LIVRE IV. — LES SUISSES DE CHATEALVlEUX
l'effet, persista à demander une approbation complète et aveugle de la conduite de son cousin Bouille; il la réclama au nom des soldats euxmêmes et des gardes nationales qui, dit-il assez hypocritement, « créées pour la liberté mourront pour elle, » comme si dans l'instant même, par la bouche de deux des leurs, les gardes nationaux de Nancy ne venaient pas de proclamer bien haut leurs sympathies pour les soldats en garnison dans leur ville et de solliciter en leur faveur Tintercession de l'Assemblée nationale. Biauzat, l'abbé Gouttes et Robespierre se levèrent tour à tour pour répondre au général et combattre l'emploi des moyens de rigueur. En cette circonstance l'humanité n'avait pas pour interprète le héros des deux mondes. Un seul sehtijnent doit nous animer tous, l'amour de la paix et le respect pour la loi, dit Robespierre, l'homme d'ordre par excellence ; mais il faut rechercher l'origine des insurrections afin de décréter des mesures propres à les apaiser. Discutant alors le rapport de son collègue Emjïiery et son projet de décret, il se demanda si ce décret d'une inexoï'able sévérité n'était pas de nature à troubler et à détruire à jamais l*ordre public. Ne savait- on pas d'ailleurs à présent d'où venaient les premiers torts? Était-ce donc contre des soldats trompés et justement irrités, dont le patriotisme avait fait l'erreur, qu'il fallait envoyer d'autres troupes? Ne devait-on pas craindre de voir d'un côté les soldats patriotes, et de l'autre, dans l'armée de Bouille, tous les soudoyés du despotisme et de l'aristocratie? Puis, à quel général le pouvoir exécutif avait-il confié le commandement de départements susceptibles d'un moment à l'autre d'être envahis par l'ennemi et où, plus que partout ailleurs, ou aurait eu besoin d'un général patriote? A im homme qui détestait les institutions nouvelles de la France; qui d'abord avait refusé le serment civique et ne s'était décidé à le prêter qu'à l'instigation d'une cour intéressée à avoir une de ses créatures à la tête de l*arinée. « L'officier général qu'on emploie vous dit lui-même qu'on le regarde comme l'ennemi de la chose publique. Je vous demande d'après cela seul si l'on n'est pas coupable de l'avoir choisi. On vous garantit .^^ï^ patriotisme, et longtemps il a refusé de remphr un devoir de ci- ^^yen. Pourquoi ne douterait-on pas de la sincérité de son repentir? Il n'y a pas de garantie individuelle du caractère moral d'un homme, ^^and il s'agit du salut public. Il ne faut pas seulement fixer votre at- ^^nton sur la garnison de Nancy, il faut d'un seul coup envisager la ^^talité de l'armée. On ne saurait se le dissimuler, les ennemis de ^^tat ont voulu la dissoudre : c'est là leur but. On a cherché à dégoû- ^*^^ les bons; on a distribué des cartouches jaunes; on a voulu aigrir *^^ troupes, pour les forcer à l'insurrection, faire rendre un décret et
en abuser, en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis. H n'est pas nécessaire d'un plus long développement pour prouver que les ministres et les chefs de l'armée ne méritent pas notre çonQance. > On devait donc, suivant lui, s'efforcer de prouver aux soldats que l'Assemblée, a toujours attachée au bien public et à la liberté, > n'entendait les punir que s'ils étaient mus par un esprit d'insubordination et d'indiscipline ; que, du reste, officiers ou soldats, les coupables éprouveraient un juste châtiment. Afin d'atteindre ce but, il proposa ) l'Assemblée nationale d'envoyer à Nancy quatre députés avec mission ' de vérifier les faits, de suspendre ou du moins de diriger eux-mêmes les mesures militaires, et d'attendre, quant à elle, leur rapport pour se prononcer, en toute connaissance de cause, d'une manière définitive (1).
Barnave, ayant parlé après lui, conclut à peu près dans le même sens. L'Assemblée décréta l'envoi de deux commissaires chargés de diriger la force publique et porteurs d'une proclamation paternelle, propre à tout calmer. Et un tel changement s'était opéré dans les esprits en faveur de la garnison de Nancy qu'un membre du comité militaire, M. de Noailles, demanda que les députés de la garde nationale de cette ville ^ fussent invités à retourner le plus promptement possible dans leurpays pour apprendre à leur municipalité et à Bouille les dispositions de l'Assemblée.
Mais, hélas! à l'heure même où était rendu ce décret salutaire et pacificateur, le sang coulait à torrent dans les rues de Nancy ; Bouille s'était hâté de frapper le coup médité depuis longtemps. Facilement il eût pu épargner le sang; il eût suffi de faire aux trois régiments, à celui de Chàteauvieux surtout, del conditions moins dures ; mais on tenait à donner un grand exemple de rigueur à l'armée ; on voulait frapper de terreur les soldats patriotes ; qu'importait le sacrifice de quelques milliers d'hommes ! 11 n'entre pas dans le cadre de notre récit de raconter les événements lugubres dont la ville de Nancy fiit te théâtre dans cette journée fatale ; d'autres historiens en ont tracé ]^ tableau émouvant, ont montré sous leur vrai jour des faits trop longtemps obscurcis, dénaturés à plaisir (2) ; disons seulement combien lut — impitoyable dans sa vengeance la réaction victorieuse. Après.la bataille, une horrible boucherie eut* lieu ; puis l'Assemblée laissa condamner aux galères ce qui restait du régiment de Chàteauvieux, de ce régi-^
(1) Voy. les Bévolutions de Paris, numéro 60 ; le Moniteur du 1«' septembre 1790, «^ le Point du jour j numéros 415, 416.
(2) Voy. les beaux récits de M. Louis Blanc (Histoire de la Révolution françaistf t.V, liv. V, chap. II) «t de M. Michelet, t. II, chap. IV.