jacobins, recommandé au peuple de respecter l'intégrité de la représentation nationale. Mais la mesure était pleine à présent. — Tant d'impudence commence à nous peser, — se dit-il sans doute, comme Danton devait le déclarer hautement le lendemain à la séance de la Convention. Dans la soirée du 26 mai, il monta à la tribune des Jacobins et pro-

(1) • Enfin rinsurreotion générale de Topinion éclate contre Tanarohie et présage aa mine, » s'écriait le rédacteur du journal deBrissot, à propos de cette séance de la Convention, comme s'il eût été sûr du triomphe de son parti. {PairioU françoU^ numéro 1381.) On trouve dans ce numéro un éloge de Roch Marcandier, un des plus vils folUculaires qui aient jamais déshonoré U presse.

(2) Moniteur du 28 mai. M. Michelet, par une étrange confusion, met ici la seolîosi de la Cité, dont Dobsent était le président, à la place de celle de TUnité. Yojw mm Histoire, t. V, p. 527.

(3) Avec quelle ardeur ils désiraient Pélection d'un nouveau maire et d*n]ie nonvelle municipalité ! Voyez à ce figet le Patrio$$ françoit, Aoméro 13S0.

uviit X. -^ CRUE iHMimTE im

nonça coatre les intrigants de la Gironde un formidable diseoura. Oa venait de lire une lettre adressée par Vergniaud aux habitants d» Bor* deaux. C'était un appel violent à Tinsurrection des départements c6nti« la capitale. « Hommes de la Gironde, tremblerez-voas devant des monstres altérés de sang, dont la scélératesse égale la lâcheté...? > Et Vergniand passait pour un des hommes modérés du parti de la Gironde; que penser du reste? Cette lettre dévoilait bien, aux yeux de R<d)espierre, le secret des trames criminelles de la faction giron* dîne. Il rappela que Vergniaud était le même homme qui, par Thierry et par Boze, avait offert au roi de lui prêter son concours s'il voulait reprendre les ministres Girondins, le même homme hypocrite qui s'était opposé à la déchéance lorsqu'elle était réclamée par les plus ardents patriotes. Les écrits de Vergniaud livrés à la publicité étaient un spécimen de tous ceux dont les Girondins inondaient les départements. Mais il n'y avait pas à s'en effrayer, non plus que de cette foule d'adresses envoyées chaque jour par des contre-révolutionnaires et des royalistes. « Quand le peuple se lève,» s'écriait Robespierre, <c tous ces gens-là disparaissent I » Le moment lui paraissait venu, du reste, où, toute pudeur et toute bonne foi étant foulées aux pieds, les patriotes ouvertement persécutés, la loi violée, le peuple devait s'insurger. Quant à lui, il aimait mieux mourir avec les républicains que de triompher avec des scélérats, avec des hommes corrompus, quelques trésors qu'ils lui offrissent. Il se plaignait surtout de Toppression dont les représentants patriotes étaient Tobjet au sein même de la Convention : nulle liberté de suffrage ; à un signal donné, le président étouffait leurs voix. Douloureusement affecté d'un tel état de choses, il engageait le peuple à se mettre en insurrection contre les députés corrompus, comme il était résolu à le faire lui-même si on lui refusait la parole. Puis, il invitait tous les députés montagnards à se rallier; pour eux il n'y avait qu'une alternative, ou de résister de tout leur pouvoir aux efforts de TiAtrigue, ou de donner leur démission ; il fallait en même temps que le peuple français se joignit à eux, car, avait-il soin d'ajouter, ils ne pouvaient rien sans le peuple.

Toutefois, l'insurrection dont avait parlé Robespierre était loin d'être prochaine dans sa pensée. En effet, de ses dernières paroles il résulte bien qu'il la subordonnait à l'approche éventuelle de l'ennemi. « Si la trahison appelle les étrangers dans le sein de la France, si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit externdner les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi s'approcher de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi et de le

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traiter omime tél. » L'énergie des parolee de rcMraiear escka dang VAaMmtàée un grand enthousiasme; la société, ta TOtaot rimpresrion des lettres de Vergniaud, arrêta qu'on y joindrait les obsenrations de RobespieiTe (1). Au désordre qu'on remarque dans le dernier disoenrs de celui«<i, on juge aisément des angdsses de son oceur et de Finoer* titude où flotte encore sa pensée. Peut*-étre aussi le journal girondin auquel nous ayons emprunté ce discours a*t-41 altéré les paroles de Robespierre. C'est une chose dont il faut certainement se méfier, puisque plus d'une fois, on le sait, le rédacteur de cette feuille encourut le reproche de travestir à dessein les débats de la société de» Jacobins.

Nous ne pouvons entrer dans tous les détails des faits qui précédèrent et amenèrent la chute de la Gironde ; il en est cependant qu'il nous est impossible de passer sous silence, tant ils sont nécessaires k l'intelligence de cette histoire. Ainsi, le 27 mai, lecture fut donnée à la Convention d'une longue lettre de Pache, dans laquelle le chef de la commune déclarait en terminant que nulle part les personnes des dé'pulés ne seraient plus en sûreté et l'Assemblée plus respectée qa*à Paris, si quelques membres voulaient oublier les haines et permettre à la Convention de s'occuper du grand objet à Tordre du jour, c'est-à-dire de la constitution. Mais inutile appel à la concorde! Les Girondins, nous l'avons dit, se croyaient sûrs d'abattre leurs adversaires. La section de la Cité étant venue réclamer la liberté de son président, — c'était Dobsent(2), — etcellede son secrétaire, nuitanmient enlevés par ordre de la commission des Douze, uniquement pour avoir signé un arrêté pris par cette section relativement à la communication de ses registres, et ses envoyés ayant en même temps réclamé la punition des auteurs de cette arrestation arbitraire, Isnard, qui présidait, leur répondit d'un ton ridiculement hautain : « Citoyens, la Convention pardonne à votre jeu^ nesse...; » puis il se perdit en lieux communs sur la tyrannie siégeant c sur un trône ou à la tribune d'un club, portant un sceptre ou un poignard« » cela précisément au moment où la commission des Douze était prise en flagrant délit de tyrannie. Un orage épouvantable s'ensuivit.

Robespierre était à la tribune poiu* réclamer l'élargissement provisoire des citoyens arbitrairement emprisonnés; mais au milieu du tumulte, il s'épuisa en efforts inutiles. Le président lui-même semblait prendre à tâche de lui ravir la parole. — « Président, vous êtes un

(1) Journal deê débatê et de la corretpondance de la Soeiéti deê JoeoMht, numéio 422.

(2) Noos avons déjà lignalé plos haut à quel point M. Micbelet g'ett trompé , rtiar tivement à Dobsent, sur les causes de Parrestation de ce dernier. Voyez le Moniteur dn 2S mai 1798.

tyran I » — s'écria une voix. -~ < Je Taceûse d'être le pertarbateHr de l'Assemblée, ajouta une autre. > — Pais, oomine pour jeter au sein de la Gony^tion un nouveau brandon de discorde, Vergniaud demanda la convocation des assemblées primaires. Isnard, avec un empressement scandaleux, se disposait à mettre aux voix cette proposition insidieuse. Mais f(Mrcé de consulter l'Assemblée sur la question de savoir aï Robespierre serait entendu, ilannonça, d'un ton provocateur, que cette questicm avait été résolue négativement. Ainsi se vérifiaient les paroles prononcées la veille par Maximilien au club des Jacobins : c Un signal rapide; donné par le président, nous dépouille du droit de suffrage. « — Alors Danton : « Tant d'impudence commence à nous peser... nous vous résisterons... Le refus de la parole à Robespierre est une lâche tyrannie, j» Et Thuriot apostropha Isnard en ces termes : « Lui seul est cause du trouble qui règne ici en refusant la parole à Robespierre... Pans quel siècle vivons-nous donc, si un tel homme nous juréside, si plus incendiaire que régulateur, le président de la Conventicm a l'air de tenir la torche qui doit allumer le canon d'alarme des départements dans Paris... (1) » Cependant, après des scènes d'une violence inouïe, la parole du miubtre de l'intérieur ramena un peu de calme, et parut exercer sur la Convention une salutaire influence. Homme assez impartial , ayant des amis dans l'un et l'autre parti , Garât accusa impli-* dtement les membres de la commission des Douze d'être les auteurs des agitations auxquelles on était en proie, en les présentant comme des gens à l'imagination frappée. « Us croient qu'ils doivent avoir un grand courage, qu'ils doivent mourir pour sauver la République, ils m'ont paru dans des erreurs qui me sont incompréheni^les. Je les crois des gens vertueux, des hommes de bien ; mais la vertu a ses erreurs, et ils en ont de grandes... (2) 9 Les observations de Garât, appuyées de renseignements très-précis fournis par le maire, modifiaient sensiblement les dispositions de l'Assemblée, et vers la fin de la séance, elle décréta la mise en liberté des citoyens arrêtés et la cassation de la commission des Douze. Hérault Séchelles, il est vrai, avait alors remplacé au fauteuil le fougueux et trop partial Isnard (3). Une telle mesure était de nature à produire Jbeaucoup de bien; il y eut dans Paris comme une espérance de pacification. Mi^s les Girondins, forieux de voir tomber de leurs mains l'instrument de leur domination,

(1) JVbfi{t«iM* du 29 mai 1793 et Jownal det âébatê tt des déerêti de la CotMWiKtaii, numéros 252 et 253.

(2) Voyez le disooun de Gant dans le Mcnitewr .du 29 mai. Coneultez auBsi, au fujet de eette eéanoe du 27, les Mémoint de Levasseur (de la Sartlie), 1. 1, oh. ty.

(3) Yoyex le Monittwr du 30 mai 1793.

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D6 rentendaient pas ainsi; ils ne youlurent pas remettre au foorreaa répée qu'ils en avaient tirée ; désormais il n*y a plus d'accommodement possible.

Le lendemain 28, dès Touverture de la séance, les orateurs de la Gironde, Lanjuinais en tête, s'empressent de demander le rapport du décret réparateur, dont ils contestent la légalité. Jean Bon Saint-André se récrie contre un tel excès d'audace; il qualifie de monstrueuse l'autorité de la commission des Douze; mais vaine protestation! La discussion est fermée, et il est décidé à l'unanimité qu'il sera procédé par appel nominal sur la question de savoir si le décret de la veille sera rapporté. Robespierre s'élance à la tribune : c Au moment où la patrie est indignement et lâchement trahie, je dois à la Convention, à la France une déclaration solennelle. La liberté est assassinée ; les patriotes sont opprimés avec moins de bienséance, de précautions et de pudeur que lorsqu'ils étaient sous le glaive du tyran. On n'a pas rougi de nommer une commission inquisitoriale. Les patriotes sont dans les fers ; voilà les premiers actes de cette commission. Mais leurs réclamations ont retenti dans tout Paris. Cette nuit les patriotes avaient obtenu vengeance ; aujourd'hui un décret de rapport va sans doute être l'effet d'une trame nouvelle. » — Et, rapprochement singulier et bien significatif, — les citoyens contre lesquels, depuis six mois, s'acharnait la faction girondine, étaient précisément les mêmes que ceux sur les têtes desquels, quelque temps avant la révolution du 10 août, elle appelait c le glaive des lois, » en les qualifiant de républicains et de factieux.

Robespierre donna alors lecture d'un passage du fameux discours royaliste prononcé par Brissot le 25 juillet 1792. En vain Barbaroux crut devoir rappeler qu'à cette époque Robespierre écrivait le Défera seur de la Constitution. N'était-ce pas Maximilien qui, le premier, avait déclaré à la tribune des Jacobins, comme dans son journal, que l'Assemblée législative était impuissante à sauver la France, qu'il fallait convoquer une Convention nationale? N'était-ce pas à lui que s'adressaient les menaces de Brissot quand ce chef de la Gironde, dont les amis exaltaient si fort le républicanisme depuis la chute de la royauté, appelait sur les républicains « le glaive de la loi? » Personne ne pouvait ignorer ces choses. « D'après cette doctrine ouvertement professée par Brissot, » continuait Robespierre, < ne vous étonnez pas

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si les répQblicaiûs, proscrits avant le 10 aoftt, sont persécutés après; ne vous étonnez pas si on noimae des commissaires liberticides, si d'infâmes fibelles provoquent au massacre des patriotes ; ne vous éton^ nez pas si des généraux perfides trouvent des complices parmi vous; ne vous étonnez pas si, au moment où nous éprouvons des revers aux frontières, où Valenciennes est bloquée, les plus scandaleux dâ>at8 favorisent les entreprises de nos ennemis extérieurs et facilitent leurs succès. Je laisse finir leur carrière odieuse k ces hommes qui n'ont pas su mettre de bornes à leurs crimes ; je leur abandonne cette tribune ; qu'ils viennent y distiller le poison de la calomnie ; qu'ils viennent y secouer les brandons de la guerre civile ; la nation les jugera. Voilà ma déclaration (1). > Robespierre avait à peine achevé que le résultat de l'appel nominal était proclamé : 279 voix contre 238 s'étaient prononcées pour ie rapport du décret. Fatale et dernière victoire des Girondins ! ils croyaient avoir triomphé» et ils venaient, suivant l'expression de Garât, de décréter le 31 mai et le 2 juin (2).

La nouvelle du rétablissement de la commission des Douze excita dans Paris un long frémissement dlndignation. Dès lors, sans doute, une foule de citoyens résolurent de mettre à exécution le projet d'exclure de la Convention nationale, coûte que coûte, un certain nombre de membres qui semblaient avoir juré une guerre à mort aux meilleurs et aux plus fermes patriotes. Dans la soirée du 29, Robespierre prononça aux Jacobins un discours d'une extrême énergie, mais dont malheureusement il ne nous a été conservé que la fin. De quelque façon que la crise se dénouât, il était difficile de maintenir désormais l'intégrité de la Convention. Il le sentait bien, et lui qui si souvent avait prêché le respect de la représentation nationale, il ne pouvait, au moment où sans doute une atteinte profonde allait y être portée, se défendre d'une indéfinissable mélancolie. Un jour, vers ce temps-là, causant avec le ministre de Tintérieur, Garât, de l'état critique où les intrigues et les menées des Girondins avaient mis le pays, il lui disait : c Je suis bien las de la Révolution; je suis malade; jamais la patrie ne fut dans de plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien ! avez-vous encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons républicains (3)? » U était certainement dans une pareille disposition d'esprit, pris d'une de ces tristesses involontaires qu'on éprouve toujours à l'aspect de grandes calamités prêtes à fondre sur son pays, au moment où, dans la soh*ée du 29, il harangua la société

(1) Voyez le Journal dti dibaU et des décrété de la Convention^ numéro 253, p. 41^. 9) Mémoires ds Garat^ p. 214, éd. de 1862. (3) Ibid,, p. 95.

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des Amis de la liberté et de Tégalité. Qu'aUi^t devemr PariSp œ berceau de la Révolution! Qu'allait devenir la France, cette terre promise de la liberté, envahie par Tétranger au midi^ au nord, à Test, et déchi<rée à Tinlérieur par les factions? 0 France ! qui donc te sauvera de Tabloie? ^ Qui! la Montagne, dont le soleil du 2 juin allait éclairer le triomphe.

En ces graves conjonctures, Robespierre ne se découragea point» et, loin de s'annuler en public, comme on l'a écrit fort légèrement (1)» il rendit cœur aux plus effrayés. Le 29 au soir, comme nous venons de le dire, il déployait aux Jacobins une énergie suprême. En terminant, il recommandait à la commune de Paris, spécialement chargée du soin de défendre cette grande cité, de s'unir au peuple, de former avec lui une étroite alliance, sous peine de manquer au premier de ses devoirs, lequel consistait à résister à l'oppression et à réclamer les droits de la justice contre la persécution dont les patriotes étaient l'objet. < Lorsqu'il est évident que la patrie est menacée du plus pressant danger, > ajoutait-il, « le devoir des représentants du peuple est de mourir pour la liberté ou de la faire triompher. Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver. Cela n'est pas donné à un seul homme ; cela n'est pas donné à moi, qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus corrompu ; à moi, qui suis consumé par une fièvre lente, et surtout par la fièvre du patriotisme. J'ai dit ; il ne me reste plus d'autre devoir à remplir en ce moment (2).» Ce qui revenait à dire : 11 n'est permis à personne d'assumer sur soi la responsabilité des mesures à prendre dans ces suprêmes et décisives circonstances; c'était au peuple à décider lui-même de ses moyens de salut. Il faut donc ranger au nombre des fables girondines les prétendus conciliabules tenus à Charenton, conciliabules où, lisait-on dans des placards, œuvre de quelque Louvet, Robespierre, Danton, Marat, Chaumette et Pache, protégés par une force armée imposante , délibéraient sur l'opportunité de nouveaux massacres de Septembre. Des milliers de ces placards ayant été apportés au ministère de l'intérieur. Garât se rendit au comité de Salut public, où Ton se chargea de faire prendre des renseignements à cet égard. Il y avait précisément au ministère de Tintérieur un employé supérieur nommé Cbampagneux, créature et ami intime de Roland, de la femme duquel il devait plus tard éditer les Mémoires. Champagneux connaissait à Charenton un propriétaire , à qui il écrivit aussitôt par les ordres de son ministre, et

(1) M. Michelet. Voyez son HUtoire de la Réftohttivn, t. Y, p. 547.

(2) Journal des débats et de la correepùndanoe de la Société des JacoMne^ numéro 433.

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