‹ Histoire de RobespierreChapitre 276 sur 283 · LIVRE V. — DKRNllËnE LUTTE CONTRE BARNAVE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — DKRNllËnE LUTTE CONTRE BARNAVE

les entraves possibles. Lq lutle se raviva, plus acharnée, dans le courant du mois de septembre, à propos d'une pétition adressée parla ville de Brest à l'Assemblée nationale, et par laquelle on se plaignait du retard apporté à l'exécution de la loi. Cette pétition étant restée sans effet, les habitants de la ville de Brest, unis par d'intimes liens aux colonies, s'étaient décidés à envoyer à Paris une députation qui se présenta à la barre de l'Assemblée dans la séance du 5 septembre au soir. Aux paroles très- convenables de l'orateur réclamant un prompt rapport sur la pétition des citoyens de Brest, Alexandre Lameth répondit par un discours d'une excessive violence. Après avoir commencé par malmener les pétitionnaires, il s'emporta d'une façon assez indécente contre ceux des membres de l'Assemblée qui avaient soutenu le décret du 15 mai, auquel il attribua les désordres dont les colonies étaient le théâtre, quand, au contraire, il était certain que les troubles venaient surtout de la non-exécution de ce décret conciliateur et parfaitement juste.

Ainsi personnellement mis en cause, Bobespierre s'élanra à la tribune, et, après avoir fait sentir la haute inconvenance de la conduite de Lamelh à l'égard des pétitionnaires et de quelques-uns de ses collègues, il s'écria, retournant l'accusation: « S'il estquelques individus, s'il est quelque section de l'Assemblée qui puisse imposer silence à quelques membres de l'Assemblée lorsqu'il est question des intérêts qui les touchent de près, je vous dirai, moi, que les traîtres à la patrie sont ceux qui cherchent à vous faire révoquer votre décret ; et si, pour avoir le droit de se faire entendre dans cette assemblée, il faut attaquer les individus, je vous déclare, moi, que j'attaque personnellement M. Barnaveet MM. Lameth (1). » A ces mots se produisit dans l'Assem- Jblée une violente agitation. D'une part retentirent des applaudissements prolongés, de l'autre on entendit des voix étouffées criant : « A l'Abbaye, à l'Abbaye, M. Robespierre. » Lui, calme au milieu de l'orage, reprit, quand le tumulte se fut apaisé : « Je défends des citoyens patriotes, et je fais quelques réQexions sur des membres de celte assemblée coupables, à^ mes yeux, de n'avoir pas concouru de toutes leurs forces à l'exécution de vos décrets. » La décision de l'Assemblée, fondée sur les principes de la saine politique, de l'équité et de la justice, était rationnelle et sage, poursuivait-il; et si elle avait été exécutée loyalement, tout aurait été apaisé. Il fallaitdonc examiner d'un œil sévère la conduite de ceux qui avaient contribué à ralentir les

(1) Brissot écrivit dans sou journal : « Les applaudissemens plusieurs fois réitérés 46 rAisemblée et des tribunes ont prouvé que tous les patriotes adhéroient à cette •dénonciation courageuse. » {Patriote françûi*^ numéro 759«)

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mesures d'exécution du décret, et puisque les membres du comité colonial se plaignaient d'avoir été inculpés par lui, il priait l'Assemblée de lui permettre, à un jour fixé par elle, d'exposer les motifs de son opinion à leur égard.

Barnave, un des coryphées des partisans de Tesclavage dans l'Assemblée, répondit aigrement. Les désordres coloniaux, il les attribuait à une cabale, et les auteurs de cette cabale étaient sans doute, à ses yeux, les Buzot, les Grégoire, les Robespierre, tous ceux qui réclamaient au nom du droit et de la justice la participation des hommes de couleur à tous les droits de citoyen et l'abolition immédiate de l'esclavage. 11 ne faut pas, disait-il, que les honnêtes gens soient dupes d'une cabale. « Il ne faut pas non plus qu'ils soient dupes des traîtres, »» lui répondit rudement Robespierre. Il n'y a souvent qu'un pas de la complaisance à la trahison ; or nos lecteurs ne sont pas sans connailre les rapports qui existaient à cette époque entre Barnave et la cour. Cette fois l'Assemblée passa à l'ordre du jour (l), mais la question des colonies ne tarda pas à se représenter devant elle.

Dans la séance du 23 septembre, Barnave fit un long rapport insidieux oii les faits étaient peints sous les couleurs les plus fausses. Rien d'hypocrite comme ce discours. L'orateur invoquait bien, pour demander l'abrogation du décret libéral du 15 mai, des pétitions adressées à l'Assemblée nationale, mais seulement celles des colons; quant aux réclamations formulées au nom des hommes de couleur et des nègres, il ne s'en occupait guère. Ce rapport, suivi d'un projet de décret tout à l'avantage des colons blancs, et où toutes les notions du juste et de l'injuste étaient bouleversées, ne pouvait manquer d'ame-

ner Robespierre à la tribune. 11 venait défendre, dit-il, «un des décrets qui, au jugement de la nation, avaientleplus honoré l'Assemblée nationale. » On l'attaquait, en foulant aux pieds tous les principes de l'humanité d'après des faits recueillis par des parties intéressées; il opposait à ces attaques tous les sentiments de justice et de philosophie méconnus. Toutes les raisons alléguées contre le décret n'avaientelles pas été prévues et discutées? En accordant aux hommes de couleur les mèrhes droits qu'aux blancs, on craignait que les nègres ne s'aperçussent à leur tour qu'entre eux et les blancs n'existait pas cette distance énorme sur laquelle était, disait-on, fondée leur obéissance! Quel pitoyable argument! En prenant une sorte d'engagement dé ménager les intérêts des colons, s'était-on engagé aussi à dépouiller les hommes de couleur de leurs droits de citoyens actifs? N'avait-on

(1) Voy. pour les détails de cette intéressante séance, le Moniteur du 8 septembre 1791, et surtout le Courrier de Provence, numéro 340.

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pas formellement déclaré, au contraire, qu'ils étaient implicitement compris dans le décret du 28 mars, qui réglait la condition des hommes libres aux colonies, et qui avait été précisément présenté par l'auteur pième du nouveau rapport dont il combattait aujourd'hui les conclusions. Barnave, ayant nié le fait, s'attira de la part de Grégoire un démenti énergique, auquel il répondit en balbutiant une explication banale.

Comment, continuait Robespierre après cet incident, pouvait-on, de bonne foi, attribuer au décret du 15 mai les désordres des colonies, puisqu'il n'était pas encore exécuté, puisqu'il n'avait même pas été envoyé ? Des intrigues, dont étaient complices plusieurs membres du comité colonial, avaient causé tout le mal, et il ne venait pas d'une loi sage, réparatrice, nécessaire. N'avait-on pas, d'ailleurs, laissé pressentir à l'Assemblée qu'on provoquerait linsurreclion des blancs contre l'autorité législative? Abjurerait-on aujourd'hui par légèreté ou par faiblesse les grands principes proclamés dans le décret du 15 mai? « Oublierez-vous, » dit-il, « que c'est la faiblesse et la lâcheté qui perdent les États et les gouvernements, et que c'est le courage et la constance qui les conservent? » Avait-on prouvé un seul des faits dénoncés? Et de quelle source venaient-ils? Après avoir réfuté un à un tous les arguments présentés par Barnave, opposé aux pétitions invoquées par lui celles des villes de Rennes, de Brest et de Bordeaux, il demandait si, pour satisfaire l'égoïsme d'une certaine classe de colons, l'Assemblée reviendrait sur un de ses meilleurs décrets, et poursuivait en ces termes : « Qu'il me soit pei mis de vous dire, quelque haine qui puisse exister contre moi, que le courage gratuit que j'ai montré à défendre la justice, l'humanité et les intérêts sacrés d'une partie de citoyens que nous devons protéger en Amérique, puisque nous nous occupons de leur sort, ne m'abandonnera pas; qu'il me soit permis de remettre sous vos yeux quel spectacle nous a présenté l'affaire des colonies depuis qu'il en a été question parmi nous. Rappelez-vous les dispositions particulières toujours présentées à l'improviste. Jamais aucun plan général qui vous permît d'embrasser d'un coup d'oeil et le but où Ton voulait vous conduire et les chemins par lesquels on voulait vous y faire parvenir. Rappelez-vous toutes ces délibérations où, après avoir remporté l'avantage auquel on semblait d'abord borner tous ses vœux, on s'en faisait un titre pour en obtenir de nouveaux ; où, en vous conduisant toujours de récits en récits, d'épisodes en épisodes,, de terreurs en terreurs, on gagnait toujours quelque chose sur vos principes et sur l'intérêt national, jusqu'à ce qu'enfin, échouant contre un écueil, on s'est bien promis de réparer son naufrage. »

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Comment ! on allait arracher à ces hommes des droits qu'on leur avait formellement reconnus! On allait les replonger dans la misère et dans l'avilissement, les remettre aux pieds de maîtres impérieux dont on les avait aidés à secouer le joug ! Étaient-ce donc des biens de peu d'importance que ceux dont on prétendait les priver ? Comment ! les intérêts les plus sacrés, le droit de concourir à la nomination de magistrats auxquels on confie sa fortune et son honneur, celui de concourir à la formation de la loi en nommant le législateur ; tout cela, ce n'était rien l Ah ! s* écriait-il en terminant, « que l'on pense ainsi lorsqu'on regarde la liberté comme le superflu dont le peuple français peut se passer, pourvu qu'on lui laisse la tranquillité et du pain ; que Ton raisonne ainsi avec de tels principes, je ne m'en étonne pas. Mais moi, dont la liberté sera l'idole, moi qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité "pour les hommes ni pour les nations sans liberté, je déclare que j'abhorre de pareils systèmes et que je réclame votre justice, l'humanité, la justice et l'intérêt national en faveur des hommes libres de couleur (1). »

Fréquemment interrompu par de chaleureux applaudissements, ce discours véritablement superbe de Robespierre ne put cependant empêcher l'Assemblée de se déjuger et de commettre un acte d'iniquité révoltant. QueWe triste fin d'une si belle carrière! Barnave triompha; le sort des honmies de couleur et des nègres fut abandonné aux assemblées coloniales; mais, loin d'apaiser les colonies, l'inique décret présenté par lui y excita de nouvelles fureurs, et pour longtemps elles devaient rester en proie à toutes les horreurs de la guerre civile. En Robespierre furent vaincus, ce jour-là, le droit, la justice, l'humanité! Quand vint l'heure de la réparation, se rappela-t-on ses magnifiques efforts pour le triomphe de la bonne cause? Hélas! la reconnaissance n'est guère la vertu des hommes.

Quelques jours auparavant on l'avait entendu défendre avec vivacité la dignité des assemblées électorales contre les théories des membres du comité de constitution. Le Chapelier et d'André entre autres. Voici

(1) Voyez le Courrier de Provence^ numéro 346, dans lequel ce discours de Robespierre ne tient pas moins de quatorze pages (193 à 206). Yoy. aussi le MoniUur au. 26 septembre 1791.

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