LIVRE V. COLÈRE DES CONSTITUTIONNELS
bien parce qu'il était le représentant le plus vrai, le défenseur le plus énergique des principes proclamés au début par TAssemblée nationale, que la France tournait les yeux vers lui comme vers une sorte d'ancre de salut des libertés publiques. Diaprés cela, il est aisé de comprendre quelles sourdes colères grondaient dans le cœur de ces Conslilutionnels, qui faisaient cause commune pour ainsi dire, à cette heure, avec les Malouet, les Duquesnoi, les Regnault et autres, dont quelques mois auparavant ils étaient les plus acharnés adversaires.
Leur exaspération contre Robespierre se traduisait de toutes les façons; toutes armes leur étaient bonnes ; livres, brochures, journaux répandaient sur son nom la calomnie à pleins bords, sans parvenir à ébranler sa popularité. On tenta même de lui interdire la tribune. Dans la séance du 23 juillet, Salles, ayant, au nom des comités réunis, reproduit une proposition tendante à l'organisation d'un tribunal spécial pour juger les crimes et délits commis au Champ de Mars, Lanjuinais signala le projet des comités comme destructif de la liberté ; après lui, Robespierre voulut défendre à son tour les principes de la constitution menacés. Mais quand on Taperçut à la tribune, des cris perçants Aux voix! aux voix I se firent entendre. C'était un parti pris de la part de quelques membres du club de 1789 de lui fermer la bouche. A quelque temps de là nous le verrons prendre une éclatante revanche. Toutefois la majorité pure de TAssemblée ne se laissa pas entraîner; elle repoussa le projet des comités (1).
Entre ses détracteurs et lui, Robespierre résolut de j)rendre le pays pour juge, et, dans les premiers jours du mois d*août, il publia une bngue lettre adressée au peuple français, lettre dont nous avons déjà cité quelques extraits. € On me force à défendre à la fois mon honneur et ma patrie, » disait-il en commençant, « je remplirai cette double tâche. Je remercie mes calomniateurs de me Tavoir imposée. » Une faction puissante dans TÉtat, et qui se flattait de dominer TAssemblée nationale, s'acharnait contre lui ; mais ce n'était pas sa personne qu'on attaquait, c'étaient ses principes et la cause du peuple. < Nation souveraine, » s'écriait-il, « nation digne d'être heureuse et libre, c'est à vous qu'il appartient de juger vos représentans, c'est devant vous que je veux défendre ma cause et la vôtre ; c'est à votre tribunal que j'appelle mes adversaire^s. » En réponse aux accusations de ses ennemis, il offrait ses actes, ses paroles, sa vie entière. Les seuls principes qu'il eût jamais soutenus, c'étaient ceux de la déclaration des droits proclamés par TAssemblée nationale. Or cette déclaration n'était pas, à ses yeux,
(1) Voyez VAdreise de Robespierre aux Fronçai», p. 40, et le numéro 714 du Patriote françoîMy où Brissot exhale toute son indignation.
une vaine ihéorie, mais Tensemble des maximes de justice universelle applicables à tous les peuples. « J'ai vu que le moment de fonder sur elles le bonheur de notre patrie étoit arrivé, et que, s*il nous échappoit, la France et l'humanité entière retomboient pour la durée des siècles dans tous les maux et dans tous les vices qui avoient presque partout dégradé Tespèce humaine ;. et j'ai juré de mourir plutôt que de cesser un seul instant de les défendre. » La morale d'un peuple libre ne pouvait être, selon lui, celle des despotes; c'est pourquoi il avait repoussé toutes les transactions avec la raison et la vérité, n'appuyant que les lois puisées aux sources de la justice éternelle, conformes à l'intérêt général, et de nature à assurer la régénération et la félicité du peuple. Il avait craint surtout, et combattu de toutes ses forces, ces ambitieux qui, par toutes sortes de manœuvres et d'intrigues, essayaient de diriger la Révolution vers un but particulier, et sous le masque du civisme, ne tendaient à rien moins qu'à ramener le despotisme ancien, et forceraient bientôt le peuple à reprendre ses chaînes tf ou à acheter, au prix du sang, la liberté conquise par la seule force de la raison. »
Il rappelait alors avec quelle persistance il s'était efforcé de mettre les décrets de l'Assemblée d'accord avec Tégalité des droits et la souveraineté nationale ; comment, attaché surtout à la cause des malheureux, il avait réclamé pour tous les Français domiciliés, n'étant ni infâmes ni criminels, la jouissance de tous les droits du citoyen, Tadinissibilité à tous les emplois, le droit de pétition^ celui de faire partie de la garde nationale. Étaient-ce là des opinions criminelles ou insensées? quel homme, ayant quelque droiture de cœur ou d'esprit, oserait le prétendre ? Quant à l'accusation de les avoir soutenues pour soulever le peuple, il y répondait par le plus souverain mépris. Le peuple, il l'avait toujours vu modéré, généreux, raisonnable et magnanime dans les grandes circonstances. N'était-ce pas insensé de le rendre solidaire des actes de violence commis par quelques individus dans les temps de troubles; aussi, en l'entendant calomnier sans cesse par des gens intéressés à le dépouiller et à l'enchaîner, croyait-il à bon droit la liberté en danger; car, disait-il, il n'en est point sans l'égalité des droits. « Partout où l'égalité des droits n'existe pas entre tous les citoyens, elle n'existe plus en aucune manière, et bientôt l'état social ne présente plus qu'une chaîne d'aristocraties qui pèsent les unes sur les autres, où l'homme orgueilleux et vil se fait gloire de ramper aux pieds d'un supérieur pouf dominer sur ceux qu'il croit voir au-dessous de lui. » On ne lui reprocherait pas, continuait-il, d'avoir sacrifié ses principes au plaisir d'être applaudi dans l'Assemblée na-