‹ Histoire de RobespierreChapitre 229 sur 283 · LIVRE V. — FIXATION DU LIEU DES ASSEMBLEES PRIMAIRES · texte numérisé non relu

LIVRE V. — FIXATION DU LIEU DES ASSEMBLEES PRIMAIRES

Les luttes étaient fréquentes entre Robespierre et le comité de constitution, et, comme on vient de le voir, la victoire ne restait pas toujours à ce dernier. Quelquefois le rapporteur de ce comité fuyait la discussion, comme il arriva à Desmeuniers à Toccasion du projet de loi sur la convocation de la première législature soumis à TAssemblée dans la séance du 27 mai. D'après ce projet, les directoires de «district étaient autorisés à déterminer eux-mêmes, suivant les circonstances, le lieu où se réuniraient^ les assemblées primaires. Robespierre combattit très-vivement cette disposition, contraire, selon lui, à la liberté électorale, à cette liberté indispensable à la bonne composition d'une assemblée de laquelle allait dépendre le sort de la constitution et de i*État. Ne sentait-on pas combien pourrait influer sur les élections cette latitude laissée à des directoires de district, peut-être ennemis de la Révolution, de transférer les assemblées primaires où bon leur semblerait? Il fallait donc de toute nécessité en fixer le lieu. La justesse de ces observations parut telle que Desmeuniers n'osa pas soutenir l'article du comité, et l'Assemblée décida que les assemblées primaires se tiendraient au chef-lieu de canton (1).

Robespierre ne pouvait laisser passer une question relative à l'exercice des droits politiques sans revenir sur le fatal décret qui avait divisé la nation en citoyens actifs et en citoyens inactifs. Dans la séance du lendemain, il s'écria que c'était le moment de réformer le décret du marc d'argent, et de déclarer tout Français citoyen actif et éligible. Mais l'Assemblée resta sourde à ce cri de justice, et la proposition de Robespierre, vainement appuyée par le député Lavigne, se trouva étouffée sous les murmures (2). Nous l'entendrons bientôt la reproduire sans plus de succès, lors des débats occasionnés par la révision de la constitution ; le souffle réactionnaire dont semblait animée TAssemblée sera bien plus violent encore à cette époque.

Il ne put empêcher non plus, le 30, l'Assemblée Constituante d'adopter, sur la motion de Duport, l'établissement d'adjoints ou substituts

du Pas-de-Calais, sur la rééUgihUité des membres du Corps législatif. (In-8« de 16 p., do rimprimerie nationale.)

(1) Point du jour, numéro 686, p. 500.

(2) Moniteur du 29 mai 1791. Patriote françois, niunéro 659.

452 IIISTOIRE DIT ROBESPIERRF.

près les tribunaux criminels. En vain allégua-t-il que c'était contraire au décret déjà rendu, par lequel, afin d'éviter un double emploi, et aussi par raison d'économie, on avait décidé que les commissaires du roi près les tribunaux civils procéderaient également devant les tribunaux criminels; l'Assemblée, se déjugeant en quelque sorte, donna celle fois gain de cause à Duport (1).

. Un jour pourtant ces deux éternels adversaires, séparés désormais sur les grandes questions sociales et politiques, l'un se rattachant, de plus ou moins loin, à ce despotisme et à ces privilèges à la destruction desquels il avait pourtant contribué, l'autre allant logiquement vers la démocratie pure, et voulant la Révolution pour tous, se rencontrèrent dans une pensée commune, dans une sainle'et noble pensée.

On se souvient sans doute que, au commencement de sa carrière, étant juge au tribunal de Tévêque d'Arras, — il y a déjà bien longtemps, tellement les idées ont marché depuis, — Robespierre, obligé de condamner à mort un accusé, avait . immédiatement donné sa démission, tant la peine de mort lui inspirait d'horreur. Je sais bien, disaitil, que c'est un scélérat, mais faire mourir un homme (2)! Devenu législateur, il ne pouvait manquer de chercher à effacer de nos lois une peine inutile à. ses yeux, et digne des temps barbares. Dans un mémoire resté célèbre, il avait victorieusement attaqué l'inique préjugé en vertu duquel la honte attachée aux peines infamantes rejaillissait sur toute la famille d'un criminel, et il avait eu la joie de voir l'Assemblée nationale sanctionner son œuvre en proscrivant ce 'détestable préjugé. La peine de mort, suivant lui, n'avait pas plus déraison d'être, et déjà, dans son mémoire, il avait tenté d'en démontrer l'inutilité.

Devait-on maintenir cette peine dansle nouveau Codepén'al ? Telleétait la question soumise, le 30 mai 1791, aux délibérations de l'Assemblée. Non, s'écriait Robespierre. C'était la première fois qu'une voix s'élevait si hautement en France pour réclartier Tabolitiôn de la peine de moti

« Effacez du code des Français les lois de sang qui commandent des

(1) Poùf/ (/ujo,<;, uuméro 688,p. 542.

(2) Mémoires de Charlotte Hùbespierrf, p. 69. . . . ...

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meurtres juridiques; et que repoussent leurs mœurs et leur constitution nouveUés. » Il fallait prouver que la peine de mort est essentiellement injuste; qu'elle n'est pas la plus réprimante des peines; qu'enfin, au lieu de prévenir les crimes, elle y dispose plutôt. Il le fit, et d'une* manière admirable, selon nous. ' '

Certes je suis loin de m'apitoyer, pour ma part, sur le sort d'un misérable assassin, et j'aime mieux réserver ma pitié à sa victime ; mais puis- je apprpuver la société de venir le tuer en grand appareil, au milieu d'une foule indifférente et moqueuse? Je ne vois là qu'assassinat contre assassinat, et je ne saurais admettre une peine dont l'efficacité n'est nullement démontrée. Comme le disait Robespierre, un condamné est à l'égard de la société dans la situation d'un ennemi vaincu et impuissant. Tue-t-on un ennemi vaincu? Mais, s'écrient, épouvantés, les partisans de la peine de mort, qui nous garantira des assassins? Quand la torture fut abolie, beaucoup de criminalistes prétendirent que le nombre des criminels irait croissant du jour où ils n'auraient plus sous les yeux la perspective de ces abominables traitements réservés aux accusés. Le contraire eut lieu ; c'est qu'en effet les lois douces font les mœurs douces. Quel but veut atteindre le législatear? poursuivait Robespierre; celui de mettre le coupable dans l'inopossibilité de nuire. Était- il besoin de l'égorger pour cela? N'avaiton pas d'autres peines autrement efficaces, et ayant au moins le mérite de ne pas émousser le sentiment moral chez le peuple, comme un précepteur maladroit abrutit et dégrade Tâme de ses élèves par l'usage de châtiments cruels ? Après avoir montré les crimes plus rares dans les pays heureux où la peine de mort n'existait pas, comme jadis dans plusieurs des républiques de la Grèce, tandis qu'ils se multipliaient la où les supplices étaient prodigués, il arrivait à un argument resté jusqu'ici sans réponse : « Écoutez la voix de la justice et de la raison : elle vous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes sujets à l'erreur. Eussiez-vous imaginé rordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention. Pourquoi vous interdire les moyens de les réparer? Pourquoi vous condamner à l'impuissance de tendre une main secourable à l'innocence opprimée? Qu'importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible? Elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois pénales. Ravir à l'homme la possibilité d'expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui

fermer impitoyablement tout retour à la vertu, à Teslime de soimême» se hâter de le faire descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau, encore tout couvert de la tache de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement de la cruauté. » La colère et la vengeance devaient être, suivant lui, bannies de la loi; et quand elle versait le sang humain, pouvant l'épargner, lorsqu'elle offrait, comme à plaisir, auxTegards du peuple d'horribles scènes de carnage, elle altérait dans le cœur des citoyens les notions du juste et de l'injuste.

Un écrivain de beaucoup d'esprit a écrit : a Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. » Cette jolie I^rase a eu un grand succès dans le monde ; force gens, après avoir dit cela, ont cru avoir tout dit. Et pourtant, quel pauvre et triste argument pour le maintien d'une peine immorale ! C'est à la société plus forte, plus éclairée, plus clémente, à faire passer elle-même dans les cœurs le respect que l'homme doit à son semblable. Autrement, disait Robespierre en terminant : « L'homme n'est plus pour l'homme un objet SI SACRÉ... ridée du meurtre inspire bien moins d'effroi lorsque la loi même en donne l'exemple et le spectacle; l'horreur du crime diminue lorsqu'elle ne le punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité; l'un est absolument opposé à l'autre. Tout seconde les lois modérées; toot conspire contre les lois cruelles... » La rigueur des lois pénales lui paraissait être en raison de la liberté d'un pays ; et l'humanité était oifensée, là surtout où la dignité de l'homme était méconnue, là où un maître commandait à des esclaves. Mais à un pays libre et régénéré il fallait des lois plus douces ; il concluait donc à l'abolition de la peine de mort en toute matière (1). Soixante-dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et je ne sache pas qu'on ait fait entendre, depuis, beaucoup d'arguments plus solides, de raisons plus décisives en faveur de

(1) Voyez le Moniteur du 1«»^ juin 1791. Publié une première fois en 1791,paralt-il,ce discours a été réimprimé d'après la version du Moniteur. (Paris, Prévost, Mansnt, 1830. in-S» de 16 p.) Cette édition se trouve précédée d'un petit avant-propos apocrypbc, tiré tout simplement des Mémoires de Hobespierre par M. Cli. Reybaud. (\oy. 1. 11, p. 180.)

L'opinion de Robespierre rencontra dans lo public de sympathiques échos; nous lisons dans une brochure d'un avocat nommé Boussemart, dédiée à Robespierre". « Mon cher confrère, non pas en qualité de député, mais par un caractère indélébile, celui d'avoir prôté tous deux le même serment dans le même tribunal où nous avwis juré d'offrir notre ministère au pauvre comme au riche, à la veuve comme à l'orphelin, de défendre les droits de Phumanité, de la justice, serment sacré, serment que rien ne peut rompre, Robespierre, recevez mou hommage, vous le méritez, et la postérité vous rendra justice... Vous êtes brave, Robespierre, vous marchez à grands pas veri l'immortalité, que les obstacles ne vous arrêtent point. Plus le péril aura été grand, plus la gloire sera durable ; tonnez dans la tribune ; terrassez avec ces armes de Vélo-

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