LIVRE VI. IL DEFEND PÉTION
citait le feuillant d'André, qui s'était associé k une grosse maison d'épicerie de la rue de la Verrerie. Tandis que des placards royalistes, affichés dans les rues, vomissaient toutes sortes de calomnies contre Grégoire, Brissot et Robespierre, d'autres placards désignaient aux vengeances populaires l'ancien membre du comité de constitution (1). Le président de la société des Feuillants ayant écrit au maire de Paris pour le prier d'employer la force dans le cas où des mouvements séditieux se produiraient dans la capitale, Pétion donna ordre aux commissaires de police d'user de tous les. moyens de conciliation afin de rétablir la tranquillité dans la rue et le calme dans les esprits. Il n'en fallut pas davantage pour attirer sur le maire l'accusation d'être un des plus zélés Feuillants ; une affiche le désigna comme tel, et on alla jusqu'à le soupçonner d'être complice des accapareurs (2). Robespierre donna à Pétion un signe éclatant de son dévouement et de son amitié : il le cou- Trit de sa- popularité. Le maire, dit-il à la tribune des Jacobins, avait dû allier son attachement|à la constitution avec le respect dû à la loi ; mais il répondait des principes, de la magnanimité et de la sagesse de son ami, dont il connaissait l'âme et les sentiments. En même temps il engageait le peuple à se montrer aussi sage qu'énergique, aussi généreux que calme (3) .
Tout récemment il avait, de concert avec Pétion, rédigé d'importantes observations sur la néceséité de la réunion des hommes de bonne foi contre les intrigants. C'était aussi un appel éloquent à la concorde. Rappelant les beaux jours, les jours immortels où la justice et la liberté étaient sorties, au choc de la Révolution, du sein des préjugés et de la servitude, ils se demandaient ce qu'étaient devenus ce généreux enthousiasme des premiers temps, cette union touchante, ce saint amour de Tégalité, qui avaient fait des Français un peuple de frères. Hélas! depuis, on avait vu certains hommes, qui dans le principe avaient donné quelques gages à la Révolution, s'allier avec les anciens oppresseurs, et comme eux opposer le mot de licence à l'idée de liberté; et tandis qu'on taxait d'exagération l'amour de l'humanité, le dévouement magnanime à la cause des peuples, on appelait prudence, modération, amour de la paix, l'égoïsme, la faiblesse et l'intrigue. Et ces mêmes hommes, qui avaient traité les prêtres avec une dureté portée jusqu'à l'insulte lorsqu'il s'était agi de restituer à la nation les
(1) Chronique de Part*, numéro 24 de Tannée 1792.
(2) Voyez à ce sujet la réclamation de Pétion, insérée dans les joumanx da temps, et citée par MM. Bûchez et Roux {Histoire parlementaire, t. XIII, p. 100).
(3) Voyez le numéro 117 du Journal des délmts de la Société des Amis de la Consti" iution.
biens dont le clergé était détenteur, invoquaient aujourd'hui la Déclaration des droits pour soustraire les prêtres conspirateurs k des mesures de police indispensables, et s'efforçaient de livrer le peuple au despotisme de Taristocratie militaire. Les communes étaient parfaitement unies, à Torigine, contre la noblesse, le clergé et la cour, mais les castes privilégiées n'avaient rien négligé pour rattacher à leur cause la portion du peuple la plus favorisée par la fortune. Les perfides ennemis de la Révolution n'avaientrils pas poussé la mauvaise foi jusqu'à chercher à épouvanter les citoyens aisés de toutes les classes par le fantôme d'une loi agraire tellement chimérique, tellement absurde parmi nous, disaient Pétion et Robespierre, « que le cerveau même le plus délirant ne pouvait en concevoir l'idée? » On voit par là combien peu ce rêve insensé de la communauté des biens séduisait les grands révolutionnaires de ce temps. Il ne faudrait pas croire cependant que la question sociale ne préoccupât singulièrement Robespierre ; nous dirons plus tard quels points de rapport assez intime il y a entre ses opinions à cet égard et les idées modernes ; mais, avant tout, il songeait à affranchir le peuple, à l'affranchir complètement, sachant que sans liberté il n'y a point d'organisation solide et durable pour les sociétés.
Et d'abord il engageait vivement cette portion du peuple qu'on appelait bourgeois kne pas séparer sa cause de celle de la masse populaire, à ne point s'allier contre elle avec les anciens privilégiés, sous peine de retomber elle-même dans l'état d'oppression et d'humiliation où elle avait vécu durant tant de siècles. Si la soif de la justice, l'amour de l'humanité, ces passions des grandes âmes, ne leur étaient pas des raisons suffisantes, leur intérêt même leur commandait de ne point trahir le parti de la Révolution. Aux anciens nobles, Robespierre et Pétion demandaient quels fruits heureux ils attendaient de leurs funestes projets. En échange des titres ridicules qu'elle leur avait ôtés, la Ré* volution ne leur avait-elle pas donné la dignité d'homme et tous les droits d'un peuple libre? S'adressant au monarque lui-même, ils lui montraient comme une faveur du ciel le rôle qu'il ne tenait qu'à lui de remplir. II pouvait se placer au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité; mais, pour cela, il fallait rompre avec les errements du passé,, répudier les conseils des intrigants dont il était entouré, s'arracher aux suggestions d'un parti coupable et perfide qui l'entraînait dans un abtme, ne point exposer son trône et son repos pour satisfaire les rancunes et l'ambition de quelques factieux, se réfugier enfin au sein de la patrie et delà vertu, et ne point considérer comme ses ennemis tous les hommes intègres qui avaient voué leur vie au triomphe de la Révo-