LIVRE UI. - LE LIVRE ROLGE
les phu belles familles- de France et quelle était la source de leurs richesses. Quoi ! ces grands seigneurs si fiers n'étaient autres que des fiiendiants ! car entre celui qui tend la main dans la rue et celui qui la tend dans un palais doré, quelle est la différence? Et s*il y en a une, elle est à coup sûr en faveur du mendiant déguenillé, à qui sa pauvreté peut du moins servir d*excuse. Avec quelle indignation n*appritoo pas, par exemple, que les Noailles recevaient près de deux millions ; Je duc de Polignac, pour sa seule part, quatre-vingt mille livres, etc. Désormais on put dire en toute vérité que, sous Tancien régime, les grands s'engraissaient de la dépouille du peuple. Mais, ne nous ai plaignons pas ; ce Livre rouge, à lui seul, suffirait à légitimer une révolution qui coupa de tels abus dans leurs racines (1).
Non moins vive fut Timpression causée par le décret qui fit des Biembres du clergé autant de salariés de la nation. L'Assemblée ne se montra point parcimonieuse envers les prêtres, depuis les archevêques et les évêques jusqu'aux simples curés de campagne; et si les grands dignitaires de l'Église perdirent un peu de leurs anciens revenus, la situation du clergé inférieur fut sensiblement améliorée. Mais les hauts bénéficiers, l'abbé Maury à leur tête, ne pardonnèrent point à la Révolution. Leurs fureurs ne connurent plus de bornes; elles n'allèrent jusqu'à rien moins qu'à incendier le pays pour une question d'argent, et la France ne devait pas tarder à apprendre de quoi étaient capables de saintes colères.
Au milieu de ces débats Robespierre eut encore l'occasion d'élever a voix en faveur des citoyens frappés d'incapacité politique par le décret sur le ma*rc d'argent. Ce fut au sujet de troubles auxquels avaient donné lieu les élections municipales dans la ville de Saint- Jeande-Luz, où un grand nombre d'habitants s'étaient trouvés exclus des comices parce qu'ils ne payaient pas le cli iffre de contribution directe exigé par la loi. Les citoyens ainsipri/és de leurs droits réclamèrent auprès de l'Assemblée nationale le bénéfice du décret rendu le 2 février dernier sur la demande expresse de Robespierre, lequel admettaiX une exception en f veur des pays où, comme en Artois, la plus grande partie des contri hâtions se trouvait convertie en impôts indirects. Target, au nom du comité de constitution, ayant proposé le rejet de la réclamation, attendu qu'à Saint-Jean-de-Luz on payait les vingtièmes et la capitation comme ailleurs, Robespierre, guidé par les prin- Gxpes et les mêmes sentiments qui l'avaient engagé à présenter sa'
(1) Voj. dans le numéro 38 des Mévoiutiotu de Paria (p. 59) la description dn Itrre rott^. U était Sotmé d'un papier de HoUande dans la trame duquel, par une sorte de ntillerie singulière, était empreinte cette denrise du fabrieant : Pro pairid si libertaU.
motion quelques mois auparavant, fit observer, dans une rapide improvisation, que le décret d*exception ne supposait nullement Tabsence complète de contributions directes, mais prévoyait le cas où dans certains pays elles seraient trop faibles et réduiraient par conséquent à un chiffre très-minime le nombre des électeurs. Or, telle pouvait être k situation de la ville de Saiut-Jean-de-Luz. 11 y avait donc urgence, suivant lui, à prendre en considération la réclamation soumise à l'Assemblée par une partie des habitants de cette ville. Puis ilparla de nouveau de l'Artois, rappela que c'était au sujet de cette province principalement, et d'après ses propres observations, qu'avait été rendu le décret du 2 février, et termina ainsi : « On doit se prêter d'autant plus facilement à admettre ces interprétations favorables à la cause du peuple qu c'est un grand scandale d'entendre disputer aux citoyens les plus sacri de tous leurs droits, sous le prétexte du plus ou moins d'impositions c'est-à-dire du plus ou moins de fortune (1). » Il demandait en censé
quence ou l'ajournement de la question au ou moins qu'elle ne fût pas rejetée sans discussion ; autrement, disait-il, « vous introduirez l'aris— tocratie pure dans toutes vos municipalités. »
L'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu de délibérer, mais Robespierre ne se rebuta point. Plus d'une fois nous l'entendrons reveni sur cette question du cens ; c'était son delenda Carthago. Prend l'argent pour critérium de capacité politique lui paraissait une mous truosité. La Révolution, en effet, sous peine d'être illogique, se devaf" à elle-même de ne pas consacrer d'inégalités de cette nature.
Parmi les droits féodaux abolis dans la mémorable nuit du i août, aucun peut-être n'avait autant exaspéré le peuple que le privilège ^ la chasse dont jouissait autrefois une certaine classe d'individus. N6 ressent-on pas encore une légitime indignation au souvenir des tott-
(1) lAttre à M. de Beaumetz^ p. 11. Tout cela résumé au Monitewr en quelqoM Itgim^*» Voy. le numéro du 19 avril. Robespierre n'était pas le seul de ion avis. Dans ^ séance du 21 avril, Merlin disait : « Si on vous proposait de révoquer le décret ^ marc d'argent, je me joindrais à celui qui vous ferait cette proposition, parce qii0 ^ décret est évidemment contraire aux droits de Phomme. » Pourquoi donc ne se joigO^' il pas à Robespierre quand celui-ci combattit si vivement ce déîcret?