LIVRE III. — LA FEDERATION DE 1790 ns
des députés, auxquels ne devaient pas manquer de se joindre une masse de citoyens, avides d'un tel spectacle.
L'idée si neuve et si touchante des fédérations, de ces fêtes patriotiques où les populations accouraient s^unir dans un sentiment com^ mun d*abnégation, de concorde et de solidarité, n'était pas éclose à Paris : les provinces avaient donné l'exemple, Lyon, Valence, Orléans, Strasbourg, d'autres villes encore avaient eu leurs fédérations dans le courant de l'année, et dès le mois de novembre précédent les gardes nationales d'une dizaine de villes de la Provence, rassemblées, non loin du Rhône, dans la plaine de l'Étoile, s'étaient liées par un serment solennel d'abjurer désormais toutes distinctions de provinces, de vouer leurs fortunes et leurs vies à la patrie, au soutien des lois émanées de l'Assemblée nationale, d'être fidèles au roi, et de courir au secours deja capitale ou des autres villes qui pourraient être en danger pour la cause de la liberté (1). Il était bien juste' que là où le peuple avait conquis cette liberté, vint s'affirmer aussi dans une fédération générale le grand principe de la fraternité.
Et ce ne fut pas seulement la France qui se donna rendez-vous au Champ de Mars pour la fête du 14 juillet; tous les étrangers résidant à. Paris tinrent à honneur d'y assister; trois cents Anglais s'y rendireftt, pleins d'admiration pour ce noble peuple qui conviait le genre humain à une régénération universelle. Car, ô nation bénie entre toutes, ô France, ô patrie que la Providence a marquée de son sceau, vous avez beau vous endormir quelquefois, et chercher dans les bras iu despotisme un repos léthargique, vous n'en êtes pas moins la coniuctrice, l'avant- garde et le flambeau des peuples.
Cependant certaines appréhensions se mêlaient à la -joie dont la l^rochaioe solennité remplissait les cœurs. Le soupçon farouche s'était unparé de quelques esprits ; dans le camp aristocratique comme dans le parti patriote, les méfiances étaient égales. Beaucoup de nobles, se croyant exposés, quittèrent précipitamment la ville, et, sur une dénonciation incertaine, Marat écrivit : « La Fayette répondra sur sa tête de la moindre égratignure faite à MiM. Barnave, Lameth, Robespierre, Duport, d'Aiguillon et Menou (2). » Mais non, l'heure des explosions terribles n'est pas arrivée ; ne nous attristons donc pas d'avance ; assez tôt elle viendra» hélas!
L'Assemblée, elle, se sentait agitée de sentiments divers. Les trois grandes fractions qui la divisaient, celle des royalistes purs, celle des
(1) Yoy. dans VHistoire de la Révolution, par Michelet, t. II, chap. xi, et dans celle le Louis Blanc, t. lY, chap. xv, les récits très-éloqnents des fédérations partieHes.
(2) UJÊni du Pevplê ou le PubHeiêU porâte», miméso 1^,
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membres du club de 89 et celle des membres de la gauche, espéraient bien, chacune à son profit, tirer parti de la fédération. Les premiers comptaient sur la pitié que, suivant eux, ne pouvait manquer d'exciter parmi les fédérés la position amoindrie de la famille royale, pour gagner des partisans à leur cause; les patriotes, au contraire, pensaient bien que le spectacle de cette fête de la patrie embraserait les cœurs d'un feu plus ardent, et les attacherait pour jamais k la Révolution. Aussi de part et d*autre cherchait-on à y attirer des gens dévoués.
Dans la séance du 3 juillet au soir un membre du côté droit, Nompère de Champagny, vint exposer le désir manifesté par M. Albert (cidevant de Riom), récemment promu au commandement de l'escadre, d'être admis à la fédération afin d'y prêter le serment civique, en son nom et au nom de la flotte dont le commandement lui était confié. Cet officier était le même dont, quelques mois auparavant, Robespierre avait si vivement blâmé la conduite à Toulon, et il avait toutes sorte* de raisons de le croire assez mal disposé pour la cause populaire. Voyant une partie du côté gauche applaudir avec toute la droite à im motion de Champagny, il s'élança à la tribune pour la combattre. « reconnais, » dit-il, a tout le mérite militaire de M. d'Albert, mais je n crois pas que des honneurs, que des distinctions particulières doiven nous occuper dans cet instant; je ne crois pas que la fête de TÉgalité... » La fête de l'Égalité! c'était bien le vrai nom pourtant, mais un telle expression sonnait mal aux oreilles d'une grande partie des mem bres de l'Assemblée, même de ceux qui avaient décapité la noblesse, eles paroles de Robespierre furent accueillies par de violents murmures <( C'est d'une fête nationale, » continua-t-il, « où tous les citoyen viennent répéter un serment qu'ils ont prononcé avec le mêm respect, qu'ils ont respecté avec le même courage, qu'on doit exclur toutes les distinctions... » Et comme les murmures redoublaient : « Ji prends, » dit-il en se tournant vers le côté droit, « je prends l liberté de demander aux plus zélés partisans de M. d'Albert s'il est d tous les citoyens celui qui a le mieux servi la liberté publique. » cette apostrophe tout le côté gauche, se rappelant l'affaire de Toulo éclata en bruyants applaudissements. « Oui, » s'écria alors pierre , « mes principes sont les vôtres , ils sont incontestables. C'est à titre de chef d'escadre, ajouta-t-il, qu'on réclame pour M. dX bert l'honneur d'être admis à la fédération ; faisant alors allusion forces navales à la tête desquelles on venait de placer cet officier, il témoigna l'espérance que la nation n'aurait pas besoin de ses taletm 'ts distingués. Que si la motion de M. de Champagny était accueillie, il