‹ Histoire de RobespierreChapitre 234 sur 283 · LIVRE V. — DISCOURS SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DISCOURS SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE

l'éloquent philosophe de Genève, ce Rousseau, à qui, au nom de la patrie, TAssemblée nationale venait de décerner une* statue, n'avait-il pas été atteint par la persécution? Mais tandis qu'on poursuivait comnic perturbateurs de Tordre public les meilleurs amis de Tliumanité, on prodiguait les caresses, les encouragements, les pensions, à ces écrivains courtisans a vils professeurs de mensonge et de servitude, » dont les doctrines funestes altéraient les principes de la morale, et dépravaient Tesprit public. « La presse libre, » continuait-il, a est la gardienne de la liberté ; la presse gênée en est le fléau... Ce sont ces entraves qui produisent ou une timidité servile ou une audace extrême. Ce n'est que sous les auspices de la liberté que la raison s'exprime avec le courage et le calme qui la caractérisent... Pourquoi prendre tant de soin pour troubler l'ordre que la nature établissait d'elle-même? Ne voyez-vous pas que, par le cours nécessaire des choses, le temps amène la proscription de l'erreur et le triomphe de la vérité ? Laissez aux opinions bonnes ou mauvaises un essor également libre, puisque les premières seulement sont destinées à rester. Avez-vous plus de confiance dans l'autorité, dans la vertu de quelques hommes intéressés à arrêter la marche de l'esprit humain que dans la nature même?... L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées, le seul censeur légitime des écrits. Si elle les approuve, de quel droit, vous homme en place, pouvez- vous les condamner? Si elle les condamne, quelle nécessité pour vous de les poursuivre? Si, après les avoir improuvées, elle doit, éclairée par le temps et par la réflexion, les adopter tôt ou tard, pourquoi vous opposez-vous aux progrès des lumières? Comnient osez- vous arrêter ce commerce de la pensée que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits, avec le ^eiire humain tout entier? » Pourquoi enfin substituer à cet empire de l'opinion publique, doux,- salutaire et naturel, celui de l'autorité, nécessairement odieux et tyrannique?

A ces principes éternels on objectait la raison d'État, la soumission aux lois. Mais, sans troubler aucunement l'ordre public,- sans enfreindre l'obéissance due aux lois existantes, n'était-ce pas le droit de tout citoyen d'appeler l'attention du législateur sur des lois imparfaites, d'en dennander la réforme,- de prouver qu'elles étaient contraires à l'intérêt général? N'était-ce pas là le meilleur usage, le plus digne que l'homme pût faire de sa raison? Robespierre assimilait à cet égard la grande société politique aux sociétés particulières , où chaque associé a le droit d'engager ses coassociés à modifier, pour la prospérité de l'entreprise, les conventions premières. Avant la Révolution même, n'avait-on pas le droit d'écrire et de disserter sur les lois. On parle

toiyours d'appels à la révolte, et c'est un beau prétexte pour arriver à ranéantissementde la presse; mais s*imagine-t-on que des écrits remuent si facilement les citoyens et les portent tout à coup à briser un état de choses appuyé par la force publique , cimenté par Thabitude?Ce sont des préjugés répandus par le despotisme. Les écrits n'agissent sur les peuples que par l'action lente et progressive du temps et de la raison; toutes les déclamations contre ce qu'on appelle les écrits incendiaires cachent toujours le dessein secret d'opprimer une nation dont le premier besoin est d'être éclairée sur ses droits, sur ses intérêts. Il fallait donc renoncer à tout acte de rigueur contre les écrivains, et maintenir, comme la plus solide base du bonheur social , la liberté illimitée d'écrire sur toutes choses.

Envisageant ensuite la liberté de la presse par rapport aux personnes, il distinguait entre les personnes publiques et les personnes privées. Quant aux premières, la question ne lui paraissait pas douteuse. En effet, un des plus grands avantages, lé but essentiel de cette liberté, n'était-il pas de contenir l'ambition, le despotisme des gens en place, des dépositaires de l'autorité? Si, sous prétexte de calomnie, on leur laisse le droit de poursuivre légèrement un écrivain qui aura blâmé leur conduite , ce frein salutaire de la liberté de la presse deviendra absolument nul ; car qui osera s'exposer aux vengeances des hommes puissants? Attendra-t-on pour dénoncer Catilina qu'on ait des preuves juridiques de sa culpabilité? Devant quel tribunal lutlerat-on contre Tibère? Si l'on incrimine les dénonciations contre tel outel fonctionnaire, ne sent-on pas combien il sera difficile de déjouer les complots liberticides? Ceux qui gouvernent ont trop les moyens d'envelopper de mystères leurs projets ambitieux; et si, pour les mettre en cause devant l'opinion publique, des preuves juridiques sont absolument exigées, ne courra-t-on pas risque de voir leurs machinations exécutées avant qu'on ait pu les prévenir? « Dans tout État libre, > disait-il, « chaque citoyen est une sentinelle de la liberté qui doit crier au moindre bruit, à la moindre apparence de danger qui la menace. Tous les peuples qui l'ont connue n'ont-ils pas craint pour elle jusqu'à l'ascendant même de la vertu? » Chose singulière, on eût dit qu'il prévoyait par là le reproche qu'au lendemain de Thermidor devait lui adresser Barère.

Que si, poursuivait-il, d'excellents citoyens, comme Aristide, n'étaient pas à l'abri de l'injustice et de la calomnie, ils trouvaient, dansla satisfaction d'une conscience pure, de sufûsantes consolations, sachant que des persécutions passagères rehausseraient encore leur gloire, et seraient un témoignage plus éclatant de leur vertu. Quels

Page 1