LIVRE y. MADAME DE CHALABRE
était en relation et en correspondance suivies, il faut citer, outre madame Roland, alors son admiratrice passionnée, une dame apppartenant à un monde dont il n'avait guère les sympathies, madame de Chaiabre, femme d'une assez grande naissance et d'une fortune considérable. Les lettres de cette dame, qui nous ont été conservées, sont toutes animées du souffle antique de la liberté. Ce n'est pas une républicaine à la façon de Charlotte Corday, agitée des passions vengeresses de Némésis ; c'est une Spartiate, dont l'amour de la liberté et de l'égalité a embrasé le cœur. Dès le mois de février 1791 son patriotisme lui a valu les éloges de Robespierre, elle en est toute fière. Elle lui écrit pour lui dire combien elle est heureuse de la conformité de leurs sentiments, combien elle serait charmée de le compter dans le petit nombre des amis qui fréquentaient son salon. « Si tous vos moments n'étoient pas consacrés au salut de notre chère patrie, je désirerois bien en causer avec vous, mais je crains de lui voler un temps si précieux. S'il étoit possible de concilier ce désir, vous me feriez beaucoup d'honneur et de plaisir. » Ce désir fut concilié, et Robespierre, à des intervalles assez éloignés, il est vrai, devint l'hôte de la maison. Quelques jours plus tard elle ne peut s'empêcher de lui témoigner toute son indignation au sujet du décret qui laissait au pouvoir exécutif la nomination des administrateurs du trésor. « Ciel ! » s'écriet-elle, « ô quelle iniquité, quelle dégradation de l'espèce humaine! et c'est l'or, ce vil métal, qui rend les hommes stupides et féroces ! Quel mépris des richesses ne doivent pas avoir les vrais patriotes!... Trois députés seulement, et vous êtes de ce nombre, toujours au chemin de l'honneur ont combattu l'infâme décret. Que vont dire les provinces? » Après une vive peinture des maux que doit, suivant elle, entraîner la détermination de l'Assemblée, elle le prie d'accepter un petit dîner, et de la prévenir au moins deux jours à l'avance, afin qu'elle puisse avertir M. et madame Bitaubé, qui, dit-elle, « seront charmés de se rencontrer avec vous (1). » Quelques patriotes purs, des écrivains recommandables, telles étaient les personnes dont se composait la société de madame de Chalabre. Bitaubé, c'était le célèbre traducteur d'Homère ; les rapports qu'il eut, à cette époque, avec l'illustre ami de madame de Chalabre, ne l'empêchèrent pas d'être incarcéré sous la Terreur, comme tant d'autres que l'amitié de Robespierre fut, ainsi qu'on le verra plus tard, impuissante à sauver de la proscription. La soirée du 17 juillet, avons-nous dit, amena uagrand changement
(1) Voy. ces lettres dans le t. I des Papiers inédits trouvés chez i)obe«pi>rrr, Saint' Justy etc.; collection Berville et Barrière, p. 171 et suiv.
dans la vie du député d'Arras. « Je ne connais pas d*effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances, » a écrit madame Ro* land dans ses Mémoires (1). Voilà encore une de ces phrases ridicules dictées par la haine, par Tesprit de parti, et démenties par tous les faits (2). Immédiatement après le massacre du Champ de Mars, une véritable terreur s'abattit sur la capitale; des mandats d'arrêt furent lancés contre les patriotes les plus connus ; Danton, Camille Desmoulins, Fréron, le boucher Legendre s'y dérobèrent par la fuite. L'auteur des Révolutions de France déposa sa plume, laissant comme une sorte de testament un dernier numéro où, à chaque ligne, son patriotisme se répand en traits indignés, et où sa parole stridente retentit, formidable et mélancolique, comme le glas de la liberté. La réaction furieuse, hors d'elle-même, avait, s'il faut en croire Camille, conjuré la destruction du parti populaire. Or, s'il était un patriote qui semblât désigné d'avance à ses coups, c'était assurément Maximilien Robespierre. Sa popularité était alors à son comble. Dans une brochure du temps, que nous avons sous les yeux, et oii les principaux députés de l'Assemblée nationale sont taxés d'après l'estime publique, il est coté: sans prix (3). L'ex-capucin Chabot se vantait aux Jacobins d'avoir baptisé un enfant auquel les parents avaient donné le nom de Robespierre, « si cher aux patriotes purs et désintéressés {li) ; » et, un peu plus tard révêque de Bourges, Pierre-Anastase Torné, prédicateur dii?tingué, ancien aumônier du roi Stanislas, écrivant à Robespierre au sujet des élections h la prochaine législature, à laquelle il allait être envoyé par le département du Cher, lui disait : « Combien je serois heureux si je pouvois mériter le glorieux surnom de Petit Robespierre (5)! » Et ce n'était pas seulement au sein de celte population de Paris, qui se méprend rarement sur ses véritables amis, que l'enthousiasme pour lui allait jusqu'à l'idolâtrie, l'élan était le même sur tous les points du
(1) Mémoires de madame Roland. Collection l^rville et Barrière, t. P', p. 304.
(2) Un «.'crivaiii, à qui sa haute position littéraire commandait peut-être plus de respect pour la vérité, Charles Lacretelle, membre de T Académie française, et frère du littérateur qui jadis avait partagé avec Robespierre le prix de l'Académie de Meti, commet sciemment un mensonge odieux; car il assistait régulièrement aux séances de rAs=:emblée constituante. 11 n'a pas craint d'écrire : « Robespierre ne so fie à personne. 11 ne trouve point de souterrain assez enfoncé pour lui servir de retraite... A peine sorti de la cave où la peur l'avait conduit après la journée du Champ de Mars, etc. » {Uhtoire de V Assemble ronstiluaute, t. II, p. 314-322.) (^ue dire de semblables inepties? Il n'y a qu'à signaler do pareilles œuvres au mépris de tous les hommes qui ont le culte de la vérité.
(.i) Tarif des députés à V Assemblée nntinnnle ou leur valeur actuelle, d'après l'estimation faite par l'opinioji publique, 1791, in-B" de B p.
(4) Journal drs débats de la Société des Amis delà Constitution, numéro 64.
(5) Voy. cette lettre dans le 1. 1 des Papiers ijif'di**, etc., collection lîerville, p. 109