LIVRE IV. l'aBBK MALRY ET LES JUP.ÉS
à amener la modification du plan défectueux présenté par Duport au nom des comités, quoiqu'il se rapprochât bien davantage des principes de la déclaration des droits dont l'Assemblée, après avoir posé les prémisses, parut redouter les conséquences, car trop souvent elle recula devant elles.
Dans la même séance, Robespierre reprit la parole pour combattre un amendement de Tabbé Maury, tendant à faire exempter les ecclésiastiques des fonctions de jurés, sous prétexte que c*étaient des ministres de miséricorde et de paix, mots détonnant singulièrement, il faut l'avouer, dans la bouche de l'abbé Maury, et ce cas de conscience était au moins étrange de la part d'un homme aussi violent. Robespierre répondit que juger les coupables était un acte de charité envers la société entière, et que, en vertu du principe de bienfaisance univer- . selle, tous les citoyens étaient tenus, de s'entr'aider de la sorte et de supporter également le poids des fonctions publiques (1). Cette doctrine de la pitié, de la sympathie et du dévouement pour tous, supérieure à celle de la pitié et du dévouement pour 'un individu, qui ne cessa d'être la règle de conduite de Robespierre, comme le font juste-
régalité des droits naturels. Le plus grand mal seroit qu^il n^ eût pas des esprits de cette trempe ; assez d'autres savent plier la vérité à ces conventions artiticiellcs que les circonstances peuvent rendre inévitables, mais qui sont à la fois et un nuage devant la raison et une barrière devant ce modèle du mieux auquel il faut toujours tendre. » (Numéro du 8 février 1791.)
Robespierre publia son discours sous ce titre : Principes de l'organisation des jurés ei réfutation du système proposé par Duport au nom des comités de judicature et de consti~ tution, par Maximilien Robespierre. Cette publication rencontra, il parait, quelques difficultés, comme nous rapprend une lettre adressée par Robespierre, au mois d'avril de la mOme année, à la société des Amis de la constitution de Versailles, lettre dans laquelle, à la suite de l'annonce d'envoi d'un ouvrage dont il ne dit pas le titre, il igonte en post-scriptum : « J'y! joins un discours sur les jurés dont la publication a éprouvé dans le temps des obstacles d*nne nature assez extraordinaire. » {Mémoires de ta Société des Sciences morales de Seine-et-Oise^ t. II, p. 174, 1849.) Il nous a été impossible de découvrir quels avaient été ces obstacles. Quoi qu'il en soit, ce discours imprimé de Robespierre est devenu une véritable rareté bibliographique. Il n'est même pfts mentionné par Quérard dans sa Monographie bibliographique des Robespierre.
Nous avons sous les yeux un exemplaire manuscrit de l'époque, conservé par la famille Le Bas. Presque tous les discours manuscrits de Robespierre étaient, en Thermidor, entre les mains d'Êléonore Duplay, la fille aînée de son liôte, qui les cacha soigneusement, et ils avaient ainsi pu échapper au pillage du conventionnel Courtois. Mais en 1815, à la seconde Restauration, le frère d'Eléonore, Simon Duplay, ' administrateur du domaine des hôpitaux et hospices de Paris, avec lequel demeurait £lléouore, cédant à un regrettable sentiment de crainte, jeta au feu la plupart des lettres, manuscrits et papiers provenant de Maximilien, ainsi qu'un magnifique portrait en pied de lui peint par Gérard, et dont nous parlerons plus tard. Quelques lettres seulement et trois discours manuscrits échappèrent à ce désastre, le discours sur la pétition du peuple avignonnais; le discours sur les jurés, et celui du 8 thermidor. Ce ileniier seul, rendu incomplet à la famille Le Bas, est de récrituye de Robespierre.
(1) Point du jour^ numéro 315,
ment remarquer les auteurs de Y Histoire parlementaire (l), triompha en celte occasion devant TAssemblée, et la proposition de Tabbé Maury fut rejelée.
La part très-active prise par Robespierre aux débats relatifs à Yor^ ganisation du jury ne Tavait pas empêché, dans le cours de ces mêmes débals, de se mêler à des discussions d*un intérêt moindre, il est vrai» mais non sans importance. Dans la séance du 11 janvier au soir, Moreau de Saint- Méry, député de Saint-Domingue, ayant demandé qu'aucun des comités ne pût présenter de rapport ayant trait aux • colonies sans l'avoir préalablement communiqué au comité colonial auquel il appartenait, Robespierre s'éleva vivement contre ces prétentions dictatoriale^ si contraires aux principes de liberté dont, suivant lui, devait se montrer jalouse toute assemblée législative. De concert avec Pétion , il comballit une motion aussi insidieuse t avec toute la force dont on reconnaît capable la sévérité des principes de ces ardents défenseurs de la liberté, » dit le lendemain le journal de Mirabeau (2) ; et, malgré tous les efforts de son auteur, la propositioQ de Moreau de Saint-Méry fut enterrée sous la question préalable.
Robespierre, comme cela ressort clairement de cette histoire, écrite d'après d'irréfragables documents, voulait là liberté en toutes choses et pour tout le monde. Aussi devait-il être le premier à réclamer l'abolition des privilèges de théâtre que jusqu'à ce jour trois révolutions ne sont pas parvenues à extirper de notre pays, tellement les hauts fonctionnaires ont tenu de tout temps à conserver ce moyen commode de faveurs de toutes sortes. Dès le mois d'août de l'année précédente une députation de gens de lettres et d'auteurs dramatiques s'était présentée à la barre de l'Assemblée constituante pour demander la liberté des entreprises théâtrales. Elle avait eu pour orateur un littérateur célèbre, la Harpe, ce fervent admirateur de Robespierre jusqu'au 9 Thermidor, et qui, par une lâcheté que l'impartiale histoire estobligée de flétrir, essaya de se faire pardonner, à force de caloomies contre le vaincu dans sa tombe, les louanges que, vivant, il lui avait prodiguées.
(1) Histoire parlementaire de la R(fOoluti(m française ^ par MM. Bûchez etRoax, t.111, p. 457.
(2) Voy. le Courrier de Provence^ numéro 242.