LIVRE VII. THÉROIGNE DE MERICOURT ET ROBESPIERRE
n n'est pas jusqu'à la fameuse Théroigne de Méricourt qu'ils n'eussent recrutée, et qui ne rompit en visière à ce rude jouteur accoutumé pourtant à Taffection des femmes. De quel trait avait-il donc atteint la jolie Luxembourgeoise? Avait-il indiscrètement cherché à savoir par quel charaie mystérieux s'étaient ouvertes pour elle les lourdes prisons de rAutriche? Avait-il, ignorant qu'un pli de rose sufGt à blesser une femme, dédaigné sa beauté piquante ou douté de la puissance de ses yeux pour convertir les aristocrates à la cause de la Révolution? Nullement; maïs il pensait que le rôle de la femme ne devait pas s*exercer sor la place publique ; et sans lui interdire la discussion des grands problèmes politiques, littéraires, philosophiques, — ce dont il la jugeait fort capable, comme il l'avait déclaré, on s'en souvient peut-être, en reœvant à l'académie d'Arras mademoiselle de Kéralio, aujourd'hui madame Robert, — il aimait mieux la voir demeurer gardienne des vertus domestiques et réserver pour le foyer sa douce influence et ses talents que se jeter au milieu des agitations populaires et compromettre dans la mêlée ardente son rôle de médiatrice. Or, le 13 avril, au moment où il ?enait de défendre son ami Pétion contre les diatribes des André Chénier, des Dupont de Nemours et des Roucher, parut une députation des habitants du faubourg Saint-Antoine, dont l'orateur se plaignit que Théroigne eût provoqué des assemblées de femmes, répétées trois fois par semaine, et se fût servie des noms de Robespierre, de Collot-d'Herbois et de Santerre , pour y attirer leurs épouses et leurs filles. Robespierre se contenta de déclarer que pour sa part il n'avait jamais eu de relations particulières avec Théroigne. La société, après quelques explications de Santerre, avait mis fin à l'incident en passant à l'ordre du jour (1). Les paroles de Robespierre n'avaient eu rien de bien méchant, et certes il eût pu montrer plus de mauvaise humeur de l'abus qu'on avait fait de son nom. Néanmoins on alla répéter à Théroigne qu'il avait mal parlé d'elle aux Jacobins; à quoi elle répondit, il paraît,, en s'adressant à un ami des Girondins : « Ce n'est pas moi qui parlerai mal de lui (2). » Cependant, à quelques jours de le, pérorant dans le café Hottot sur la terrasse des Feuillants, elle annonça qu'elle retirait 800 estime à Robespierre. C'était le 23 avril. Rapportée le soir aux iao^ins, cette déclaration y avait excité une hilarité générale. Théroigne de Méricourt assistait justement à la séance, dans la tribune des
(1) Jvmnul âea débatê et di la eomtpondanc» de la Société, etc., numéro 177. Si Sûtiés{nerTe eherchait « à enleyer les femmes, » comme le prétend délicatement M. Miehelet (t. HI, p. 404), ce n'était pas du moins par des moyens bas et tuI- Sûres.
(9 Voyez nue brochore anonyme intitulée : Aux Jacobim, in-8* de 20 p. (p. 17).
19t HISTOIRE DE ROBESPIERRE
femmes. Irritée, elle enjamba lestement la balustrade, se précipita dans la salle, et, s*arrachant aux mains qui essayaient de la retenir, elle s'élança vers la tribune, pu, du ton le plus animé et avec des gestes violents, elle demanda la parole. Un tumulte inexprimable s'ensuivit. Le président fut obligé de se couvrir, et Ton eut toutes les peines du monde à éconduire l'irritable amazone (1). De ce jour elle appartint tout entière à la Gironde.
Constatons bien la situation des Girondins à cette époque. Dans l'Assemblée législative, la majorité leur appartenait; par Roland, Lacoste, Claviëre, et même par Dumouriez, ils étaient maitres du ministère et disposaient de la feuille des bénéfices, cet irrésistible instrument de pouvoir et de corruption ; le chef de la municipalité, Pétion, flottait indécis entre eux et son vieux compagnon d'armes, mais il n'était sortes de moyens dont ils n'usassent pour l'attirer dans leur parti, et ils y réussirent trop bien. Enfin, par leurs journaux, la Chrth nique de Paris ^ de Condorcet; le Patriote françoiSy de Brissot; les Annales patriotiques ^ de Mercier et Carra;, le Courrier des Départemens^ de Gorsas, etc., et bientôt par la Sentinelle de Louvet, qu'on affichait en placards dans les rues, et dont les frais étaient couverts par le ministère de l'intérieur, ils se croyaient les suprêmes régulateurs de l'opinion publique. Ils prétendaient même avoir la main haute sur la société des Amis de la Constitution, et si Robespierre y triomphait, c'était uniquement, disaient leurs journaux, grâce à rintervention des tribunes, mensonge auquel on espérait prendre les lecteurs des départements. Ils avaient enfin tout ce qui peut donner dans un pays Tinfluence, le pouvoir, la considération ; mais il leur manquait la vraie foi démocratique, et c'est pourquoi Robespierre leur fut supérieur et devait les vaincre ; il était la conscience de la Révolution.
Un événement survint, impatiemment attendu par les Girondins : la guerre, la guerre qu'ils avaient réclamée avec tant d'insistance, préconisée avec tant de passion, fut déclarée enfin; et dès lors, tous leurs vœux étant comblés, ils purent se crq|[re pour longtemps les souverains arbitres du pays. Du reste, les conditions dans lesquelles on se trouvait trois mois auparavant, quand Robespierre, de son côté, luttait avec tant d'ardeur et de conviction pour le maintien de la paix, s'étaient singulièrement modifiées. L'Empire, en effet, venait de jeter
(1) Journal des débats et de la correepondance de la Société des Amis ds la Cofutitutiow numéro 183. — On sait coramont, à la suite d^un indigne outrage subi en pleine terrasse (les Feuillants, la pauvre Théroigne devint folle. Enfermée dans une maison d'aliénéi, elle y mourut au bout de 24 ans, sans avoir pu en sortir, bien qu^elle eût, dit-on, recouvré l'usage de sa raison.
U?RE VU. — DÉCLARATION DE GUERRE A l'aUTRICHF. 199
i h France un défi solennel en réclamant d'elle la satisfaction à donner aux princes allemands possessionné^ en Lorraine et en Alsace, larestilotion du comtat d*Avignon au pape, et enfin des mesures qui permissent au gouvernement de Louis XVI de réprimer tout ce qui serait de oatore à inquiéter les autres États (1). Aussi une violente indignation edata-t-elle au sein de l'Assemblée législative lorsque, dans la séance du 19 avril, le ministre des affaires étrangères eut fait connaître les prétentions de l'Autriche. Venir soi-même proposer aux représentants de la nation de venger l'honneur de la France outragée était assurément, de la part du roi, une démarche habile. Il s'y résolut à l'instigatioa de Dumouriez, quel que fût d'ailleurs son déplaisir de rompre avec une puissance de laquelle il attendait le rétablissement de son tràne sur les anciennes bases, au moment même où il allait inviter le pays à tirer l'épée contre elle. Mais le lendemain quand, après la iedure du rapport de son ministre des relations extérieures, Louis XVI eut, au milieu de l'Assemblée frémissante , prononcé ces paroles : c JevienSy aux termes de la constitution, vous proposer formellement la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohème (2), » ses yeux, assure un écrivain royaliste, se remplirent de larmes (3).
Ah! c'est qu'en effet il ne s'agissait plus de la petite guerre restreinte imaginée par Narbonne, et au delà de laquelle d'abord les Girondins eux-mêmes n'allaient pas dans leurs rêves ; de cette guerre <|Qi eût permis au roi de se jeter dans les bras de l'armée, d'y chercher on refuge, et de s'en servir, sinon pour rétablir l'ancien régime, au moins pour interpréter la constitution à la manière des Feuillants, c'est-à-dire contre le peuple et la liberté ; non, c'était la Révolution armée que l'Assemblée nationale précipitait sur l'Europe en décrétant ia guerre contre l'Autriche; c'était l'humanité tout entière, suivant la belle expression de Condorcet, conspirant pour la liberté universelle da genre humain [li] ; c'était enfin cette guerre des peuples contre les lois qu*avait demandée Robespierre lui-même, pour le cas où les rois auraient l'audace de poser des conditions à la France. Merlin (de Thionville) traduisit bien la pensée de Maximilien, Iprsqu'il s'écria : c II faut décréter la guerre aux rois et la paix aux nations. » On corn-
(1) Voyez ce que dit à cet égard le marquis de Perrièrea lui-mÔme daus ses ifemoim^ t. III, p. 63.
(2) Le successeur de Léopold n^était pas sacré encore ; quelques jours plus tard il nmitait sur le trône d'Autriche sous le nom de François II. Voyez le MonUevr des 20 et 21 avril 1792.
V3) Mémoire» tirés dujMpitn d'un homme (PÉtal^ 1. 1, p. 933* (^ Moniteur du 22 avril. Séance du 20 an soir.
194 nSTOIRB DE ROBESPIERRE
prend maintenant les terreurs, les défaillances de la cour, et comment, en traitant sous main avec un prince contre lequel lui-même avait solennellement demandé au pays de tirer Tépée de la Révolution, le malheureux Louis XVI devait accélérer sa chute et se frayer le chemin de réchafaud.
Mais la guerre conduite par La Fayette, par ce général appelé en violation de la constitution au commandement d'une armée, voilà ce que Robespierre jugeait souverainement funeste. Placé, illégalement ou non, à la tète de nos troupes, La Fayette était au moins tenu de rester dans les limites de sa charge, de ne pas quitter son armée, et surtoot de ne point se mêler des affaires de Tin ter leur, lesquelles n'étaient nullement de sa compétence ; au lieu de cela on le voit, en vérh table brouillon, mettre la main à tout, abandonner son poste pov se rendre à Paris, et là, du ton le plus ridicule, prendre des airs de modérateur, menacer, presque donner des ordres. Il était Tespoir, la forteresse, Vancre de salut de ceux qui rêvaient le remaniement de la constitution dans un sens aristocratique, de ceux qu'on appelait le parti des deux chambres, tandis que Robespierre et ses amis voulaient la constitution, rien que la constitution, mais loyalement, mais fidèlement interprétée et exécutée. Rêvant le rôle de Monck plutôt que celui de Cromweli, le général en viendra bientôt à parler comme en mattre à TAssemblée nationale. Robespierre le connaissait donc bien et ne se trompait point sur ses intentions quand il le poursuivait avec tant d'acharnement. « Nous verrons, » s*écria*t-il, indigné, le 18 avril aux Jacobins, c si un lâche doit nous conduire à la conquête de la liberté... Plus la Fayette multipliera ses crimes, plus nous le dénoncerons... Combattons toujours avec les armes du 1 5 : le calme et la raison . » Et comme à ces paroles la société retentissait d'applaudissements frénétiques, il engagea ses concitoyens à ne pas faire entendre d'acclamations quand il accusait La Fayette. « Ce n'est pas cette société qui le poursuit, » ajouta-t-il» « c'est Topinion publique (1). d
{!) Journal âe9 débats itàeU correspondance de la Société du Àmitdt la CoiuliMi^i numto mo.
UYRE VU. — COVVENT LA GUERRE DOIT ETRE CONDUITE If 5
Le lendemain, la question des bustes du général et de BaiHy, toujoars debout à l'Hôtel-de- Ville, ayant été a'gitée de nouveau, Robespierre rappela qu'ils avaient été érigés par l'ancienne municipalité, dont rinscription mise au bas du buste du général : A M. le marqms ù La Fayette^ attestait Tesprit contre-révolutionnaire. Cet hommage avait été le fruit des plus basses intrigues, mais la société n'avait pas & s'en occuper ; c'était aux magistrats municipaux à décider s'il leur convenait de s'honorer eux-mêmes en purgeant l'Hôtel-de-Ville de cet objet d'adulation.
Merlin (de Thionville] prit la parole après lui ; il expliqua ce qui s'était passé dans la journée à l'Assemblée législative, et se plaignit vivement d*avoir été interrompu au moment où il avait voulu parler contre la guerre, telle du moins qu'on lui semblait vouloir la faire. Robespierre remonta alors à la tribune, afin de rendre justice au patriotisme de Merlin; puis, après de nouveaux discours de Merlin et de Carra, abordant lui-même la question du jour, il commença par déclarer qall était d'avis qu*on occupât les Pays-Bas, Liège, la Flandre, le Brabant. t La seule chose qui doive nous intéresser, » dit-il ensuite, c ce senties moyens d'exécuter cette utile entreprise ; c'est-à-dire il faut faire dans ce moment, comme je l'ai proposé plusieurs fois» non pas la guerre delà cour et des intrigants dont la cour se sert, et qui, à leur tour, se serrent de la cour, mais la guerre du peuple : il faut que le peuple français se lève désormais et s'arme tout entier, soit pour combattre ao dehors, soit poiu* surveiller le despotisme au dedans. > Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles, que la France n'allait pas tarder à réaliser. Certes, coniinuait-il, si cette guerre avait été amenée par une attaque étrangère, sollicitée par le peuple ; si au dedans on n'avait à redouter aucune conspiration, il n'y aurait qu'à laisser le champ libre aux généraux et au pouvoir exécutif lui-même; mais quand la guerre civile était imminente, n'avait-il pas raison de <90Dseilier au peuple français de s'armer tout entier pour combattre les ennemis du dehors et surveiller ceux du dedans? Il craignait surtout qo'on ne détournât la nation de ses affaires intérieures pour Toccuper BDiquement d'objets extérieurs; car, ille savait bien, c'était là unecoi>tnme assez habituelle aux gouvernements despotiques; c'est pourquoi il lui semblait plus nécessaire que jamais d'avoir les yeux sur le pouvoir exécutif et les autorités constituées, trop dociles, en général, aux inspirations des intrigants, des ambitieux, des partisans de l'ancien régime, de tous ceux qui cherchaient dans la Révolution un moyen de s'enrichir, et qui voyaient dans la guerre et les troubles civils le chemin le plus coiu't pour arriver à leurs fins. Mais cette guerre, dont on
espérait tirer parti contre la Révolution, il fallait, disait encore Robespierre, la retourner contre les ennemis de la liberté ; il fallait surtout s'efforcer de prévenir la guerre civile. A Ténergie et k la fermeté on reconnaîtrait les vrais patriotes. Et semblable à Caton dénonçant César, il demandait ce qu*on ne devait pas craindre en voyant à la tête d'une armée un général attaché à la faction de la cour, persécuteur de ses concitoyens. La Fayette doit être destitué, disait-il en terminant, si Ton veut étouffer dans son germe la guerre civile; autrement il ne répondait point de ne pas voir triompher les manœuvres qu'il avait si souvent dénoncées (1).
Dans ce discours, pas un mot, pas une allusion à l'adresse des Girondins; il était bien évidemment dirigé contre les Beaumetz, les Talleyrand, contre tous ces tartufes de la Révolution, poursuivis avec tant de violence par la Gironde elle-même ; mais Condorcet et Brissot ne pouvaient pardonner à Robespierre de prendre si vivement à partie ce La Fayette dont ils avaient si souvent entonné les louanges, et qu'aujourd'hui ils se trouvaient dans la nécessité d'attaquer, sous peine de passer peut-être, aux yeux du peuple, pour ses complices. Timidement d'abord ils essayeront sa défense, pour tâter le terrain, comme ils avaient fait à l'égard de Narbonne, sur lequel Condorcet, dans sa Chronique^ ne tarissait pas en éloges. Nous entendrons tout à Theure Bri$sot, dans une violente philippique contre Robespierre, traiter La Fayette d'homme sans importance, sans caractère, incapable de rem- ..plir le rôle de protecteur. Eh bien! ouvrons les Mémoires de ce même Brissot, et nous y lirons : « Dès longtemps, la conduite de La Fayette à la tête de son armée était suspecte aux yeux des patriotes, et avant • qu'il ne se mît en révolte ouverte il était démasqué... Plus de trois i mois avant les événements du 20 juin..., La Fayette eût mérité d'être y destitué (2). » Or, c'était le 23 avril que Robespierre demandait la destitution du général ; il n'avait donc pas tort ; et pourtant Condorcet i et Brissot lui en faisaient un crime, jugeant sans doute prudent de ; ménager un homme cher à la haute bourgeoisie dont ils étaient euxmêmes les représentants, et que Brissot attaquera à son tour avec la dernière violence deux mois après, c'est-à-dire précisément quand ; les prédictions de Robespierre se seront accomplies.
(1) Journal des débats et de la correspnntlonce de In ^orété des Ajy,is de la Consitituthn. jium6ro 181. I
(2| Voyez les Mémoires posthumes de Urhsot^ publiés pîir son fils, t. III, p. 233 I et 234.
ilVR£ VII. — lALOLSIE DES GIRONDINS Wl
Qa est douloureusement centriste quand on songe aux résultats fonesles de la division de ces hommes, dont f union eût sans aucun doute assuré immédiatement et à jamais le triomphe de la Révolution. S les Girondins avaient montré envers Robespierre la même tolérance que leur témoigna celui-ci au début des mémorables discussions sur la gaerre, ils n'auraient point compromis dans des personnalités déplorables une cause qu*en définitive ils servaient les uns et les autres; et, soosles auspices de la liberté victorieuse, la question sociale eût pu se ïfaoudre pacifiquement. Mais la jalousie dont ils étaient dévorés perdit tort; car, encore une fois, on a vainement tenté d'intervertir lesrôles, ce sont eux qui furent tourmentés par le démon de l'envie; on le nierait vainement. De cela Guadet va nous fournir tout à l'heure des preuves éclatantes et des témoignages irrécusables.
la popularité de Robespierre, avons-nous dit, les offusquait; elle les poursuivait comme un fantôme, et en la voyant contre-balancer, à elle seule, Timmense pouvoir dont ils disposaient alors, ils entraient dans des colères sourdes ; le moment n'était pas éloigné où leurs fcrenrs allaient faire explosion. Elle rayonnait en effet d'un bout de la France à l'autre, celte popularité sur laquelle la calomnie n'avait encore essayé de jeter aucun reflet sanglant, et le grand nom de Robespierre était dans toutes les bouches. Si des différends s'élevaient entre fa patrons et des ouvriers, c'était lui surtout qu'on demandait pour arbitre (1). Robespierre, lui écrivait de Caen la société populaire des Abus de la Constitution, « ce nom qui fait ta gloire, ce nom qui porte fcffipoi dans l'âme des tyrans, sera le mot d'ordre qui nous ralliera pour les combattre (2). » Dans nombre de salles des séances des ^étés patriotiques son portrait figurait à côté de celui de Mirabeau, ^ y recevait, suivant un de ses anciens collègues à l'Assemblée consente et son futur collègue à la Convention, suivant Vadier, qui sera l'un de ses proscripteurs, « y recevait l'hommage journalier des
'^l) Pétition de 4,000 ouvriers dans le Journal des débats et de la correspondance ^^Sùâété, etc., numéro 182.
^ Adreue de la société des Amis de la Constitation de Caen, à Robespierre, si- ÇïÉeMenard, président ; Hardy, vice-président; Victor Fcron, Lelarge fils et Beaunier, ^^ du 7 niars 1792, Voyez-en le texte tout entier dans les Papiers inédits^ etc..
ItS HISTOIRE DE ROBESPIERRE
amis de la liberté et des admirateurs des grands hommes (1). » Être Viâole du peupfel voilà le grand crime dont les Girondins, levant enfin le masque, vont Taccuser hautement en public. En attendant, presque chaque jour leurs journaux contenaient contre lui les insinuations les plus perfides. Entre tous se distinguait la feuille de Condorcet, la Chronique de Paris; et, le 22 avril, Tex-marquis publiait contre les Jacobins, dont les principaux membres étaient, selon lui, vendus au roi de Hongrie, ou pour mieux dire à l'empereur d*Autriche, un violent article, dans lequel il osait assurer que les adversaires de la guerre étaient payés par la liste civile. Robespierre n'était pas nommé, il est vrai; mais qui pouvait douter que ces lignes ne s*appliquassent particulièrement à lui? Cette calomnie, d'ailleurs, nous verrons les Giroa* dius la reproduire à satiété contre Robespierre pendant les mois de mai et de juin (2). De telles insinuations, on le pense bien, ne pouvaient manquer d'être énergiquement relevées, et d'attirer, de la part de certains patriotes, des représailles violentes.
Merlin (de Thionville) apostropha Condorcet en pleine Assemblée législative, comme nous l'apprenons par ces lignes signées de Chéron, un des députés siégeant sur les bancs de la droite : « Un journaliste, ci-devant littérateur distingué, M. Condorcet, que j'ai déjà dénoncé à l'opinion publique comme calomniateur, et que M. Merlin lui-môme a dénoncé hier à l'Assemblée nationale, dit dans sa feuille, d'avant-bier que ceux qui ont voté contre la guerre sont payés par un M. T... Il est bien important que ce M. T... soit connu ; je somme M. Condorcet de le nommer en toutes lettres (3). » Le 23 avril, aux Jacobins, Merlia renouvela son attaque contre le rédacteur de la Chronique^ l'invita à fournir les preuves de ses assertions et à s'expliquer sans détour sur ceux qui , selon lui, « n'avaient de principes politiques que leur egoïsme. :» Dans cette même séance, Brissot et Condorcet furent également l'objet des récriminations les plus vives delà part de Chabot, de Duperret et de Tallien ; ce dernier les traita d'ambitieux, de Cromv^ells, et proposa è la société de soumettre tous ses membres à un scrutin épuratoire. Collot-d'Herbois, de son côté, s'en prit au procureur général syndic Rœderer, précédemment dénoncé par un membre de la société pour avoir dîné chez M. de Jaucourt, député connu pour son ardent
(1) Lettre de Yadier (de Pamiers, en date dn 12 avril 1792). Voyez Pmfitn inéâitt. t. 111, p. 338.
(2) M. Michelet, qui 'nous montre Robespierre « se répandant en vagues «t n^nbrenses dénonciations Jt (t. III, p. 396), s'est bien gardé de nous faire part de tontes
inventions des Girondins et de révéler à ses lect<?nn tant d^odieuses perfidies.
(3) Jotimoi de Paris, du 25 avril 1792. •
UVRE VU. — IHMJVeLLB SORTIE COMTUE LA FAYETTE 10t
lOf aliame. DeiDânâer compte à un citoyen de ses relations de table el de saloo serait évidemment, en temps ordinaire^ la diose la pins abswxie du monde; mais à cette époque, où les salons de l'aristocratie étaient le foyer des intrigues et dçs complots contre-révolutionnaires, il paraissait assez naturel de suspecter un fonctionnaire important, oûonmé jadis en raison des preuves de dévouement qu'il avait données à la Révolution, et qu'on voyait maintenant fréquenter des ennemis avoués de cette même Révolution.
Robespierre, qui avait bien quelque droit de se plaindre, demeura complètement étranger à ces dénonciations. Il monta aa^si à la tribune, nais pour déclarer qu*en ce qui le concernait il remettait à un autre mment le soin de démasquer les traîtres et les intrigants. Or ceux qa'il avait jusqu'ici considérés comme tels, c^étaienf; les Feuillants, les membres du directoire de Paris, dont les menées contre*révolution-' aaires n'étaient un mystère pour personne; c'étaient les Beaumctz^ les La Fayette, les Lameth, et si jamais accusations furent peu vagues et peu ténébreuses, ce furent assurément celles dont il se ût lorgane* c Qu'on n'aille pas dire alors, » poursuivait>il, « que nous divisons les patriotes. C'est la véritable union que demandent les amis de la Mberté. :i Entre la probité et la perfidie, entre la vertu ei le vice, il n-y i?ait pas d'alliance possible à ses yeux, et il se réservait de déchirer m jour le voile qui couvrait les plus affreux complots. « Il faut, i» disait-il, t que quand le coup sera frappé, il soit décisif; qu'il n'y ait plus dans l'État le parti de la liberté et celui des fripons; il faut que tous ceux qui seront intéressés à la décision de cette grande cause soient présents à la discussion. Je voudrais que la France entière l'eDtendtt, et alors c'en serait fait de tous les intrigants et de tous les ennemis de la constitution. Je voudrais surtout que le chef coupable de toutes les factions y assistât avec toute son armée. Je dirais à ses soldats en leur montrant ma poitrine : Si vous êtes les loldats de La Fayette, frappez; si vous êtes les soldats de la patrie, dcoutez-moi; et ce moment serait le dernier de La Fayette. Je B*eD dirai pas davantage. J'ai peut-être un peu effrayé : mon intention était d'éveiller les honnêtes gens et de les convaincre qu'ils dM?ent en ce moment croire que la patrie est exposée aux plus grands dangers. » À la suite de ce discours, il promit à la'société de lui présenter un tableau complet des machinations ourdies contre la Révoluti<», appuyé de pièces justificatives (1). Or qui Robespierre avait-il
W Journal des débats et de la correspondance de la Sot iétc des Amis de la C(m$tituti<m,
en vue ici? évidemment cette faction qu'il avait déjà dénoncée, qp& dans la guerre étrangère voyait un moyen d'abattre la Révolution, et non pas ceux de ses adversaires que lui-même avait appelés à diverses reprises des iigislateur$ patriotes. Il n'avait nommé ni Brissot, ni Condorcet; il n'avait pas fait la moindre allusion à leurs personnes, et nul ne le démentit quand quelques jours plus tard, répondant aux injustes agressions de Brissot et de Guadet, il s'exprima ainsi : « Je n*ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux dénon* dations faites ici par MM. Collot-d'Herbois, Merlin et Chabot ; je les «i atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et, je le jure par la patrie et par la liberté, mon opinion à tout ce qui tient à cet objet est indépendante, isolée ; ma cause ni mes principes ne tiennent à ceux de personne. » Mais les Girondins sentaient bien que^ de tous les patriotes qui avaient refusé de s'enrôler sous leur bannière, Robespierre était le seul dont l'influence fôt supérieure à la leur, et que, s'ils parvenaient è l'abattre, ils n'auraient désormais aucuns rivaux à redouter. Ils s'attachèrent donc à le rendre responsable de toutes les dissensions dont la société des Jacobins avait été le théâtre, dissensions si souvent provoquées par eux, de toutes les agressions plus ou moins justes dont ils avaient été l'objet, et ce fut à lui, qui jusqu'à ce jour, nous le répétons, s'était montré plein de modération et de convenance envers eux, que Brissot et Guadet s'attaquèrent avec un adiarnement sans exemple.
Le 25 avril 1792, Brissot monta à la tribune des Jacobins, armé d'un volumineux discours. Il y resta pendant près de deux heures, et durant tout ce temps ne cessa de s'occuper de lui et de son ami Condorcet, comme s'ils eussent été l'un et l'autre les véritables piliers de la Révolution, les sauveurs de la liberté ! Ce long panégyrique de soimême pouvait paraître au moins étrange de la part d'un homme qui« venait reprocher à un adversaire d'assiéger toujours la tribune et de parler sans cesse de lui. Et pourquoi cette interminable justification ? Pour répondre à quelques reproches adressés par Tallien, Chabot et Duperret. Mais alors c'eût été à eux qu'il aurait fallu s'en prendre, et non point diriger toute une philippique ardente, envenimée, contre
UYRE VU. — TIOLENTB PHILlPPfQUb DB BRISSOT 201
ItAespierre qui ne Tavait pas nommé, et n'avait jusqu'ici jamais ouvert h boudie au sujet de Condorcet.
Après avoir énuméré les services rendus par lui à la cause de la BévolatioD» après s'être justifié du crime d'entretenir une corresponéaoce avec La Fayette et Narbohne, et avoir accusé ses adversaires de copier le langage des Gauthier, des Royou, des Mallet du Pan, « ces IcdlicQlaires odieux », Brissot se félicitait de voir les places occupées par tes Jacobins. Mais on sait sur qui, de préférence, tombaient les Aveors ministérielles; et si les patriotes, toujours un peu soupçonweai, redoutaient la corruption, peut*étre avaient-ils de fortes raisons foar cela, c Plût au ciel, » s'écriait Brissot, c que tout fût Jacobin, fi^is le trdne jusqu'au dernier commis ! » Â cela il y avait un malikor, c'est qu'à peine en plaoe nombre de Jacobins dépouillaient leur i&Foudie amour de la liberté, et jetaient bas, comme une vieille jiéfroque, la livrée du patriotisme. Toutefois le trait n'en était paa jlioîns habile, et Camille Desmoulios ne put s'empêcher de grommeler «ntre ses dents, assez haut pour être entendu : « Que d'art, le eoqmn(l)!»
Après un éloge pompeux de la dénonciation, « l'arme du peuple, » ifisait Brissot, « arme utile, arme nécessaire » — dans ses propres auôBs et celles de ses amis, pourrions*nous ajouter, — mais qu'il troublait détestable dès qu'elle était maniée par ses adversaires, Brissot se fanandait comment on pouvait voir dans La Fayette un nouveau QromweU, un nouveau Protecteur? C'était, selon lui, ne connaître ni Cromwell, ni La Fayette, ni le peuple français. A l'égard de Cromwell et da peuple français. Napoléon devait se charger plus tard de lui don- KT un démenti, et, quant à La Fayette, ce sera Brissot lui-même qui tientêt deviendra son plus violent accusateur. Arrivant ensuite à lobespierre, sans le nommer, car il prétendait le faire reconnaître à fe signes certains, il disait : < Rappelez -vous qu'Aristide et Phocion n'assiégeaient pas sans cesse la tribune ou les places publiques, mais fi'Ss étaient à leur poste, au camp ou dans les tribunaux... » Cette dosion si transparente fut couverte d'applaudissements, s'il faut en croire la feuille de Condorcet (2) ; mais la Chronique de Paris ne reçu* hit pas devant un mensonge pour faire pièce à un ennemi, et comme k/ottyno/ des débats et de la correspondance de la Soditiy qui mentemait avec soin les interruptions de toute nature, es|; muet à cet ^rd, il est permis de supposer que ce mot ne causa point autant de sensation. Les épigrammes n'étaient rien, du reste, auprès des injures
>1) Yoyez le premier numéro de la Tribune des Patriotes. I 1^ Chnmiqtie de Paris, an 21 axril 1792.
fû2 HISTOIRE DE ROBSSPIfiftttE
parsemées dans ce discours de Brissot : agitateur, tribun dierchant k accaparer les réputations pour accaparer l'empire, flatteur du peuple, tfran des opprimés, distillant le poison des défiances, hypocrite de patriotisme, telles étaient les aménités à l'adresse de Robespierre.
Hypocrite de patriotisme I Était-il possible de se montrer plus amer et plus injuste envers Tbomme qui depuis trois ans avait donné à sa patrie, au peuple, à tous les déshérités de ce inonde, son génie, soa repos, sa vie même? Et Ton s*étonne qu'ainsi insulté Robespierre A senti Némésis tressaillir dans son cœur, et que, poussé par la colère, 'i ait pu, à son tour, dans de trop justes représailles, dépasser la mesure! « Qui êles-vous? Qu'avez-vous fait? Où sont vos travaux? les servioei rendus à la patrie, à la liberté? » disait Bris&ot, apostrophant encore ei. ces termes le grand citoyen, dont les discours étaient dans toutes \m mémoires, les écrits dans toutes les mains, et qui au sein de rAssemblée constituante avait soutenu presque seul le poids de la Révolution» En revanche, venait un dithyrambe, ridicule à force d'être exagéré, es rbonneur de Condorcet, qui devait déshonorer son nom et son beaa talent en éditant dans son journal tant de calomnies sans nom (-!)• Singulier contradicteur que ce Brissot, et bien propre à former les oœurs à la liberté! Les partisans de la guerre, c'est-à-dire lui, Coa* dorcet, Guadet, voulaient honorer la Franco, faire triompher sa constitution, etc. ; quant à ses adversaires, il n'affirmait point, par una figure de rhétorique bien connue, qu'ils fussent payés par la lisSt civile, — calomnie renouvelée de Condorcet, — mais il les présentai comme voulant la même chose que les partisans de la cour, c le silence, la lâcheté, » et comme parlant le même langage que les Royoi et les Durosoy. Et après avoir ainsi pendant deux heures décrié, dif famé, calomnié, dénoncé, tout en s'élevant contre de tels débats sou* levés par un misérable amour-propre, Brissot proposa naïvement à la 'société de passer à Tordre du jour, comme si l'homme qu'il avait invectivé avec tant de fiel et d'amertume, et qui froidement, sans souf-* fier mot, sans l'interrompre, l'avait entendu d'un bout à l'autre, pouvait garder le silence, dévorer cet affront public et ne pas confondre l'imposture (2).
(1) Voici ce qae quelques jours après on pat lire, dans un artioU beancotip plus Sk\9^
rable à la Giroade qu'à Robespierre, contre lequel il est même assez clairement dirigé: € L'éloge immodéré de M. Condorcet n'était pas moins maladroit. Sans doute M. Condorcet a des talents ; mais le comparer aux plus grands hommes de Tantiquité, c^est on sot enthousiasme, et louer son patriotisme alors qu'il s'obstine ^ défendre Narboonet c'est en quelque sorte arborer les couleurs de Narbonne, et cette livrée ne sera jamais celle que des iutrigans et des esclaves. » {Révolutions de Paris, numéro 146^
(2) Voyez ce discours de Brissot dans le Journal des débais et ds la eorrespondancsde
UVRE VII . — GOAOET LOI PROPOSE DE SE CO]!H>ANKER A L OSTRACISME tOt
A peine Brissot avait-il achevé que Robespierre s'élança à la tribune. Comine il n'était pas inscrit, il demanda la parole pour une motioD d'ordre; mais Guadet la lui ayant disputée, il la lui céda, ne ^'attendant peut-être pas à entendre un second réquisitoire plus violent et non moins injuste que le premier. Jamais, en effet, d'aucune façon directe ou indirecte, il n'avait attaqué ce député de la Gironde. Quand, paruneétrangè intolérance, Maximilien avait été, un mois auparavant, pris à partie par lui pour avoir invoqué le nom de la Providence, il lui avait adressé une réponse dont on n'a oublié sans doute ni l'élévation ni la convenance parfaite. Dans l'avant-dernière séance, il est vrai, Robespierre avait dénoncé un complot, un plan concerté de guerre civile; mais en quoi cela concernait-il les Girondins? et qu'y avait-il là d'étonnant à une époque oii chaque jour s'ourdissaient de nouvelles trames contre la Révolution? quand Brissot avoue dans ses Mémoires que, dès le mois d'avril» La Fayette aurait dû être destitué? En admettant même qu'il y eût dans cette dénonciation quelque chose de trop vague» appartenait-il aux Girondins de s'en plaindre, eux qui venaient d'inventer ce fameux comité autrichien dont, avec une mauvaise foi rare, ils accusaient tous leurs adversaires. Feuillants et Jacobins, Lameth et Ro« bespierre, d'être membres? Mais laissons parler Guadet, car il résume bien h lui seul l'esprit dont étaient animés les Girondins à l'égard de Robespierre, et de sa bouche même nous allons recueillir l'aveu lirécieux du crime qu'ils lui reprochaient par-dessus tout.
Orateur impétueux et tranchant, Guadet, comme s'il eût été personnellement accusé, commença par se défendre de vouloir un Protecteur, se disculpa d*étre un partisan de Narbonne, puis, poussant drcHt à Robespierre, demanda à la société de faire justice «r de ces orateurs empiriques » ayant sans cesse à la bouche les mots liberté, tyrannie, ccxijuration, et mêlant toujours à leur éloge personnel des flagorneries fWff le peuple. A ces paroles si haineuses, si amères et d'une si perçante allusion, de violents murmures éclatèrent, et Fréron demanda le
te Société j etc. H fni imprimé presque immédiatement avec le discours de Guadet, sous ee titre : ËMacoura de MM. Brissot et Guadet, députés à l'Assemblée nationale^ prononcés à la séance tU la Sociéié des Amis ds la Constitution^ le 26 avril 1792, Tan IV de la liberté. IzHd* de 21 pages (de Timp. du Patriote français).
d04 HISTOIRE DE ROBESPIERRE
rappel à Tordre de l'orateur pour avoir calomnié Robespierre; mais La Source présidait, La Source, un des membres de la Gironde. Ce fut Fréron qu'il rappela à Tordre, et il maintint la parole à Guadet. Celuici prétendit alors qu'il avait été insulté et traité de scélérat le jour où il avait combattu Topinion de Robespierre « avec toute Tbonnèteté qui convient, » dit-il, » à un citoyen dont on admire les sentiments. » C'était déjà se mettre singulièrement en contradiction avec soi-même, que de traiter d'orateur empirique un citoyen dont on s'avouait l'admirateur.' Guadet n'avait pas été heureux dans sa première campagne contre Robespierre, et, ne pouvant lui pardonner son échec, il lui reprocha, après l'avoir sommé de dénoncer le plan de guerre civile dont il avait vaguement parlé, de mettre son orgueil avant la chose publique, de parler toujours de son patriotisme et d'avoir abandonné son poste de magistrat. Ainsi de cette preuve éclatante d'abnégation et de désintéressement les Girondins faisaient un crime à Robespierre; ils luiinter* disaient même la libre disposition de sa personne. Arrivant enfin au grand crime, au véritable crime dont l'austère tribun était coupable aux yeux de la Gironde, Guadet ouvrit son cœur et livra à tous le se* cret de cette jalousie qui les dévorait, ses amis et lui, en accusant hautement Robespierre d'être Yido!e du peuple. « Je lui dénonce oa homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu Tidole du peuple.». Un nouveau tumulte se produisit à ces mots. Robespierre lui-mèm^ crut devoir s'élever contre des interruptions qui le mettaient dan^ Timpossibilité d'entendre son dénonciateur et lui étaient par là les. moyens de se défendre. Il demanda donc à la société d'écouter Gua< dans le plus grand silence, comme une grâce qu'il se croyait en di de réclamer. D'autres eussent trouvé plus commode peut-être de volFj étouffer sous le mépris public une accusation, si injuste qu*elie ft|I d'ailleurs ; il préférait, lui, le grand jour de la discussion. Le calon^ d'étant rétabli grâce à lui, Guadet continua en ces termes : c Je dé*' nonce à M. Robespierre un homme qui, par amour pour la liberté âé. sa patrie, devrait peut-être s'imposer à lui-même la peine de l'ostra* çisme, car c'est servir le peuple que de se dérober à son idolâtrie. »^ Ainsi donc, pauvre grand citoyen, depuis trois ans tu as supporté tout lu fardeau de la Révolution ; tu as assumé sur toi toutes les haines, toute^ les rancunes, toutes les vengeances de l'aristocratie et du despotismd;^ tu as lutté fièrement, héroïquement, pour disputer à la réaction les. restes mutilés de la liberté étouffée à moitié dans le sang des victimes du Champ-de-Mars; aujourd'hui même encore, où Tenvie t'accuse d'aspirer au tribunat, tu combats pour le maintien d'une conslilulioa sous l'empire de laquelle, tu le sais, il n'y a pour toi ni dignité