LIVRE V. ADRESSE AUX SOCIETES AFFILIEES
compte des faits et des motifs de la scission. Cet avis ayant été adopté, il fut chargé de rédiger lui-même une adresse dont il donna lecture dans la séance du !•' août. C'était d*abord une narration succincte, mais exacte et complète, des faits antérieurs à l'événement du Champ de Mars. Puis venait un touchant appel à la concorde et à l'oubli. Et après avoir tracé le tableau des réactions dont avait été suivi le massacre ; « Heureux et mille fois heureux, » disait- il, « le citoyen paisible qui vit loin du théâtre oij régnent les factions! Heureux celui qui ne soupçonne pas les vils ressorts de Tintrigue! Nous avons vu la liberté de la presse attaquée ; les citoyens arrêtés, forcés à fuir ; les sociétés populaires et les clubs menacés d'une prochaine destruction ; nous avons cru un instant à la résurrection du despotisme et à la mort de la liberté ; il nous a fallu tout le courage que donne le suffrage d'une conscience pure pour ne pas succomber à notre douleur. » Il expliquait ensuite comment des citoyens égarés avaient cru devoir s'éloigner des Jacobins, les présenter comme des factieux, et rappelait les tentatives infructueuses de conciliation faites auprès des Feuillants pour les engager à rentrer dans le .sein de la société mère. « Ils nous ont envoyé leurs règlemens, » poursuivait-il, « nous les aurions acceptés avec joie, s'ils n'avaient pas exclu tous ceux qui ne sont pas citoyens actifs ou fils de citoyens actifs. Pénétrés d'un patriotisme indépendant d'aucune vue particulière, nous n'avons pas voulu nous engager à rejeter les plus fermes appuis de la constitution, la classe la plus honorable de l'humanité, parce qu'elle avait le malheur de ne pouvoir payer une certaine somme d'impôt.» Au reste, la majorité du club des Feuillants, disait- il encore, n'était pas hostile; quelques individus seulement conspiraient contre la liberté et la constitution, mais la plupart des membres scissionnaires restaient aux Feuillants afin de combattre l'influence fâcheuse des véritables factieux. C'était là, on le voit, une porte ouverte à tous ceux qui voudraient revenir aux Jacobins. La lecture de cette adresse avait été, à diverses reprises, interrompue par de bruyants applaudissements (1).
Robespierre avait parlé d'épuration de la société. En effet, dès le 25 juillet, un comité composé de douze membres, parmi lesquels six des dé[)Utés restés fidèles aux Jacobins, Corolier, Grégoire, Prieur, Péiion, l'abbé Royer et Robespierre, avait été chargé, dans le but de reconstituer la société, de présenter une liste d'où seraient exclues toutes les personnes dont l'hostilité aux principes de la Révolution était notoire. Déjà, à cette époque, un grand nombre des sociétés affî-
(1) Voyez le texte de cette adresse dans le Journal des débdts de la Société des Amis de la ConstHul ion j numéro 37.
r)26 HISTOIRE DE ROBESPIERRE
liées des départements s*étaient, malgré les intrigues des Feuillants, ralliées entièrement aux Jacobins. Le mouvement se prononça de plus en ï>!us dans ce sens. Là où se trouvaient Robespierre et Pétion était l'Assemblée nationale, disaient, comme Camille Desmoulins (1), beaucoup de personnes. « Le vertueux Robespierre vous reste, » s'était écrié à son tour Bonneville, dans une adresse lue aux Jacobins au nom du Cercle social ; c laissez partir de votre sein tous ces intrigants que tant de fois nous avons dénoncés à l'opinion publique (2). » Quatre ou cinq sociétés au plus, dans les départements, correspondaient exclusivement avec les Feuillants, dont la plupart des membres se débandèrent bientôt et rentrèrent dans le giron de la société mère.
En même temps plusieurs des victimes de la réaction victorieuse s'adressaient à Robespierre, le priant d'intervenir pour elles auprès de l'Assemblée nationale. Parmi les fugitifs du 17 se trouvait un homme appelé à une renommée bruyante, le boucher Legendre. Il écrivait alors : « Une reconnaissance immortelle s'épanche vers Robe^ierre, toutes les fois qu'on pense à un homme de bien (3). » Ce Legendre, dont nous aurons à raconter les violences, devait être un des plus acharnés proscripteurs de Thermidor.
D'autres dénonçaient à Robespierre les arrestations arbitraires opérées à la suite des scènes du 17 avec une déplorable légèreté, comme s'il avait le pouvoir de remédier à tous les abus (â). Et telle paraissait déjà être son influence aux yeux des étrangers, qu'un vonkiste du nom de Van-Miest, chassé de Belgique dans les derniers événements dont ce pays avait été le théâtre, lui écrivait de Londres, vers la fin de juin de cette année, pour lui offrir ses services, s'imaginant que les destinées de la Révolution dépendaient entièrement de lui (5).
Robespierre était l'àme des résistances opposées à cet esprit de réaction dont s'inspiraientles Constitutionnels, Bamave en tète; et c'était
(1) Révolutions de France et des Royaumes, etc., numéro 86, p. 27.
(2) La Bouche de fer, numéro 101.
(3) Voyez la lettre de Legendre dans le t. I des Papiers inédits trouve'» chez Robesjtierre, etc. (collection Berville), p. 180.
(4) Voyez une lettre signée L, dans les Papiers inédits, t. II, p. 1«7, avec cette épigraphe : Faciamns experienliam m anima rili,
(5) Voyez la lettre de van Miest dans les Papiers inédits, t. H, p. 171.