LÎVRE V. SON OPINION SUK LE DROIT DE TESTER
également restreindre, en ligne collatérale, la faculté de tester ; c'était aller trop loin, selon nous. Si la natUre même oblige en quelque sorte le père de famille à maintenir égale la balance entre ses propres enfants, il n*en est pas de même à Tégard des collatéraux, dont quelques-uns méritent souvent plus d'affection, et auxquels on peut en certains cas préférer même des étrangers. N*arrive-t-il pas en effet que certaines personnes qui ne nous touchent par aucun lien du sang ont plus droit à nos sympathies, à notre tendresse, à notre reconnaissance que d'autres auxquelles, par le fait du hasard, nous rattache un degré plus ou moins éloigné de parenté? Pourquoi donc interdirait-on à un homme sans enfant de disposer de ses biens en faveur de ses amis, de ces parents du cœur qui forment quelquefois la véritable famille? Mais en désirant qu*on restreignît généralement la faculté de tester, Robespierre songeait surtout à achever la ruine de la féodalité, laquelle n'était pas tellement abattue qu'on ne la supposât capable d'user de tous les moyens pour se reconstituer, et à provoquer la division des grandes fortunes, qu'il considérait, non à tort, comme un obstacle à la prospérité, au bonheur des sociétés humaines. Du reste, ni le discours de Mirabeau ni celui de Robespierre, malgré la faveur avec laquelle ils furent accueillis, ne déterminèrent l'Assemblée à se décider tout à fait dans leur sens. En ajournant la question elle parut se ranger à l'avis de ceux qui pensaient qu'une latitude beaucoup plus grande devait être accordée aux testateurs. Mais, en ce qui concerne l'égalité des partages entre enfants, l'opinion de Robespierre a éié ratifiée, sinon par la loi, au moins par la plupart des pères de famille; et, sauf en des circonstances exceptionnelles, bien peu trouvent dans leurs cœurs le courage de profiter du bénéûce que leur accorde la loi, d'avantager, dans une certaine mesure, un ou plusieurs de leurs enfants au détriment des autres.
Plus nous approchons du terme des travaux de l'Assemblée constituante, plus semble se prodiguer l'infatigable lutteur. Beaucoup de ceux qui, au début, combattaient avec lui, se sont arrêtés en chemin, les uns par lassitude, les autres satisfaits d'avoir affaibli la royauté dans leur intérêt, et édifié sur les ruines de la noblesse le règne de la bourgeoisie; mais Robespierre, nous l'avons dit, ne voulait pas laisser
confisquer la Révolution au profit â*une caste. On Tentendra, jetant le défi aux déserteurs de la cause populaire, revendiquer pour tous le droit, la justice, la liberté ; et le jour où le triomphe de la réaction paraîtra assuré, on le verra, plus âpre, plus ardent, puisant dans sa conscience des forces nouvelles, s*acliarner à défendre, à compléter les conquêtes de la Révolution.
Dès le commencement d*avril il se multiplie en quelque sorte. A chaque instant il occupe la tribune ; le 2, c'est pour demander, après un rapport d'Alquier au sujet des troubles de Nîmes, des précautions afin que rinnocent ne soit pas confondu avec le coupable (1) ; le 5, pour soutenir la doctrine de l'égalité en matière de successions ; le même jour, dans la soirée, pour invoquer la question préalable sur une motion de Barnave, avec lequel commencent ses longs démêlés à propos des colonies (2) ; le 6, pour s'élever contre la précipitation mise par le comité de constitution à soumettre aux délibérations de TAssembléesoD projet de loi concernant Torganisation du ministère.
Arrêtons-nous un moment sur celte dernière discussion, destinée à soulever quelques orages. Desmeuniers venait de donner lecture da premier article, ainsi conçu : « Au roi seul appartiennent le choix et la révocation des ministres. » Robespierre se plaignit vivement de l'esprit expéditif qui depuis quelque temps présidait aux travaux de l'Assemblée. Était-il permis de lui présenter à Timprovisle les projets les plus importants? Quelques membres ayant protesté contre les paroles de l'orateur, et même crié*..^ V ordre! Robespierre, sans s'émouvoir : « Je ne m'effraye pas de cette manière d'étouffer la voix de ceux qui veulent dire la vérité. » Oui, poursuivit-il, allant au-devant d'une objection prévue, c il faut accélérer nos travaux, mais non pas en discutant précipitamment des décrets de nature k renverser la liberté, à anéantir les principes constitutionnels établis par les décrets précédents. 11 n'y a qu'un seul parti à prendre, c'est la question préalable sur le premier article (3). » Charles Lameth et Pétion appuyèrent avec force l'avis de leur collègue, a M. Robespierre avoit raison, » écrivit Brissot dans son journal (4) ; l'Assemblée en jugea ainsi en ajoumantla discussion sur les premiers articles du projet et en décidant qu'on s'occuperait d'abord du titre relatif à la responsabilité ministérielle, sur lequel les débats s'ouvrirent immédiatement. Vers la fin de la séance, Gazalès, par bravade, réclama pour le roi le droit de dissoudre te
(1) Point du jour, TiiiméTO 632.
(2) Ibid.^ numéro 635.
(3) Moniteur du. 8 a^Till791; Point du jour ^ numéro 635.
(4) Le Patriote françois^ numéro 607.