LIVRE m. DISCOURS A PROPOS DU MARC D* ARGENT
il? Afin de maintenir Tégalité politique dans toutes les parties du royaume, Robespierre réclamait tout simplement la suspension du décret relatif à la contribution exigée pour la qualité de citoyen actif jusqu'à répoque où un- nouveau mode d'impositions uniforme serait établi. Jusque-là tous les Français majeurs, ayant le domicile légal, et n*étant point dans le cas des incompatibilités décrétées par TAssemblée, devaient être électeurs et éligibles, admissibles à tous les emplois sans autre distinction que celle des vertus et des talents (1). Robespierre espérait sans doute pouvoir, dans rinlervalle, amener l'Assemblée constituante à rapporter son décret du marc d'argent. Eh bien , cette motion si simple, si juste excita une effroyable tempête. Ceux qui, par antiphrase à coup sûr, s'intitulaient les modérés, demandèrent avec des cris furieux la question préalable. L'opposition passionnée partie du côté des aristocrates produisit une réaction égale dans le camp populaire, dont les principaux membres insistèrent fortement pour la discussion immédiate de la motion de Robespierre. Ce fut bientôt un tumulte inexprimable (2).
Charles de Lameth entreprit de répondre aux apostrophes lancées par MM. d'Estourmel, d'Ambli, d'Éprémesnil et quelques autres. « Je reconnais, » dit-il, » dans la motion de M. Robespierre le courage et le zèle qui l'ont toujours caractérisé et avec lesquels il a défendu les intérêts des classes les moins heureuses de la société. Cette question est sans doute la plus importante de toutes celles sur lesquelles TAssemblée a pu et pourra délibérer... » A ces mots l'agitation recommença plus ardente, de violents murmures interrompirent l'orateur. Les membres du côté droit avaient quitté leurs bancs, et, répandus dans la salle, ils portaient partout le désordre.
Target, qui présidait, voulut lever la séance ; mais les députés de la
gauche, immobiles et calmes à leurs places, persistaient à réclamer la
discussion. Le président demanda lui-même la prise en considération
de la motion de Robespierre, et son renvoi au comité de constitution,
ce qm fut enfin décidé après une séance des plus orageuses qu'ait à
enregistrer l'historien. Quelques jours plus tard TAssemblée nationale
faisait droit, en partie du moins, à la réclamation du député d'Arras, et
les différentes provinces du royaume où les impositions indirectes
étaient principalement en usage, comme l'Artois, furent soustraites,
jusqu'à nouvel ordre, aux obligations exigées par le décret resté fameux
sous le nom de décret du marc d'argent.
(1) Motion de la main de Robespierre. (Archives. Procès -verbaux manuscrits de I'Ajm<ïinblée nationale, C. g 1, 303, carton 23.)
(2) Voy. le Courrier de Provence, numéro 97 ; le Patriote français^ numéro 171.
Mais certains membres du côté droit en gardèrent à Robe^ierre une mortelle rancune. Nous verrons bientôt la calomnie qui s'attache aux pas des hommes publics dès le moment où ils commencent d'attirer sur eux les regards du monde dénaturer odieusement ses int^tions et s'efforcer, par les manoeuvres les plus déloyales et les plus odieuses, de tourner contre lui une motion généreuse dont la reconnaissance de ses concitoyens devait être la légitime récompense.
Il n'était guère de discussions un peu importantes dans lesquelles il ne prit la parole. Ainsi, le dernier jour du mois de janvier, il présenta quelques observations concernant un rapport fait par Ânson, au nom du comité des finances, sur la perception des impositions de 1790 , observations à peine mentionnées par les journaux du temps et'dont le Moniteur ne dit mot (1). Au commencement de février s'éleva dans l'Assemblée une discussion au sujet d'un ancien magistrat de Chinon, interdit depuis quatre ou cinq ans par le parlement de Paris, et à qui, pour cette raison, la municipalité avait cru devoir refuser la qualité de citoyen actif. Quelques troubles avaient éclaté à cette occasion dans la ville de Chinon, et les opérations relatives aux élections municipales, dont on s'occupait alors, y avaient été suspendues jusqu'à la décision de l'Assemblée constituante, devant laquelle la question avait été portée. Desmeuniers, rapporteur du comité des finances, soumit un projet de décret qui renvoyait l'affaire aux trois sections de la ville de Chinon, en vertu d'un décret du 22 décembre précédent, lequel constituait les assemblées primaires juges de la validité deà titres des citoyens actifs. Quelques membres voulaient qu'on déclarât immédiatement incapable quiconque aurait été entaché par un arrêt, mais Buzot rappela avec quelle facilité on obtenait jadis ces sortes d*arrêt, et Robespierre, invoquant les principes émis par l'Assemblée sur cette matière, prouva qu'ils étaient parfaitement d'accord avec le projet du comité, lequel fut mis aux voix et adopté après cette observation (2).
Le lendemain avait lieu au sein de l'Assemblée nationale une de ces scènes comme la Révolution en compte tant, où tous les cœurs sem-
(1) Point du jour, numéro 201,
(2) Moniteur du 5 fé\Tier 1790 et Poinê du jour, numéro 204, oombÎDés.