LIVRE V. — LES ERREURS DE MADAME ROLAND
pays, et, dans une foule d'adresses des sociétés de départements affiliées a la société des Amis de la Constitution dePaùSy son nom revient sans cesse comme un symbole de patriotisme, d'égalité elde liberté (1). De tous les défenseurs de la Révolution il était donc le plus en vue. On agita, paraît-il, fortement la question de lui intenter un procès, bien qu'il fût notoire qu'il avd :t été opposé à la manifestation du Champ de Mars. Quelques chefs du parti victorieux, tâtant l'opinion, laissaient entendre qu'il faudrait peut-être en arriver là. Toutefois on recula devant les conséquences probables d'une pareille mesure. Une dénonciation contre lui fut ensevelie, dit-il lui-même, dans les ténèbres du comité des recherches (2). Ses amis tremblèrent pour lui, mais lui, comme l'homme impassible d'Horace, resta calme devant la tempête. D'autres avaient fui, redoutant les vengeances de la réaction victorieuse ; il demeura stoïquement à son poste, continuant à combattre pour la liberté, et nous allons le voir porter seul tout le poids de la lutte des Jacobins contre les Feuillants. Déjà, du reste, avant l'événement du Champ de Mars, des menaces avaient été publiquement proférées contre lui par des ennemis de la Révolution. Sa tète avait été mise à prix, disait-on, et au club des Cordeliefs il fut arrêté que des commissaires seraient nommés pour s'attacher à ses pas, et le garantir, aux dépens de leur vie, des dangers dont il était menacé (3). Témoignage bien frappant de l'intérêt qui s'attachait à cet homme.
Madame Roland a écrit, dans ses Mémoires, que dans la soirée du 17, vers onze heures, véritablement inquiète sur son compte, elle s'était rendue chez lui au fond du Marais, accompagnée de son mari, dans l'intention de lui offrir un asile (4). Mais, ajoute-t-elle, il avait déjà
(1) Voy. entre autres l'Adresse de la Société de Marseille, en date du 7 juillet 1791, insérée dans le numéro 32 du JourrMl des débntg de la Société des Amis de la Constitution^ et dans le numéro 86 des Bétolutions de France et des Boyaumes. On y lit : Franyais! hommes vraiment libres des quatre-vingt-trois départemens , vos frères et amis les Marseillais vous invitent à rendre hommage à Robespierre, ce digne représentant de la nation, cet apôtre de la liberté nationale. Reconnaissez avec lui l'attentat énorme commis contre vos droits. 11 est cette sentinelle vigilante que rien n'a pu surprendre, cet unique émule du Romain Fabrlcius, dont le despote Pyrrhus louoit les vertus par ces mots si célèbres : 11 est plus facile de détourner le soleil de sa course que d^écarter Fabricius de la voie de Phonneur... Répondez-nous de la vie, des jours de Robespierre, etc... w Cette Adresse, sMl faut en croire Lacretelle, aurait été rédigée par Barbaroux, qui, depuis!... Voyez aussi celle de la Société d'Arcis-sur-Aube, insérée dans le numéro 734 du Patriote français^ etc.
(2) Adresse de Maximilien Bobespierre aux Français^ p. 42.
(3) Extrait du procès- ver bal, dans le Journal des Cordeliers, publié par Momoro, dont dix numéros seulement ont paru.
(4) Mémoires de madame Boland, t. I, p. 304 (collection Berville), feuille 42 du manuscrit.
M. Thiers, de son côté, s^exprime ainsi : « Su terreur et sa jeunesse inspirèrent de
quitté son domicile. Ceci est tout à fait inexact. Robespierre n'était pas rentré, car à cette heure il était au club des Jacobins, cherchant à calmer Teffervescence, et déjà proposant des moyens pour ramener la concorde et/établir la paix (1) ! Du reste, Tassertion de madame Roland est elle vraie ? Nous en doutons fort, et voici pourquoi : dans un autre passage de ses Mémoires Tillustre femme raconte que, à onze heures du soir, revenant des Jacobins, elle reçut chez elle la visite de M. et de madame Robert, qui venaient lui demander un asile. C'est précisément rheure à laquelle elle prétend être allée avec son mari rue de Saintonge pour offrir Thospitalité à Robespierre, qu'elle croyait menacé. 11 y a là déjà une contradiction par trop choquante. Mais ce n'est pas tout; poursuivons : « Je vous sais bon gré, » dit-elle à madame Robert (mademoiselle de Kéralioja d'avoir songé à moi dans une une aussi triste circonstance, mais vous serez mal cachés ici... Cette maison est fréquentée, et l'hôte est fort partisan de La Fayette (2)... » Comment alors pouvait-elle avoir eu l'idée de proposer à Robespierre sa demeure pour asile? Ainsi, à la même heure, madame Roland se met en scène en deux endroits différents, et se fait jouer à elle-même deux rôles complètement opposés. De si grossières contradictions nous donnent le droit de dire que ses Mémoires, tout en conservant d'ailleurs tout le mérite d'une œuvre littéraire pleine de charmes, ne sauraient avoir aucune valeur historique.
Or, voici ce qui se passa à l'issue de la séance des Jacobins. Il y avait parmi les membres du club un entrepreneur en menuiserie nommé Maurice Duplay. C'était alors un homme d'une cinquantaine d'années. Né k Saint-Didier-la-Seauve, dans la Haute-Loire, il était venu de bonne heure à Paris, avait été protégé par madame Geoffrin, et, en quarante ans de travail, était parvenu à amasser une fortune de 15,000
riutcrêt à Buzot et à Roland ; ou lui offrit uu asile. » (Hist, de la Récolution fraftçai:xe.) Il est bon de faire remarquer que cette histoiri' de M. Thiers, dédaiguéc ajuste titre de toutes les personnes qui ont étudié la Révolution, n'est trop souvent qu'une paraphrase, plus ou moins adroite, des Mémoires de madame Bolaïui et des autres Mémoires de la collection Barrière et Berville, lesquels ont été, comme chacun sait, choisis et annotés avec la plus déplorable partialité.
Il n'est pas jusqu'à ce misérable Fréron,qui, dans un libelle post-thermidorien, reproduit dans cette collection, n'ait présenté Robespierre comme « implorant un asile, > et conduit tout tremblant par Lecointre chez Duplay. Rarement on a vu menteur plus cynique (juc ce Fréron. Il oubliait alors ce qu'en ce mois de juillet 1791, après le massacre, il put lire dans son journal VOrateur du Peupie^ alors que lui-même s*était sauvé : « O Rol>espierre, tu es donc le S£UL qui ait obé prendre la défenfic du peuple ! » (Numéro 19 du t. VII, p. 146.)
(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 2S.
(2) Mémoires de madame Roland, t. II, p. 170. (Collection Berville), feuiUe 109 du manuscrit.