LIVRE 111. — DISCOURS A PROPOS DC MARC d' ARGENT
elle n'eut pas au môme degré le culte de Tégalité. Quand donc quelque membre du côté gauche venait à proposer une motion ayant pour but de la ramener aux vrais principes sur cette matière, on devait s'attendre à des débats passionnés, à une agitation profonde. Ce fut précisément ce qui se produisit dans la séance du 23 janvier au soir.
Robespierre avait surtout le don de soulever ces orages, d'effrayer les réformateurs timides et d'exaspérer les ardents partisans des anciens abus, car, avec une ténacité à laquelle on ne saurait accorder trop d*étoges, il ne laissait jamais passer l'occasion de ramener la dis- CQSsion sur des points qui n'avaient pas été traités conformément aux principes les plus stricts de la liberté et de l'égalité. On se rappelle arec quelle énergie il avait combattu le décret du marc d'argent, en vertu duquel des milliers de citoyens avaient été frappés d'incapacité politique. L'exécution de ce malencontreux décret, que plusieurs membres très-royalistes même considéraient comme une tache à la constitotion (1), avait rencontré dans diverses parties du royaume de grandes difficultés et la plus vive opposition. En Artois, par exemple, on payait très-peu de contributions directes, parce que la taille personnelle ou captation avait été convertie jadis par les états en vingtièmes et en impositions foncières. Cette mesure, bonne peut-être autrefois, avait ee résultat fâcheux que toXis les habitants non propriétaires de fonds de terre, et c'était la plus grande partie, se trouvaient incapables de remplir la condition à laquelle était attachée la qualité de citoyen actif, laquelle consistait dans le payement d'une contribution directe.
Toucher, même très-légèrement, à un décret revêtu de la sanction loyale était une matière délicate ; c'était s'exposer d'avance aux récrijmoatioDs d'une partie de l'Assemblée. Robespierre le fit avec une mesure et-une habileté surprenantes, c Qu'aucun de vous, » dit-il, « ne s'alarme pour Tirrévocabilité de vos décrets; ce que nous venons vous (rffrir est précisément la solution de ce grand problème, c'est-àciire de rétablir dans toute leur intégrité les droits imprescriptibles de L*hoiDiiie et du citoyen, que vous avez vous-mêmes déclarés la base rMécessaire de toute cx)nstitution, sans révoquer aucune des dispositmoûB qui auraient pu les entraver. »
Arrivant «isuite à la situation particulière de sa province, où la conz*ibation directe était, pour ainsi dire, inconnue, il prouva que le plus nombre des habitants de l'Artois et des pays voisins, où la prestolaiité du territoire se trouvait aux mains des nobles, des ecclé-
V) Knère, entra «atres, qui faisait alors profession de foi monarchiqne, dans nn •«ns «ses Ubéral d'aïUenn. Yoj. le Pomt Ai jour, numéro 196.
siastiqucs et de quelques bourgeois aisés, étaient présentement frappés d'exhérédation politique, et dépeignit en termes éloquents l'irritation qui serait la conséquence d'une semblable exclusion. Telle communauté de mille &mes compterait à peine quatre citoyens actifs.
Ici une voix partie du côté droit interrompit violemment l'orateur. « La cause que je défends, » reprit avec calme Robespierre, « touche de si près aux intérêts du peuple que j'ai droit à toute votre attention. » Alors il s'éleva à des considérations générales de la plus haute portée, montra cette égalité politique dont on était si fier viciée dans son essence môme, détruite ; et, faisant appel aux sentiments de justice et de raison dont s'était inspirée l'Assemblée nationale en rédigeant la déclaration des droits de l'homme, il poursuivit en ces termes : « Jetez les yeux sur cette classe intéressante qu'on désigne avec mépris par le nom sacré de peuple... Voulez- vous qu'un citoyen soit parmi nous un être rare, par cela seul que les propriétés appartiennent à des moines, à des bénéficiers, et que les contributions directes ne sont pas en usage dans nos provinces? A ceux qui nous ont confié leurs droits, donnerons-nous des droits moindres que ceux dont ils jouissaient ? Que leur répondrons-nous quand ils nous diront : — Vous parlez de liberté et de constitution ; il n'en existe plus pour nous, et nous sommes réduits à la servitude politique. La liberté consiste, dites-vous, dans l'expression de la volonté générale, et notre voix ne sera pas comptée dans le recensement des voix de la nation. La liberté consiste dans la nomination libre des magistrats, et nous ne choisirons pas nos magistrats. Nous avons exercé tous les droits des hommes libres quand nous vous avons députés vers cette diète auguste qui devait consacrer nos droits, et nous les avons perdus... Dans la France esclave nous étions distingués par quelque reste de liberté; dans la France devenue libre nous serons distingués par l'esclavage. — C'est à vous, messieurs, de répondre à de telles objections ; vous rendrez un nouvel hommage aux droits de tous les citoyens; vous ne ferez point dépendre les principes fondamentaux de Tordre social des bizarreries d'un système de finance mobile et vicieux que vous vous proposez de détruire. Je vous propose un parti qui, loin de compromettre vos décrets, les cimente et les consacre, et dont l'effet sera de vous assurer de plus en plus la confiance et l'amour de la nation (1). »
Certes, il était difficile de faire entendre un langage plus noble, plus patriotique, plus digne d'une grande Assemblée. Ce parti, quel était*
(1) Yoy. pour cet important discours, qu'on ne possède malheureusement pas en a^ entier, le Moniteur du 28 janvier 1790, et le Point du jour, numéro 196, combinés.