‹ Histoire de Robespierre (volume 2)Chapitre 66 sur 314 · UVRE VII. QUÊTE AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

UVRE VII. QUÊTE AUX TUILERIES

des faits qui intéressent directement Robespierre, et nous en recueiU kms les preuves multipliées que, la Révolution étant admise avec toutes ses conséquences nécessaires, il représenta le bon sens, la légalité, la modération, la justice ; il n'y a point d'autre explication de son immense pqralarité.

Le k mars, une députation du bataillon des Feuillants étant venue dépeser sur le bureau du président une somme de quinze cents livres environ, produit d'une quête faite dans la section des Tuileries en faveur des soldats de Chàteauvieux, quête à laquelle la famille royale avait contribué pour une somme de 210 livres, Danton, de sa voix impétueuse, proposa de refuser l'offrande du château comme injuneuse pour les victimes de Bouille , indignement sacrifiées par le pouvoir exécutif ; mais Robespierre : c Tout ceci ne regarde pas la sodété, elle n'est que la dépositaire des sommes qu'on remet entre ses mains. » Il fallait, continuait-il, pourvoir d'abord aux infortunes des malheureux ; c'était à eux à recueillir les bienfaits de l'humanité. Sans doute il y avait quelque chose de vrai et de généreux dans les observations de M. Danton, dignes assurément de son patriotisme, mais on devait, avant tout, s'occuper des grands intérêts de la chose publique. « Ce que la famille royale fait comme individu ne nous regarde pas, » ajouta-t-il. « Si comme fonctionnaire public elle fait du bien, nous la bénirons; si elle n'en fait pas, nous lui représenterons les droits du peuple, et nous les défendrons contre elle. » La société se rendant, sans plus de discussion, au sage avis de Robespierre, écarta par Tordre du jour la proposition de Danton (1).

Le lendemain parut à la tribune des Jacobins un jeune homme d'une beauté antique : c'était Barbaroux, de Marseille. Il venait annoncer la marche des Marseillais sur Arles, où l'aristocratie exerçait contre les patriotes les plus odieuses persécutions, et demander qu'on aidât ses concitoyens à assurer le triomphe de la liberté. Robespierre, qui plus tard devait trouver dans Barbaroux un de ses plus acharnés détractoirs, appuya de toutes ses forces les paroles de cet Antinoiis de la Révolution. Son concours n'avait jamais manqué à ces populations du Midi dont le patriotisme avait eu tant à se plaindre des lenteurs et de rindiiïérence de l'Assemblée constituante. Nul doute que si Robespierre avait été écouté dès l'origine, on n'eût pas eu à déplorer tant de calamités sanglantes, et l'histoire n'aurait à enregistrer ni les massacres du Comtat ni les horreurs de la glacière d'Avignon

(1) Journal de^ débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, Boméxo 154.

précédées d'autres horreurs. L'initiative prise par les Marseillais ne lui.paraissait pas légale; mais les amis de la liberté, il l'ayouait» se trouvaient souvent embarrassés entre la lettre de la constitution et le salut de la constitution elTe-méme. La faute en était à tous ces partisans de l'ancien régime en état de coi^piration permanente contre les principes de la Révolution, et au pouvoir exécutif, aux ministres qui, fermant les yeux sur les complots contre-révolutîonnaires, et négligeant de défendre la loi attaquée, se montraient durs seulement envers les citoyens coupables d'avoir repoussé la violence par les moyens qu'autorisaient la nature et l'humanité. Tout en déplorant rinsurrection partielle à laquelle avait été contraint le généreux peuple de Marseille, il maudissait cette aristocratie qui, en levant l'étendard de la contre-révolution, avait déterminé ce mouvement populaire. Aussi, il le déclarait hautement, membre de l'Assemblée législative, il n'hésiterait pas à se porter le défenseur de la cité phocéenne, parce qu'il s'agissait de décider entre l'aristocratie et le peuple, entre la Révolution et le retour à cet affreux régime d'où l'on sortait à peine. Il concluait donc à ce que la société des Amis de la Constitution soutint de tous ses efforts les braves citoyens de Marseille, et il quitta la tribune au milieu des applaudissements et des cris de : Vivent les Marseillais (1)! Encore quelques mois, et ces mêmes Marseillais entreront dans Paris en chantant l'hymne immortel qu'on a baptisé de leur nom.

Le 7 mars, Robespierre reprenait la parole en faveur des habitants de Marseille, dénoncés comme des factieux par Narbonne, par ces ministres qui tenaient nos villes frontières dépourvues d*armes et de forces et ne cessaient de calomnier le peuple, dont les mouvements .étaient presque toujours justes, disait Robespierre, et dont les fautes étaient dues surtout aux crimes des gouvernements. Oui, partout où la France était menacée, dans l'Est, dans le Midi, les populations^ les gardes nationales, se trouvaient dans un complet dénùment des choses les plus nécessaires pour se défendre en cas d'attaque; à l'appui de son assertion, l'orateur donna lecture d'une lettre qu'on lui avait adressée de Bagnères au sujet de la déplorable situation des départements méridionaux. Et dans de telles circonstances, quel remède osaient proposer les partisans de la cour ? La dictature. Ah! il se promettait de s'étendre prochainement sur les réflexions que lui suggérait une pareille proposition; mais, quant à présent, diyerses raisons Ten-

(1) Voyez le discours de Robespierre dans le JourruU des débats et de la correspondance de îa Société de» Amie de la Constitution^ numéro 155. C'est la. première fois que Barbaroux apparaît avec quelque éclat dans la Révolution. II était si peu connu encore, que Carra rappelait de £ar&afou5<0. {^Journal des débats j etc., numéro 157.)

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gageaient à garder le sflence. Malgré cela, lorsqu'il quitta la tribune sa miBeu des applaudissements auxquels il était accoutumé , divers membres Ilnyitèrent avec instance à hâter le moment où il s'expliquerait de nouveau sur cette conspiration générale contre la liberté et le maintien de la constitution (1).

Huit jours après , il vint, avec Grangeneuve, parler en faveur des Avignonnais inquiétés pour les crimes dont leur pays avait été le théâtre. Par la faute du ministère, qui avait, durant deux mois, laissé sans exécution le décret de réunion du Comtat h la France, — et cela fut dorement reproché par Vergniaud au ministre deLessart, — des attentats réciproques avaient été commis ; les plus recommandables patriotes de 2a contrée avaient été froidement égorgés. Quel citoyen ne frémissait au souvenir du meurtre de Lescuyer, impitoyablement massacré dans la cathédrale d'Avignon ? Son sang avait crié vengeance, et de terribles représailles avaient eu lieu. Qu'avaient fait les ministres, protecteurs de l'aristocratie, pour empêcher le carnage des patriotes ? Quand dix mille citoyens étaient compromis et plus de quatre cents accusés, quand il y avait des coupables dans les deux partis, qoand il était impossible de démêler la vérité « fallait-il s'exposer à lÎTrer des innocents peut-être à des tribunaux choisis par le pouvoir exécutif? « Et qui sont ceux qui doivent être vengés? » s'écriait Robespierre, c ce sont les amis de la liberté, en tel état qu'ils soient, heu«> reox on malheureux... Nous patriotes, nous amis invariables de la JQstice et de Thumanité, nous nous sommes toujours mis trop bas dans cette querelle avec les tyrans et les esclaves. Lorsque les patriotes ont , été longtemps persécutés, nous nous bornons h demander grâce à nos tyrans en quelque sorte ; depuis trois ans ils demandent aux deux l^^atures que justice leur soit rendue; ils n'ont pu rien obtenir des représentants du peuple. » L'amnistie seule pouvait ramener l'ordre et la paix dans ces contrées malheureuses, tandis qu'en promenant le ^ve sur des têtes innocentes comme sur des têtes coupables, — car la ockofùsion était inévitable, — on courait risque d'éterniser les troubles et de préparer de nouvelles vengeances. Les mêmes raisons déterminèrent La Source, Guadet, Thuriot et Vergniaud à soutenir au «ein de l'Assemblée nationale l'opinion émise aux Jacobins par Grangeneuve et par Robespierre. « Que des bourreaux ne soient pas le premier présent que vous ferez aux Avignonnais l » s'écria Vergniaud après avoir dépeint le fils de Lescuyer amenant par ses cris de douleur l'esprit de vengeance dans le parti contraire à celui qui avait si lâchement assassiné

(1) Journal dt$ débatt 9t de la corretpondanee^ efc, numéro 156.

son père. « Envoyez-leur plutôt des paroles de paix. Us ont tant souffert pour devenir Français: qu*ils n'aient pas à souffrir encore deTètre devenus ! » L'Assemblée nationale décréta pour le moment, à une grande majorité, qu'il y aurait amnistie pour tous les crimes et délits relatifs à la Révolution commis dans le Comtat et dans la ville d'Avignon jusqu'à l'époque du 8 novembre 1791 (1), Eut-elle tort, eut-elle raison? L'historien, en enregistrant ces actes, est assez embarrassé pour se prononcer avec impartialité ; nous sommes trop loin des événements pour nous rendre bien compte de l'opportunité de certaines mesures, et les grands citoyens qui les ont crues indispensables étaient, à coup sur, de meilleurs juges que nous.

Sur ces entrefaites venait d'être brutalement destitué le ministre cher aux Girondins, Narbonne, lequel eut pour successeur un homme d*une profonde médiocrité, M. de Grave. Cette destitution avait irrité vivement Brissot et ses amis (2) ; ils se vengèrent sur de Lessart de la chute de leur ministre favori. Le 10 mars, Brissot prononça à la tribune de l'Assemblée législative contre le ministre des affaires étrangères un immense et violent réquisitoire qu'appuyèrent Guadet et Vergniaud (3). Qui n'a dans la mémoire la virulente apostrophe de ce dernier quand, tourné vers le palais des Tuileries et imitant un mouvement de Mirabeau, il s'écria : a De cette tribune j'aperçois le palais où des conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution nous a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi. » A la suite de ce terrible discours, Clsfude de Lessart fut décrété d'accusation et renvoyé devant la haute cour natiorfale comme prévenu d'avoir négligé et trahi ses devoirs, compromis l'indépendance , la dignité , la sûreté et la constitution de la nation française.

(1) Voyez le Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéio 160, les Révolutions de Paris j numéro 141, et le Moniteur an 20 mars 1792.

(2) Voyez à ce sujet le« Mémoires de Bertrand de MolevilU, ch. xix.

(3) Voyez dans le Moniteur du 12 mars 1792 le discours de Brissot. Une destinée tragique attendait de Lessart. On sait qu'il fut tué à Versailles, lors du massacre des prisonniers, dans les journées de septembre.

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