LIVRE m. LE CÉLIBAT DES PRÊTRES
Que les hauts dignitaires du clergé s'insurgeassent contre l'orateur qui demandait la réduction de leurs bénéfices et voulait arracher les prêtres à leur domination exclusive en les mariant; qu'ils lui vouassent une haine dont sa mémoire est encore chargée aujourd'hui, cela est naturel, et le contraire seul aurait lieu de nous étonner ; mais nous comprenons aussi avec quelle reconnaissance un grand nombre de membres du clergé inférieur accueillirent les paroles de Robespierre, car les applaudissements dont sa motion avait été couverte avaient eu de profonds échos au dehors. De toutes parts il reçut des lettres de félicitations (1). Vers latins, vers français, poèmes tout entiers pleuvaient, il paraît, chez lui, rue de Saintonge. « Eh bien ! disait-il un jour en riant au jeune homme avec lequel.il vécut une partie de Tannée 1790, qu'on soutienne donc qu'il n'y a plus de poètes en France ; à ma voix ils sortent des cloîtres et des monastères (2).» Ce qui est certain, c'est qu'il reçut de la seule province de Picardie une lettre de remerclmeut au nom de plus de cinq cents prêtres (3).
Et cela se conçoit. Pour beaucoup de malheureux ecclésiastiques, vivant isolés, tristes, au fond d'un presbytère, le mariage, ce serait le bonheur. Ne vaudrait-il pas mieux les voir se consacrer à leur intérieur dans les heures de loisir, qu'aller chercher au dehors, comme cela arrive quelquefois, des plaisirs et des distractions dans les bonnes maisons du pays? C'est ce que sentaient à merveille ces pauvres prêtres dont les hommages montaient vers Robespierre; ils remerciaient
(1) « C'est du mariage des prêtres dont j'ai Phonneur de vous parler, Monsieur, »
lisoDS-nous dans une de ces lettres. « Tous les hommes sages et sensés le demandent
à hauts cris et le regardent comme d'une nécessité absolue... Si celui qui nous a
institués prêtres eût voulu nous obliger au célibat,, il nous en auroit certainement fait
une loi expresse... Vous voyant au-dessus des clameurs de ces Otres qui trouvoient
si bien leur avantage dans le désordre et la confusion des abus, je vous supplie,
Monsieur, de faire usage des grands talents que vous avez pour Pabolition d'un état
ai contraire à la nature, à la politique et à la religion même. L'Europe entière bénira
'Votre nom à jamais.... »
Amiens, 11 juillet 1790. , Signe : Lefetz.
Voyez cette lettre dans les Papiers inédits trouvés chez Bobespierre, Saint-Just, etc. C collection Barrière et Bervillé), 1. 1, p. 118 et suiv.
(2) Souvenirs d'un déporté, par Pierre Villiers, p. 4.
(3) Ce renseignement nous est fourni par les Révolutions de Paris^ dont le ^"^acteur en chef, Loustalot, partageait complètement l'opinion de Robespierre. ^ Nous avons reçu sur ce sujet une lettre bien intéressante, écrit-il, c'est la copie
l*nne lettre adressée, au nom de plus de cinq cents prêtres de Picardie, à M. de Ro-
>ierre ,qQi a parlé le premier, dans l'Assemblée nationale, du mariage des prêtres.
tous la publierons à l'ordinaire prochain. » Malheureusement il n'a poiut tenu sa
^^fx>nnesse. Du reste il s'agit sans nul doute de celle dont nous avons donné un extrait.
''oyez les Bérolutions de Paris, nimiéro 49 (19 juin), t. IV, p. 586.
en lui Tarai du pauvre, des déshérités, de tous ceux qui souffraient, et nous en savons plusieurs qui, sourds à d'iniques .malédictions, bénissent encore dans leurs cœurs le nom du grand calomnié.
Les discussions sur la constitution civile du clergé se prolongèrent durant toute une partie du mois de juin, interrompues de temps à autre par des questions militaires, commerciales et financières. Le 9, on venait de voter le principe de l'élection des évêques et des curés par la voie du scrutin et à la pluralité des suffrages ; il s'agissait de savoir quels seraient les électeurs. Le comité ecclésiastique proposait que cette élection se fît dans la forme et par le corps électoral indiqués par le décret du 22 décembre 1789 pour la nomination des membres des assemblées de département. L*évéque de Clermont prit la parole pour déclarer qu'il ne participerait pas à la délibération. L'abbé Jacquemard, lui au moins, opposa des raisons au plan du comité. On avait bien pu autrefois, disait-il, tant que les chrétiens avaient formé une famille de frères, confier au peuple le soin de choisir ses pasteurs; mais si l'on ne veut plus avoir le spectacle d'hommes scandaleux occupant les premières places de l'Église, il fallait bien se garder d'abandonner la nomination des évêques à l'élection populaire. Facilement séduits par l'éloquence d'un orateur, et subissant fatalement Tinfluence des richesses, les habitants des campagnes, peu éclairés, seraient continuellement exposés à faire de mauvais choix. C'était aux prêtres, suivant lui, au clergé de chaque département convoqué en synode, où seraient admis les membres de l'assemblée administrative, à nommer eux-mêmes leurs chefs. Cette proposition fut accueillie avec une faveur marquée, et le rapporteur du comité ecclésiastique, Martineau, déclara s'y rallier pour sa part.
Robespierre, lui, combattit avec une grande vigueur d'esprit et de logique les arguments qu'on venait de présenter. Il montra d'abord combien il était contraire aux principes de faire uniquement concourir les membres des assemblées de département avec les simples prêtres à l'élection des évêques. Chargés de fonctions publiques relatives au culte et à la morale, au même titre que les autres fonctionnaires, les évêques devaient comme eux être nommés par le peuple, à qui il appartenait de déléguer tous les pouvoirs publics, et non par des officiers