LIVRE V. — IL RÉCLAME L*AB0UTION DE LÀ PEINE DE MORT
la suppression de cette peine que nous ne sommes point encore parvenus à effacer de nos codes.
Les comités de constitution et de jurisprudence criminelle avaient bien aussi conclu à Tabolilion de la peine de mort, mais non sans restriction ; ils la maintenaient en un point, et, chose singulière, en matière politique. Le lendemain Pétion et Duport vinrent joindre leurs voix à celle de Robespierre, et, à l'appui de leur opinion commune, ils apportèrent des raisonnements dont on ne saurait méconnaître ni la noblesse ni la profondeur. Mais tant de paroles éloquentes et généreuses ne parvinrent pas à convertir ceux que Robe^erre appelait si justement les partisans de Vantique et barbare routine ; la peine de mort fut conservée. Plusieurs journaux populaires applaudirent à la touchante initiative de Robespierre (1 ) ; seul, Marat trouva à le blâmer, tout en rendant justice à un sentiment qui, disait-il, faisait honneur à sa sensibilité, mais était sujet à des inconvénients trop graves pour être adopté (2). Cela seul sufât à montrer quels abtmes séparaient ces deux hommes. La peine de mort, dont l'abolition eût été Thonneur de la Révolution, resta donc inscrite dans nos codes. Qui sait si, en adoptant la motion de Robespierre, TAssemblée nationale n'eût pas épargné à la France les flots de sang qui ont rougi le pavé de nos places publiques?
qnenoe qui vous ont si bien sen'i jusqu'à ce Jour, et qui sont si redoutables aux ennemis de notrt constitution et du genre humain; frappez, dis-je, d^anathème ces hommes qui ont osé donner leurs voix pour la destruction de leurs semblables...
{Sentimens d'un François sur la peine de mort prononcée par l'Assemblée nationaU. Dédié à M. Robespierre , député patriote, avec cette épigraphe : « Non occides «.(Paris, in-8*» de 8 pages.)
(1) Voyez. entre autres le Courrier de Provence, numéro 295.
(2) L'Ami du Peuple, ou le Publiciste parisien, numéro 478. L^opinion de Marat vaut la peine d'être citée tout entière : « L'ordre du jour ayant appelé la discussion sur l'abolition de la peine de mort, PAsserablée a décrété avec raison, mais sans tirer à conséquence, que la peine de mort serait réservée pour les grands crimes : question sur laquelle nos fidèles Pethion et Roberspierre avoient établi un sentiment qui fait honneur à leur sensibilité , mais sujet à des inconvénients trop graves pour être adopté. Le droit d'infliger des peines capitales qu'a la société n'est pas douteux, puis- qu'il découle de la même source que le droit de donner la mort qu'a tout individu, je veux dire le soin de sa propre conser\'ation. Or, toute peine doit être proportionnée an délit; celle de l'assassin et de l'empoisonneur doit être capitale, à plus forte raison celle du conspirateur et de l'incendiaire. » Quelle déplorable argumentation ! et que de sophismes en quelques lignes ! Etonnez-vous donc que l'atrabilaire Mni du Peuple ait, dans ses sanguinaires byberpoles, demandé tant de têtes !
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Le dernier jour de ce mois de mai, si glorieux et si laborieux à la fois pour Robespierre, fut encore marqué pour lui par un éclatant triomphe. Voici à quelle occasion. Une ancienne victime des persécutions du despotisme, Tabbé Raynal, banni par un arrêt du parlement pour son Histoire philosophique des deux /n(i65, était récenmient revenue à Paris. Entouré aussitôt par des évéques, de ci-devant nobles, par les partisans de. ces vieux abus dont il avait été lui-même Tamer censeur, indemnisé des pertes auxquelles l'avaient entraîné les condampations prononcées autrefois contce lui».rabbé se mit en tête de dresser l'acte d'accusation de la Révolution française, et de l'envoyer sous forme de lettre au président de rAss.emblée';nationale; s'jmaginant, par^ cette sorte de trait de folie, ramener l'opinion publique au fétichisme de. la royauté.
- Duport venait d'achever son discours contre la peine de mort, quand Bureaux de Pusy, qui présidait, annonça qu'un homme, également connu pour son éloquence et sa philosophie, l'abbé Raynal, lui avait fait l'honneur de passer chez lui dans la matinée, et lui avait remis une adresse en le priant de la communiquer à l'Assemblée. Celleci consentit à entendre ce morceau. Lecture en fut donnée par un des secrétaires. C'était une censure amère des travaux de l'Assemblée constituante, un pamphlet contre la Révolution,* une longue diatribe d'un bout à l'autre. L'auteur osait pourtant se présenter comme un vieil ami de la liberté ; et, en rappelant qu'il avait donné des leçons aux rois, il engageait sérieusement l'Assemblée à révoquer ses décrets constitutionnels, à rétablir le pouvoir exécutif dans sa force première. Quelques murmures d'impatience avaient à peine interrompu la lecture de ce libelle, auquel l'Assemblée prêta une attention méprisante comme à l'œuvre d'un maniaque.
Le président, s'il faut en croire un écrivain royaliste (1), s'était un peu trop complaisamment prêté à la petite comédie dont l'abbé Raynal, à près de quatre-vingts ans, avait bien voulu faire les frais. Comme il avait eu connaissance de l'adresse, quelques membres crurent qu'il s'était moqué de l'Assemblée en lui proposant d'en écouter la lecture.
(1) Mémoires de Ferrières, t. II, liv. IX, p. 313.