‹ Histoire de RobespierreChapitre 191 sur 283 · LIVRE IV. LA TONTINE LAFARGE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LA TONTINE LAFARGE

Cependant, ainsi que nous Tavons dit plusieurs fois et comme on nent d'en avoir un nouvel exemple, il n'hésitait jamais à soutenir une hèse contraire au sentiment populaire, quand elle lui paraissait conorme à la justice. Cela se vit encore lors de la discussion soulevée lans la séance du 7 mars au soir par la présentation du rapport de 'abbé Gouttes sur le projet de tontine viagère imaginé par un sieur Laarge, tontine au moyen de laquelle, prétendait, son auteur, on devait irriver à ménager de précieuses ressources aux indigents pour leur ieillesse, moyennant un sacrifice insensible. La nation y trouvait aussi ►on compte, car la caisse lontinière eût en même temps servi de caisse l'amortissement et éteint en un certain -nombre d'années une partie de a dette publique.

Ce projet, basé sur des calculs déclarés exacts par l'Académie des sciences, avait en effet de quoi séduire l'Assemblée, et Gouttes, au nom du comité des finances, lui en proposa l'adoption. Mirabeau, émerveillé des résultats probables d'une entreprise à laquelle il était peut-être intéressé, puisqu'un de ses secrétaires, Clavière, financier très-habile, en était l'administrateur gérant, Mirabeau vanta, dans un assez long discours, les avantages d'un établissement destiné à inspirer au peuple le goût de l'économie. Il alla même, dans son enthousiasme, jusqu'à proposer à l'Assemblée de former elle-même les premiers fonds de la caisse en décrétant qu'il serait prélevé par le trésor public cinq jours de traitement sur chaque député, et que le produit de cette retenue serait employé à l'acquisition de douze cents actions à répartir entre autant de familles pauvres. Une partie de l'Assemblée applaudit, demanda à voter immédiatement. Un membre du côté droit, Foucauld, renchérissant sur cette proposition, demanda que, si au 5 mai prochain la constitution n'était pas terminée, les traitements des représentants fussent, à partir de cette époque, versés intégralement dans la caisse de la tontine pour les vieillards.

C'était remettre en question la juste indemnité due aux représentants de la nation. De la part des gens de la droite, possesseurs presque tous d'assez grandes richesses, pareille proposition manquait au moins de générosité ; ils pouvaient se faire à bon marché une réputation de désintéressement. Mais, en thèse générale, est-il juste, est-il convenable

d'avoir des députés sans traitement, comme le pensent certaines personnes, et comme cela s'est pratiqué sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet? Rien de moins démocratique d'abord, de plus contraire à l'intérêt général, car ce serait mettre la représentation na^ tionale uniquement entre les mains des riches ; or il n'est ^ullemen^ démontré qu'ils soient plus que d'autres aptes à bien gérer les affaires d'un pays. Ce serait priver les citoyens d'être représentés par tC5 homme de cœur et de talent que son peu de fortune, la nécessité dj vivre de son travail empêcheraient d'accepter un poste qu'il ne pouc^ rait remplir avec dévouement qu'en négligeant ses propres affaire* ^ Le salaire dû aux mandataires du peuple est dans une certaine m^ sure, on peut l'affirmer, la garantie de leur indépendance. Telles étai^^ une partie des considérations invoquées par Robespierre pour coo?, battre la motion de Mirabeau, reprise et aggravée par Foucauld.

Il avait en premier lieu blâmé comme souverainement immorales les formes de loterie affectées par la tontine Lafarge. 11 lui paraissait indigne de l'État de s'associer aune pareille entreprise, d'en être le patron et le directeur. Venant ensuite à la contribution qu'on avait proposé de lever sur les membres de l'Assemblée, afin de former les premiers fonds de cette tontine, contribution colorée d'un prétexte .de bienfaisance, et sans se dissimuler qu'il lui fallait un certain genre de courage pour s'élever contre une proposition qui semblait inspirée par des vues d'humanité, il signala, comme de nature à vicier les principes protecteurs de la sûreté publique, ces motions de détourner de leur destination le salaire des représentants, lequel était, à ses yeux, une propriété nationale, non une propriété individuelle. Il faut se garder, . disait-il à ses collègues, de ces bienfaisances illusoires dommageables à l'intérêt général bien entendu. Adoptez en faveur des malheureux les mesures les plus efficaces, mais ne touchez pas à l'une des bases essentielles de votre constitution. « Le peuple doit payer ses représentants pour que d'autres ne les payent pas. » Ces paroles étaient-elles une allusion directe à la position de Mirabeau? Nous ne le supposons pas, car sa vénalité n'était nullement constatée alors, et l'hommage public que Maximilien n'allait pas tarder à lui rendre nous donne à penser qu'il n'ajoutait pas une foi entière aux accusations vagues répandues dès cette époque ; mais ces paroles n'en pénétrèrent p» moins sans doute comme un poignard au cœur du grand orateur, t Le sacrifice qu'on vous demande, » ajoutait Robespierre, «léger pour plusieurs, serait peut-être pénible pour quelqu*es-uns.i> Cette considération dans sa bouche était, il est permis de l'assurer, dégagée de toute pensée d'intérêt personnel. Pauvre, il avait des ressources encore au-de»-

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