‹ Histoire de RobespierreChapitre 160 sur 283 · LIVRE ly. LES TRIBUXAUX ET LES ECCLÉSIASTIQLES · texte numérisé non relu

LIVRE ly. LES TRIBUXAUX ET LES ECCLÉSIASTIQLES

ils devaient le moins possible toucher aux choses matérielles. Mais là n'était point sa principale raison de les éloigner de la magistrature civile. .Ses motifs d'exclusion reposaient sur une raison toute constitutionnelle, non point particulière aux seuls ecclésiastiques, mais commune à tous les fonctionnaires dont faisaient partie les prêtres, en dépit de leur répugnance à être traités comme tels, raison d'ordre public en vertu de laquelle plusieurs fonctions ne pouvaient, sans péril pour la liberté, se trouver réunies dans la même main. Ce principe, il fallait le consacrer comme fondamental, disait-il, et le sanctionner immédiatement en excluant de Tordre judiciaire tous les ecclésiastiques. L'Assemblée se décida dans ce sens et déclara toutes les fonctions de la magistrature incompatibles avec le ministère du prêtre (1).

Un peu plus tard, dans la même séance, Mirabeau présentait, au nom du comité diplomatique, un rapport fort étendu sur les anciens traités connus sous le nom de pacte de famille qui unissaient la France et l'Espagne. Les conclusions du rapporteur étaient que Ton conservât de ces traités toutes les stipulations purement défensives et commerciales, et qu'on priât le roi de faire immédiatement négocier avec les ministres de Sa Majesté Catholique, afin de perpétuer par un nouveau traité une alliance également utile aux deux nations. On voulait ouvrir tout de suite la discussion, mais Robespierre, se fondant sur l'importance des matières soumises à la délibération de l'Assemblée, réclama le' temps nécessaire pour approfondir la question. « Celle dont il s'agit maintenant, » dit-il, « est une des plus importantes qui puissent jamais nous occuper. A-t-on bien senti ce que c'est que de décréter tout d'un coup toutes sortes d'alliances, de rétablir des traités que l'Assemblée ne connaît pas, qui n'ont jamais été examinés ni consentis par la nation, qui n'ont été faits que par des ministres?... » La discussion fut ajournée au lendemain; et, malgré quelques nouvelles observations de Robespierre et de Péiion sur la nécessité de reviser les traités conclus jadis avec l'Espagne par un ministre ambitieux, le décret passa tel à peu près qu'il avait été présenté par Mirabeau (2). Mais, 6 fragilité des conventions humaines! ce pacte de famille, ratifié par la France révolutionnaire, n'avait pas droit, il paraît, au respect de l'Espagne, car cette puissance devait aussi prendre les armes contre nous et entamer nos frontières.

(1^ Point du jour ^ iiiiraéro409, p. 301.

(2) Ibid., numéro 410, et Moniteur des 26 et 27 apûl 1790.

Parmi les institutions de Tancien régime il y en avait une, celle de Tarmée, dont la réforme était d'une nécessité urgente, et pourtant l'Assemblée n'y avait pas touché encore. Elle aurait dû, se rendant à une sage proposition de Mirabeau, licencier entièrement cette armée, composée d'éléments tout hostiles à la Révolution, la réorganiser sans retard sur des bases conformes aux nouveaux principes proclamés par elle. Mais, étrange contradiction ! cette réorganisation si pressante, elle la rejetait à quinze ou vingt mois, comme si, eflErayée de son propre-^ ouvrage, elle préférait le mettre sous la garde d'officiers fatalemen attachés à l'ancien ordre de choses et liés à la constitution nouvell par un serment illusoire.

. Chaque jour cependant lui fournissait des preuves de son impru — dence : les troubles qui avaient éclaté depuis quelques mois dans plu — sieurs régiments, et dans lesquels Robespierre avait plus d'une foi signalé la main des officiers exaspérant à dessein le soldat, n'avaienV pas d'autre cause que le maintien d'un état, militaire intolérable dans le pays régénéré; Dès le commencement de la Révolution, l'armée, pam l'effet même de son organisation, s'était trouvée divisée en*deux par — tis, les amis et les ennemis de la liberté; dans un camp les soldats-, dans l'autre les officiers. Et il n'en pouvait être autrement; Si les premiers avaient accepté avec enthousiasme des principes qui de machines les faisaient hommes, les seconds, tous nobles ou à peu près, par conséquent dévoués à la cour, avaient au cœur la haine d'une révolution qui les dépouillait d'iniques privilèges, et ils ne pouvaient manquer de saisir les occasions de traduire en actes leur animosité contre elle. Cela hypocritement, sous le couvert du patriotisme, en invoquant les nécessités de la discipline. Pour rendre odieux au soldat les membres populaires de l'Assemblée nationale, on disait qu'ils insultaient l'armée. Et malheur aux soldats patriotes! on employait à leur égard toutes les vexations imaginables. Souvent on essayait de les séduire; quand on n'y parvenait pas, on s'en débarrassait à l'aide de quelques spadassins, ou bien on les congédiait du corps avec des cartouches jaunes, marque d'infamie.

Ce fut précisément ce qui se produisit dans le régiment du roi, dont les soldats étaient animés d'un zèle d'autant plus patriotique que leurs

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officiers étaient notoirement hostiles à la Révolution. Ce régiment tenait alors garnison à Nancy. Dans cette même ville étaient casernes deux autres régiments, Tun de cavalerie, Mestrecamp, l'autre d'infanterie, Châteauvieux, lesquels, à l'exemple du régiment du roi, professaient les sentiments les plus patriotiques.

D'autres griefs non moins graves poussaient les soldats à l'insubordination contre leurs officiers. Ils étaient littéralement volés par eux, les états-majors exerçaient une véritable rapine déguisée sous le nom de retenue. Les réclamations des soldats, les nouvelles des désordres survenus principalement dans les régiments casernes à Nancy, avaient décidé l'Assemblée, sur la proposition du député Emmery, à décréter, le 6 août, que des inspecteurs nommés par le roi seraient chargés d'examiner les comptes tenus par les officiers. Mais ces inspecteurs* étaient eux-mêmes choisis dans le cadre des officiers; ceux-ci se trouvaient donc à la fois juges et parties. C'était mettre de Thuile sur le feu. Du reste, les promoteurs du décret, La Fayette entre autres, déjà fatigués de la Révolution, ne demandaient pas mieux que de pouvoir frapper un grand coup, faire un exemple. L'envoi à Nancy d'un officier nommé Malseigne, homme provoquant, peu propre à ramener la concorde, occasionna de nouveaux troubles. Les soldats écrivirent d'abord directement à TAssemblée nationale. Leur lettre ayant été interceptée, ils prirent le parti, du consentement de leurs chefs, d'envoyer des députés chargés d'exposer leurs griefs. Mais, à peine arrivés à Paris, leurs commissaires furent arrêtés en vertu d'un ordre de La Fayette, évidemment complice de son cousin Bouille en cette circonstance. Sans les entendre, et sur un nouveau rapport d'Emmery, dans lequel les faits étaient odieusement dénaturés, l'Assemblée rendit, le 16, un décret d'une excessive sévérité contre la garnison de Nancy. Tout soldat ayant pris part à la prétendue rébellion et qui, dans les vingt-quatre heures, n'aurait pas confessé ses torts, devait être poursuivi et puni comme coupable du crime de lèse-nation. La proclamation du nouveau décret fut assez bien reçue des troupes, mais, le 25, arriva à Nancy l'officier Malseigne, dont la conduite irritante, insensée, réveilla les colères assoupies. Aux réclamations des soldats du régiment suisse de Châteauvieux il répondit par des paroles d'une extrême dureté; au lieu de leur promettre justice, il leur reprocha leur conduite et les exaspéra au point que, le 28, éclata entre eux et un détachement de carabiniers commandé par lui une collision sanglante.

Ces faits, dont nous ne pouvons donner ici qu'une rapide esquisse, pour expliquer l'altitude de Robespierre dans les discussions auxquelles ils vont donner lieu, parvinrent à la connaissance de l'Assemblée na-

tionale dans la séance du mardi 31 août; mais ils y arrivèrent dénaturés, grossis, et cela par une raison bien simple, le correspondant était Bouille lui-même, c'est-à-dire Tbomme le plus intéressé, et nous ajouterons, le plus disposé à surprendre la bonne foi de TAssemblée. Dans sa lettre il dit très-bien qu'on le faisait passer dans le département de la Meurthe pour être un ennemi de la Révolution, mais il se garda de donner le moindre démenti à ce bruit, bêlas î trop fondé. Aussitôt le brave Emmery, pour nous servir de l'expression de Loustalot (1), présente un projet de décret tout préparé, en vertu duquel l'Assemblée constituante approuvait, les yeux fermés, tout ce qu'avait fait et fe* rait, conformément aux ordres du roi, le général Bouille. Robespierre et plusieurs députés indignés s'opposent énergiquement à la prise eti. considération de ce décret ; ils demandent qu'avant de délibérer oit. entende nu moins les députés de la garde nationale de Nancy présen à Paris ; car, dit le premier, il est de notre devoir d'ex^^piner les avec la plus scrupuleuse attention, et il nous faut d'autres renseign ments que des rapports ministériels. L'Assemblée se décida à entendrez les députés de la garde nationale de Nancy, munis de pouvoirs e règle. Ces députés atténuèrent singulièrement les torts reprochés soldats et prouvèrent avec quelle partialité on avait dissimulé ceud des officiers. Ils montrèrent les premiers inaltérablement attachés à Im. Révolution, résolus à maintenir la constitution, tandis que les secondsleur faisaient un crime de cet attachement même à la Révolution* « Plus les soldats se dévouaient à la chose publique, » dirent- ils, « plu^ on les accablait de la discipline militaire, plus on exigeait d'eux dest travaux pénibles. » Ils racontèrent les vexations indignes dont quel — ques Suisses du régiment de Chàleauvieux avaient été l'objet sans rai — son, comment l'exaspération des soldats s'en était accrue ; ils décla — rèrent enfin qu'il était à craindre que, témoins de leurs souffrances e^it de l'oppression sous laquelle ils gémissaient, les citoyens de Nanc^" n'épousassent leurs intérêts et ne prissent leur défense. Cependant ^ suivant eux, il était facile d'apaiser les esprits, de prévenir l'insurrec — tion, en employant les moyens de douceur et de conciliation; ils ter^ — minèrent donc en suppliant l'Assemblée d'agir dans ce sens et è^ renvoyer, quant à présent, l'examen de l'affaire aux comités réunis d^ la guerre, des recherches et des rapports.

Ce récit, empreint d'une grande modération, d'un caractère de vérité saisissante, modifia sans peine les impressions de l'Assemblée prévenue par des rapports mensongers. La Fayette essaya d'en atténur-r

(l) ttévolutiorut de Paris, numéro 60, p. 377.

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