LIVRE III. POLEMIQUE CONTRE BEAUMETZ
VOUS appelez esprit factieux; ce refus persévérant de composer avec les préjugés, avec les passions ou viles ou cruelles qui depuis tant de siècles ont opprimé les hommes, qui vous semble le comble de la témérité; ce sentiment invincible par lequel on est forcé de réclamer sans oesse les droits sacrés de Tinfortune et de Thumanité, contre l'injustice Cit la tyrannie, avec la certitude de ne recueillir de cette conduite que ^aine, vengeance et calomnie; vous n'ignorez pas que ce n'est point là le chemin qui conduit aux honneurs et à la fortune... Vous savez 4^ombien la complaisance, la souplesse et l'intrigue sont des moyens j>lus sûrs et plus faciles, et vous savez bien aussi qu'il n'est pas en gX^€Xi pouvoir de les employer. Je ne crois pas même y avoir intérêt Non. J'ai été appelé, par le vœu du peuple, à défendre droits, dans la seule assemblée où, depuis l'origine du monde, ils été invoqués et discutés ; dans la seule où ils aient jamais pu ipher, au milieu des circonstances presque miraculeuses que l'éternelle Providence s'étoit plu à rassembler, pour assurer aux repréde la nation française le pouvoir de rétablir sur la terre l'emde la justice et de la raison ; pour rendre à l'homme ses vertus, bonheur et sa dignité première. J'ai remph, autant qu'il étoit en i, la tàclie sublime qui nous était imposée ; je n'ai transigé ni avec Vorgœil, ni avec la force, jii avec la séduction : toute espérance, toute vue d'intérêt personnel fondée sur une pareille mission, m'a toujours paru im crime et un opprobre. Je ne m'inquiète pas si mes concitoyens le savent ou Tignorent ; que le succès de vos calomnies et celles àe vos adhérents ait répondu ou non à votre attente, il me suffit de les avoir servis selon mon pouvoir ; et sans rien désirer, sans rien soubailer de personne, j'ai déjà obtenu la seule récompense que je pouvois uidUtionner... Puissiez-vous la désirer un jour! En attendant, poursuivez votre carrière. Mais, à quelque avantage que vous puissiez par- Tenir, soyez sûr que les vrais citoyens n'en seront point éblouis et que ce sera toujours sur vos actions et sur vos sentiments qu'ils mesurelûolle degré d'estime qu'ils devront vous accorder (1). »
Telle était cette réponse, digne et calme, comme nous l'avons ^ mais ironique et mordante, et qui écrasa son adversaire. Sept te collègues de Robespierre, comme lui députés de la province d'Art<Hs, tinrent à attester la vérité de tous les faits contenus dans sa lettre, ^ la suite de laquelle parut un certificat signé de MM. Fleury, du'Buis-
(1) Xoos avons sous les yeux un exemplaire imprimé de cette lettre, apparteiuuit à ^W)iible M. Billet, avocat à Arras, et en tSte duquel un contemporain a éont à la pfaune : bish vaite! peikt au uisux beàumetz. (Paris, Pottier de Lille, 1790, ^^ 1 »»•»• de 19 pagea.)
son, Boucher, Payen, de Croix, Brassart et Charles de Lamelh, certificat d'honneur pour lui et d'infamie pour Beaumelz (1).
Immense fut l'effet produit par cette réponse. « Ta lettre, cher frère, » lui écrivait sa sœur Charlotte, « parott produire un très-bon effet, la calomnie est réduite au silence; ce n'est encore là qu'un léger succès remporté sur tes ennemis. Je te ferai connottre plus tard que ceux sur lesquels tu comptois le plus ne sont que des lâches.. . » Heureux ceux qui n'ont pas connu la douleur de ces abandons; car rien n*est cruel comme de se sentir trahi par ceux sur lesquels on s'était plu à compter dans la bonne et la mauvaise fortune. Mais il faut en prendre son parti : le cœur est rarement pour quelque chose dans ces liaisons de hasard que, par une dérision sans doute, on appelle la fraternité politique. Robespierre trouva du moins une compensation des calomnies de M. de Beaumetz dans un redoublement d'affection populaire; une réaction favorable s'opéra tout de suite, et le mépris des honnêtes gens fut le juste châtiment de son calomniateur. Y a-t-il une flétrissure assez forte pour marquer au front l'homme * capable d'employer le faux et le mensonge à son aidé dans le but de perdre un adversaire politique?
Ce n'était pas la première fois qu'en Artois on avait cherché à noircir la réputation de Robespierre. Tous les hommes de cette province attachés par leurs intérêts et leur vanité aux anciens abus ne pouvaient lui pardonner l'immense part qu'il avait prise à la destruction d'un régime sur les ruines duquel ils pleuraient des larmes de rage.
(1) Voici ce certificat : < Quoique M. de Robespierre n'ait pas besoin d*tatr» témoignage de son patriotisme que sa conduite et l'opinion publique, nous oooft faisons un plaisir de lui donner une preuve de Testime et de rattachement qii*il ik droit d'attendre de tous ses collègues, en attestant à tous ceux que la calomnie aoroit pu tromper :
« Que, bien loin d'avoir dit dans l'Assemblée nationale que TArtois ne payoit point des impositions considérables, ou rien qui pût tendre à aggraver les charges de es pays, n n'a parlé que du mode et de la nature de ces impositions, pour obserrer qu'une très-grande partie consistoit en impositions indirectes, et prouver par làh nécessité d'affranchir les habitans de ce pays des conditions qui exigent une oertsins quantité de contributions directes pour exercer les droits de citoyen actif, et pour être électeur ou éligible aux différentes places établies par la constitution;
«t Qu'il a toujours défendu avec zèle et la cause générale du peuple et de la liberté, et les intérêts des habitans de l'Artois en particulier.» (P. 18 et 19.)