LIVRE V. SON OPINION SLR LE DROIT DE TESTER
trouvaient coordonnées toutes ses idées sur cette matière. Se sentant mourir au moment où cette question, dont il s'était beaucoup préoccupé et qu'il avait traitée avec un soin tout particulier, était à Tordre du jour de TAssemblée, il avait fait demander son ami Tévêque d'Autun, Talleyrand-Périgord, et Tavait prié de donner en son nom à ses collègues lecture de son dernier discours. Cette œuvre suprême était encore un hommage rendu à la Révolution, qui avait détruit les monstrueuses inégalités existant jadis dans les successions; elle fut écoutée avec un religieux silence interrompu par de fréquents applaudissements. Mirabeau, en effet, avait émis une opinion conforme au senti- Doent général de l'Assemblée en réclamant la plus stricte égalité dans les partages, en demandant la proscription des majorats et des fidéicommis, et que les donations entre-vifs, institutions contractuelles M dispositions testamentaires sans charge de rapport, fussent réduites au dixième de la masse des biens composant un patrimoine.
Les éternels défenseurs des abus de l'ancien régime, Foucauld et -Gazalès, s'élevèrent vivement contre une opinion subversive des lois qui réglaient jadis l'état des familles françaises, et combattirent avec une ardeur digne d'une meilleure cause les vues du glorieux défunt (1). Bobespierre se chargea de les défendre. Toute institution tendante à augmenter l'inégalité des fortunes, disait-il avec raison, est mauvaise «t contraire ad bonheur social. Le but du législateur devait donc être de prévenir autant que possible cette inégalité, source de tous les maux, par laquelle Thomme avilit l'homme « et fait de son semblable l'instrument de son orgueil, le jouet de ses passions ou le complice de ses crimes. » Que voyait-on dans les pays où les grandes fortunes étaient entre les mains d'un petit nombre d'individus? la vertu méprisée et les richesses seules en honneur. En vain la nature et la raison indiquent-elles que les hommes sont nés tous égaux, les lois deviennent entre les mains des riches un moyen d'opprimer les pauvres ; et si par hasard quelques penseurs élèvent la voix au nom de la justice éternelle, ils sont regardés comme des insensés, bien heureux encore quand on ne les traite pas en séditieux. « Législateurs, » s'écriail-il, « vous n'avez rien fait pour la liberté si vos lois ne tendent k diminuer par des moyens doux et efficaces l'extrême inégalité des fortunes. » Or le meilleur moyen d'atteindre ce but était, suivant lui, d*établir l'égalité des partages en matière de succession et d'empêcher les citoyens d'éluder ou d'anéantir la loi par un effet de leur propre volonté. 11 était nécessaire d'ailleurs de protéger l'homme contre l'in-
(1) Voy. le Point du jour, numéro 630, p. 635.
trigue, la fraude, les captatîoiis dont il pouvaii être victime dans les derniers moments de sa YÎe, si la faculté de tester lui était laissée pleine et entière. Et puis n^arait-on pas à prendre les précautions les plus minutieuses contre le préjugé funeste en vertu duquel tous les biens d^une famille étaienl dévolus à l'aîné au détriment des aatres enfants, préjugé dont les racines étaient encore vivaces sous les àSbrïs de la féodalité? N"était-il pas à craindre que les partisans des anciens abus ne cherchassent à éluder les dispositions bienfaisantes de la loi en y substituant leur volonté particulière, et ne relevassent ainsi indirectement le droit d'aînesse aboli? il fallait donc empêcher un individu de déranger suivant son caprice Tordre établi par le législateur, prévenir par de sages limites posées à la volonté des mourants de criantes iniquités et des procès pleins de scandales.
Quelle institution que celle qui- permet à un père d*immoler.des enfants à un autre enfant ! « Voyez, « disait Robespierre,. < la cruelle opulence d'un frère insultant à Tindigence de son frère; les tourments de l'envie, les fureurs de la vengeance remplacer les doux sentiments de la nature et les charmes de la paix domestique. Cependant ce sont ces familles particulières qui composent la grande famille de l'État; ce sont les mœurs privées qui sont la base des mœurs publiques; voilà donc la félicité générale empoisonnée dans sa source, voilà la liberté sapée dans ses premiers fondements. • En vain aux immenses inconvé* nients de l'inégalité des partages opposait-on la nécessité de maintenir intacte la puissance paternelle ; en vain invoquait-on l'exemple des lois romaines! A Rc.me, l'autorité du père de famille était celle d'un maître sur ses esclaves : elle allait jusqu'au droit de vie et de mort; qui oserait aujourd'hui réclamer ce pouvoir atroce ! Le devoir du législateur est de conserver à la puissance paternelle tout ce que la nature a mis en elle de bon et de juste, non ce que le despotisme et des systèmes exagérés y ont ajouté.
Sans prétendre enlever à l'homme la faculté de tester, Robespierre voulait qu'elle demeurât enfermée dans les limites de la loi ; qu'on ne pût en aucun cas violer le principe salutaire de l'égalité des partages en matière de succession proclamé par l'Assemblée nationale. En conséquence il demandait, d'accord avec Mirabeau, que les substitutions fussent abolies et qu'il fût interdit aux pères de famille d'avantager par des dispositions testamentaires quelques-uns de ses héritiers aa détriment des autres (i). Cela était juste et bien. Mais Robespierre voulait
(1) Voy. ce discours de Robespierre dans le Point du jour, numéro 634, p. 60 et siiiv. Voyez aussi le Moniteur du 7 avril 1791 ; le Journal de Pari», du même jour, et le Courrier de Provence^ numéro 279.