LIVRE m. LES CONSEILS DE r.UBRRE
Quelques jours après, une question de justice, d'une importance capitale, ramenait Robespierre à la tribune.
Qui ne sait avec quelle dureté et quel mépris était traité le soldat français sous l'ancien régime? Quand il avait commis un délit, il était livré à une juridiction d'officiers habitués à le considérer en véritable serf, et dont il n'avait à attendre aucune espèce de pitié. Nulle garantie pour l'accusé ; ni conseil, ni procédure publique; tout livré à l'arbitraire du juge, et d'un juge toujours prévenu. Il appartenait à la Révolution de ne pas laisser subsister un tel état de choses, elle le comprit. Malheureusement, il y avait au sein des comités de TAsserablée constituante quelques liommes qui, sous les apparences d'un libéralisme superficiel et menteur, couvaient la haine sourde des principes nouveaux, et en arrêtaient autant que possible l'essor. Tel était M. de Beaumelz, l'organe choisi par le comité de jurisprudence criminelle pour présenter un projet de décret sur les conseils de guerre. Le projet du comité donnait bien, sur certains points, satisfaction à l'opinion publique, mais comme il se ressentait encore des préjugés anciens! La procédure devenait publique, il est vrai, et un conseil était accordé à l'accusé, mais les juges demeuraient les mêmes, le sort des soldats accusés dépendait encore des seuls officiers, et cela proposé dans le mois même oCi le principe du jury en matière criminelle avait été solennellement décrété.
Robespierre, le premier, poussa le cri d'alarme. « Le décret qu'on vous propose est si important, » dit-il, « qu'il est difficile de se déterminer après une seule lecture; cependant il est impossible de ne pas -^tre frappé de son insuffisance ; il ne fallait pas se borner à réformer -quelques détails, on devait toucher à la composition des conseils de guerre. Vainement vous auriez donné un conseil à l'accusé, si comme les autres citoyens les soldats ne tenaient de vous le droit d'être jugés par leurs pairs. » C'était à ses yeux une pure question de principe, il n'avait nullement l'intention d'être désagréable à l'armée française, mais il lui paraissait impossible que les soldats eussent uniquement des officiers pour juges. Quelques murmures ayant accueilli ces paroles : c J'en conviens, » reprit-il, « il faut du courage pour dire, dans <^«tle Assemblée, où une expression d'un membre patriote a été inter-
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prêtée d*une manière défavorable, qu'il y a entre les soldats et les officiers des intérêts absolument opposés. » Cela était vrai à cette époque où presque tout le corps d'officiers, sorti des castes privilégiées, était notoirement hostile à la Révolution, à laquelle, au contraire, les soldats étaient particulièrement dévoués. N'allait-on pas, sous prétexte de discipline, poursuivre leur patriotisme et leur attachement à la Révolution? C'est ce que Robespierre fit admirablement valoir; et lorsque, le mois suivant, on vint annoncer les troubles survenus dans plusieurs régiments, troubles dont on ne manqua pas d'accuser les soldats, il demanda lui-même qu'on en recherchât les auteurs, en manifestant la crainte qu'on ne les découvrit parmi les chefs (1). Les conseils de guerre devaient donc être, à son avis, corn-' posés en partie d'officiers et en partie de soldats.
Cette fois sa voix rencontra de favorables échos ; il n'y avait points il est vrai, d'intérêts particuliers en jeu. Les deux Lameth, Prieur, Sillery réclamèrent, comme lui, l'ajournement de la discussion. Oib. entendit même un membre du comité déclarer que le comité « avaiK senti et adopté ce que venait de dire M. de Robespierre, mais que ie^ basesde ses travaux n'étaient pas encore arrêtées (2).»Misérable excuse^ suggérée sans doute par la répugnance avec laquelle l'Assemblée avais accueilli le projet sur les conseils de guerre présenté par Beaumetz ^ Robespierre n'avait pas parlé en vain, et des principes exprimés lui quelque chose passera dans la composition des conseils guerre (3).
11 était moins heureux le surlendemain en s'opposant à l'adoption d'un décret motivé par les troubles qui avaient éclaté dans la viÛede Dieppe et dans les environs, au sujet des subsistances. S'il prit la pa-* rôle, ce fut surtout pour combattre les moyens violents. La répressioxi à main armée lui répugnait, on Ta vu déjà ; et il aurait voulu que l'Assemblée ordonnât une enquête sur les faits dénoncés, avant d'autoriser l'emploi de la force contre des malheureux égarés peut-être par la faim.
Avec plus de succès il présenta dans la séance du f mai au soir un amendement à un projet de décret sur le dessèchement des marais. Il avait été question d'accorder des primes aux propriétaires pour les
(1) Voy. le Moniteur àvL 23 mai 1790.
(2) Moniteur du 29 avril.
(3) Voici en quels termes le journal do Brissot rendit compte de son diMour** < M. Robespierre a soutenu que ce projet étoit insuflisant (celui des oomitéi) ; il ft*c^ plaint de la composition actuelle des conseils de guerre, composés d*officiers. Il a ^^ qu'il falloit que chaque grade de Tarmée, depuis Tofficier général jusqn^aa aoldat, 7 trouvât des pairs.... » {Patriote français) ^ numéro 264. Ë -f