LIVRE Vil. — COMPLAISANCE DE REAL POUR LES GIRONDINS
Chose singulièrement triste à dire ! la haine dont les partisans de la cour honoraient Robespierre n'était rien auprès de celle que lui avaient vouée dès lors les Girondins, et dont nous allons voir les effets se produire incessamment sous toutes les formes, dans les journaux, dans les brochures, à la tribune. Leur animosité, dans ce mois d'avril 1792, atteignit des proportions à peine croyables. Et quand on apatiemment, minutieusement étudié, analysé les accusations niaises et vides, les calomnies odieuses portées sans provocation aucune par les hommes les plus influents de la Gironde contre le défenseur le plus dévoué et le plus convaincu de la Révolution française ; quand on s'est rendu compte des moyens déloyaux par lesquels ils ont essayé de les propager par toute la France ; quand on a découvert enfin que tant de diatribes sans nom et de discours pleins de fiel n'ont eu d'autre mobile que Tamour-propre et l'envie, on est bien forcé de reconnaître qu'à l'égard de Robespierre, les Girondins ont été les plus intolérants et les plus haineux des hommes. Étonnez-vous donc après cela qu'ils se soient attiré des représailles terribles! Nombre d'écrivains se sont contentés d'apprécier uniquement, d'après ces représailles trop justifiées, la question pendante encore ; il est temps de remettre chaque chose à sa véritable place, et d'inviter tous les esprits impartiaux à juger euxmêmes ce grand procès, d'après les documents irréfragables et authentiques dont nous nous servons pour écrire cette histoire.
La querelle était née, on s'en souvient, des débats sur la guerre ; et Ton n'a pas oublié non plus combien, à côté de Brissot et de ses amis, Hobespierre s'était montré convenable et mesuré. Apaisée un moment sous les auspices du vieux Dusaulx, elle avait été soulevée de nou- Tean par Guadet, à propos de la question religieuse ; cette fois encore Bobespierre avait donné l'exemple du tact, du bon goût et de la modération. Il était réservé à un homme qui cherchait fortune dans la Révolution, à Real, de reprendre contre lui l'initiative des attaques. Voyant les Girondins au pouvoir, il estima très-utile à son ambition de leur tare agréable. A la séance des Jacobins du 2 avril, séance présidée par Vergniaud, Robespierre, après avoir donné lecture d'une lettre venue d'Arras, par laquelle on dénonçait de nouvelles menées des prêtres ïéfractaires dans le département du Pas-de-Calais, avait demandé et obtenu la permission de parler de lui ; voici pourquoi. Au sujet de la discussion récemment provoquée par Guadet, les journaux feuillants
et royalistes, juges bien désintéressés en cette occasion, s'étaient prononcés pour Robespierre, lequel, du reste, dédaigna toujours les éloges ou les injures des partisans de la cour ; mais les Girondins ne manquèrent pas de relever avec aigreur les compliments adressés h leur adversaire. Dans son Courrier des quatre-vingt-trois départemens du !•' avril, Gorsas reprocha vivement aux auteurs de la Gazette universelle d*avoir « distillé leurs poisons » sur les membres de rAssemblée législative dont les opinions différaient de celle de Robespierre, et fait réloge des principes et de la conduite de ce dernier, croyant sans doute le gagner en le flattant. Le journaliste girondin ajoutait, il est vrai, que Topinion de Robespierre n'était point le fruit d'un esprit de parti, qu'il était incorruptible, et que les hommages de la Gazette universelle ne pouvaient que l'indigner (1). Mais n'y avait-il point une petite perfidie dans ce rapprochement entre ses principes et les louanges toujours un peu amères dont il avait été l'objet de la part de quelques feuilles royalistes? Robespierre le pensa, et nous verrons bientôt, en effet, tous les journaux girondins s'efforcer, avec une étonnante mauvaise foi, de présenter sa conduite et celle de la presse royaliste comme identiques. Il crut donc convenable, lui que depuis trois ans tous les ennemis de la Révolution avaient poursuivi de tous les outrages, de toutes les calomnies, de se justifier d'un éloge tombé par hasard sur son nom de la plume d'un écrivain de la cour. Il prit la peine, parattil, de parler longtemps pour prouver qu'il n'était pas soupçonndbk, comme s'il n'eût pas été à l'abri de tout soupçon, et termina son discours par une sorte de défi jeté à ses accusateurs. « Si quelqu'un a des reproches à me faire, je l'attends ici ; y a-t-il quelqu'un ? qu'il se lève. — Oui, moi, s'écria Real. » — Et comme aux applaudissements d'une partie de l'Assemblée se mêlaient quelques huées, le futur comte, le futur conseiller d'État, le futur préfet de police impérial parla de son indépendance, de son amour de la liberté. Parce que Robespierre était resté fidèle à ses convictions au sujet de la guerre, il l'accusa d'opiniâtreté, et, — ce qui était un mensonge, ce qu'à plus juste raison il aurait pu reprocher à ses amis de la Gironde, — il l'accusa d'avoir tenté de faire passer son opinion propre dans cette question pour celle de la société entière ; il l'accusa enfin d'exercer dans cette société, « sans le vouloir et sûrement sans le savoir, » un despotisme pesant sur les hommes libres, lesquels, selon Real, étaient naturellement tous ceux qui ne partageaient pas les opinions de Maximilien. Et voilà biea quel était, aux yeux des Girondins, le grand crime de Robespierre :
(1) Cou/rrier des qwUre'Vingt-troit départemens^ numézo da 31 man 1792.
UTRE vn. — IL SE DÉMET DE SES FONCTIONS d' ACCUSATEUR PUBLIC 187
c'était sa popularité immense, la considération dont il était entouré, restime dont il jouissait. Singulier crime en tout cas que celui qu'on commet «01» k savoir et sûrement sans le vouloir. Cette puérile accusation ayant été accueillie par de violents murmures, Robespierre monta à la tribune afin de réclamer lui-même le silence en faveur de 9on accusateur ; mais la société, en passant à l'ordre du jour, mit fîn, œ joor-là, à des personnalités fâcheuses (1).
Une autre circonstance vint offrir aux Girondins un nouveau texte de Fécriminations contre Robespierre. Vers cette époque, le 10 avril, il se dénait de ses fonctions d'accusateur public. Dans son. discours d'installation il avait déclaré, on s*en souvient, que, le jour où il lui paraîtrait plus profitable à la chose publique de la servir comme simple citoyen que comme magistrat, il n'hésiterait point à sacrifier sa place, et nous l'entendrons bientôt se justifier, en termes magnifiques, d'avoir abandonné un poste où il ne croyait pas pouvoir servir utilenenlson pays. Certes, si jamais désintéressement fut pur et honorable, ce fut celui dont Robespierre donna une preuve en cette occasion. Pauvre, il avait été appelé par la confiance de ses concitoyens à une place lucrative : huit mille livres, somme considérable alors, étaient aBonées à Taccusateur public ; environné d'ennemis, il était à même tels les hautes fonctions dont il se trouvait investi, de les dédaigner tous, que dis-je, de les intimider; celte double considération de la fortune et du pouvoir, si puissante sur la plupart des hommes, ne balança pas un seul moment sa résolution. Et ce furent précisément Œlle abnégation, ce désintéressement antique qui, en lui créant un Ùre de plus k Testime de ses concitoyens, irritèrent si profondément les Girondins et tous ces courtisans de la Gironde en quête d'emplois et de faveurs, les Real, les Méchin, les Santhonax, les Girey-Dupré, les ^y(2). Les petits hommes pardonnent difficilement aux autres les wrtns dont ils se sentent incapables. Aussi celte démission va-t-elle donner lieu à de tels emportements contre Robespierre qu'une voix pnjodine ne pourra s'empêcher elle-même de s'écrier : « Elle est pour
(1} /ovnul dès débats et de la cornspondanct de la Société des Amis de la Constitution,
P) H ne faut point chercher ailleurs le secret de la haine de ces gens-là contre Ro- ^•spwne. Dans une lettre à Brissot, en date du 17 mai 1792, le jacobin Chépy fil» '^''pnine ainsi : c Monsieur, c'est vous qui m'avez porté au poste honorable que j'oc- ^; je TOUS dois de la reeonnoissance et je veux tous la témoigner de 1» seule '^'^^qni soit digne de vous... » Suit une longue dénonciation contre La Fayette, ^ laquelle il montre le général, sur la question de la guerre, d'accord avec... Ro- S«WTe!!! (Voyez les Mémoires de Brissot, t. III, p. 234.) Chépy était alors, par la ^^ de Brissot, secrétaire de légation à Liège. Sous TEmpire, ce Chépy remplit les ■<iQeti(Ris de commissaire général de police à Breat.
ses ennemis une arme à deux tranchants dont ils se servent d'une manière bien odieuse (1). » Mais lui, n'ignorant pas cependant quelle force nouvelle il allait donner contre lui à ses adversaires, n'écouta que la voix de sa conscience.
Depuis le jour de son installation, le tribunal criminel s'était occupé de l'interrogatoire des accusés soumis à sa juridiction, et Robespierre avait pris une part active à ses travaux, comme nous nous en sommes convaincu en dépouillant nous-méme les dossiers poudreux de ce tribunal, mais jusqu'alors le jury n'avait pas encore fonctionné. Or le jour approchait où cette magistrature nouvelle allait entrer en exercice, et où, par conséquent, l'accusateur public se devrait tout entier à sa place. Robespierre, ayant alors le dessein de fonder un journal, aima mieux résigner ses fonctions que de leur dérober quelques heures, comme tant d'autres l'eussent fait. En conséquence, le 10 avril 1792, il écrivit au procureur général syndic Rœderer la lettre suivante: «Monsieur, c'est au procureur syndic du département que doivent s'adresser, si je ne me trompe, les fonctionnaires publics qui veulent se démettre de leurs fonctions. J'ai l'honneur de vous déclarer que je remets entre vos mains ma démission de la place d*accusateur public du département de Paris (2). » Cette démission produisit une assez vive sensation. Elle va devenir, suivant l'expression de Gorsas, une arme à deux tranchants entre les mains des ennemis de Robespierre, qui, n'ayant aucun reproche sérieux à lui adresser, la lui jetteront constamment à la tête. Brissot l'annonça sèchement, sans commentaires ; il n'en fut pas de même de son ami Condorcet, dont le journal accompagna de quelques réflexions aigres-douces la démission de Robespierre : « On s'étonne qu'il ait déserté un poste où l'avait appelé ■la confiance de ses concitoyens, et qu'il ait choisi précisément le moment où la bienfaisante institution du jury allait commencer à entrer en activité (3). » Les patriotes sincères regrettèrent, de leur côté, cette détermination, parce qu'elle laissait le champ libre aux convoitises des contre-révolutionnaires, et la nomination de l'ancien ministre delà justice, Duport du Tertre, au poste d'accusateur public, devait bientôt augmenter leurs regrets; mais du moins rendirent-ils pleine justice au désintéressement de Robespierre et au sentiment honorable aa-
(1) Courrier des quatre -vingt'troia département^ par Gorsas, numéro du 21 avril 17».
(2) Archive» de l'Empire, C. B A 1— 18. — On lit dans le Dictionnaire de BescberoUe, à Tarticle Robespierre : c Nommé accusateur public près le tribunal criminel de la Seine, il déploya dans ses fonctions la pins graade partialité et se montra impitoyable, » Odieuse calomnie, ignorance crasse, tout se trouve dans ces quelques mots. £t voila les livres qui servent à l'enseignement du peuple français!
(3) Chronique de Parie, numéro du 19 avril 1792.