LIVRE VII. LA FÊTE DE LA LIDERTË
fant. L*ordre le plus parfait présida à cette fête populaire; plus de cent mille citoyens y prirent part, et, de leurs poitrines s'échappèrent des bénédictions sans nombre auxquelles se mêlaient les noms de patrie, d'Assemblée nationale*; de Pétion et de Robespierre (1). Tandis que dans le Journal de Paris paraissait, le jour même, Tiambe bien connu: « Salut, divin triomphe ! :» d'André Chénier, un de ces cris de colère et de haine dont était coutumier cet écrivain modéré ^ retentissaient de toutes parts des hymnes de paix et de concorde, œuvre de son frère Marie-Joseph, et dont Gossec avait composé la musique.
Le surlendemain, Robespierre montait à la tribune des Jacobins pour proposer à la société de consacrer à jamais la mémoire du triomphe remporté par le patriotisme dans la journée du 15 avril, en dépit des intrigues, des insultes de l'aristocratie et de la cour. On ne connaissait jadis que des fêtes consacrées a l'injustice et au despotisme, monuments lugubres de la misère des peuples ; il était bon, disait-il, de léguer à l'avenir le souvenir de cette fête de la liberté, de ce jotnr auquel, depuis le commencement de la Révolution, on ne pouvait comparer que celui où le roi était venu de Versailles à Paris, a Le joor du 15 avril fut pur et sans tache; c^est le jour où l'innocence triompha du crime et de la calomnie; la liberté, du despotisme; la nûsère et l'indigence, de l'orgueil et de l'aristocratie ; et le peuple, de tous ses oppresseurs. C'est ce jour où le peuple se défendit contre la plus puissante de toutes les attaques que lui aient livrées ses ennemis, celle de l'intrigue et de la perfidie, contre toutes les manœuvres des ennemis qui voulaient troubler le concert de cent mille citoyens assemblés, b 11 s'agissait de savoir qui triompherait du peuple ou d'un petitoombre d'hommes cbrrompus; or la Révolution n'était, à ses yeux, ^e la plaidoirie solennelle de cette grande cause. Répandre la lainière sur l'événement du 15 avril, c'était confondre à la fois et la calomnie et les calomniateurs. Il émit donc l'avis qu'une relation bien circonstanciée de cette fête fût adressée à toutes les sociétés affiliées; ^ chaque année, à pareille date, tous les bons citoyens en célébrassent l'anniversaire ; enfin qu'une inscription rappelant cette auguste cMmonie fût placée dans les salles des séances de toutes les sociétés des Amis de la Constitution. Cette triple proposition fut adoptée à l'una . ^ité, et Merlin (de Thionvllle) , prenant aussitôt la parole : < Je tanande que M. Robespierre soit chargé de rédiger avec bon âme de feu le récit de cette fête, et qu'il soit prié de ne pas oublier qu'un ^yen (c'est moi) a entendu dire à un homme du peuple que, sans La
(^) Voyez les Aeto/tttfOfM de Paris, numéro 145, où se trouve une relation très- ^^plëte de cette fête, dont rendirent compte la plupart des journaux du temps.
Fayette, les prêtres et les baïonnettes, tous les peuples seraient heureux (1).»
Cette fête de la Liberté, si grandiose et si paisible, et à laquelle tous les partisans de la cour avaient essayé de mettre obstacle, porta au comble l'exaspération des Feuillants et des royalistes ; ils se sentirent vaincus. Sans doute ils avaient compté sur quelques désordres pour avoir l'occasion de calomnier le peuple et de persécuter les patriotes, comme à Tépoque du 17 juillet; leur attente fut trompée. Les membres du directoire du département n'en écrivirent pas moins à Pétion une lettre courte et sèche, aûn de lui recommander la plus sévère vigilance de la police pour le lundi « lendemain d'un rassemblement » , suivant leur expression à dessein méprisante. Robespierre, à qui son ami le maire de Paris avait communiqué cette injonction injurieuse pour la population parisienne, ne put contenir son indignation ; et le soir aux Jacobins, la lettre des Talleyrand et des Beaumetz à la main, il demanda à qui devait s'appliquer ce terme de vigilance, ou des membres du directoire, toujours prêts à trahir la nation, ou du peuple, qui la veille avait donné un tel exemple de calme, de modération et de patriotisme? Ah! suivant ces messieurs, il fallait l'empêcher de sentir sa propre dignité, empêcher la justice et l'humanité d'être jamais entendues, afin de permettre aux plus méprisables des hommes de régner au nom de la liberté^et d'exercer hypocritement le plus intolérable des despotismes. Mais c'étaient eux-mêmes, disait-il en finissant, qu'il était nécessaire de surveiller avec soin, pour s'opposer à ce qu'au nom sacré de la loi, profané par eux, ils ne semassent les germes de la guerre civile et ne persécutassent partiellement les meilleurs citoyens (2). Il est aisé de comprendre quels trésors de haine s'amassaient dans le cœur des royalistes contre un homme qui, à toute heure et d'un front inébranlable, défendait la Révolution, la démocratie, la liberté. A tout prix il fallait aux Feuillants une revanche de cette fête de la Liberté ; la mort du maire d'Étampes, récemment tué dans une sédition, événement regrettable auquel les patriotes étaient bien évidemment étrangers, leur fournit l'occasion tant cherchée, et nous les verrons bientôt opposer à la cérémonie du 15 avril une fête expia-* toire en l'honneur du maire Simonneau, de qui nous aurons prochainement à nous occuper.
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Consiitution, numéro 179.
(2) Ibid., numéro 179.