LIVRE 1. — DEBUTS AU BARREAU
ment Theure et les causes de la scission qui éclata entre eux; scission à jamais déplorable en ce qu'elle fournit à la vile faction desTheruîidoriens un immense appui moral; scission déplorable» car, on peut l'affirmer hardiment, l'union de ces deux hommes si grands, si honnêtes l'un et Tautre, eût contribué, la tempête passée, à fonder la liberté en France et à affermir la République.
Nous venons de voir Robespierre luttant pour une pauvre servante contre des adversaires riches et influents; avocat, il mit constamment son ministère au service des faibles et des opprimés. Il n'acceptait pas indistinctement toutes les affaires, et n'appliquait pas son talent à torturer la loi dans un intérêt contraire à l'équité; jamais ses plus violents détracteurs u'oLt pu l'accuser de s'élre chargé d'une cause injuste. Lorsque dans un même procès les deux parties venaient le prier de leur prêter son assistance, il ne cherchait pas à savoir quelle était la plus riche, il se demandait d'abord où était le bon droit; et s'il ne parvenait pas à les concilier, ce qu'il essayait de faire avant tout, il prenait en mains la cause la plus juste, sansconsidérer sison propre avantage était de ce côté. Q'Jelquefois on le vit ouvrir sa bourse à des clients au lieu d'exiger d'eux des honoraires, quand la pénurie de leurs ressources ne leur permettait pas de subvenir aux frais toujours coûteux d'un procès. En général, bien différent de ces avocats qui poussent à ta lutte quand même, il essayait de retenir ses chents dans cette voie périlleuse des procès, et se gardait bien de les leurrer sur la bonté de leur cause. Nous avons sous les yeux une lettre écrite par lui, en février 1787, a un abbé Touques, alors bénéficiaire en Artois, et depuis curé de Cin- Iheaux, près de Gaen, qui l'avait chargé dune affaire très-importante. Elle commence ainsi : « La conûance illimitée que vous m'accordez me flatte et m'embarrasse à la fois; d'un côié, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument vos prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagcrçent; de l'autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous (ionner le conseil de la Soutenir (1)... » Cette lettre, que sa longueur nous empêche de don-
(1) Cette lettre, dont Toriginal est à Pétranger aujourd'hui, a para dans une brochure publiée à Caen en 1844, sous ce titre : Excentricités caennaises, tiré à 25 exemplaires, et dont nous devons la communication à M. Ch. Renard, de Caen.
ner en entier, témoigne de la conscience et du désintéressement de l'avocat.
Dès la première année de son exercice, Robespierre attira sur lui l'attention par l'éclat de ses plaidoiries , et bientôt il fut un des membres les plus occupés du barreau d'Arras. Ce ne fut donc pas un terne avocat subitement transformé par la Révolution, élevé par elle à la hauteur des plus brillants génies, comme Tout écrit quelques-uns même de ses apologistes; tout jeune il était marqué au front du sceau divin; Timportance des affaires confiées à ses soins atteste suffisamment sa renommée précoce et la position considérable qu'il avait rapidement acquise dans son pays.
Une des premières causes qui le mirent en lumière fut une question de testament très-curieuse et très-délicate. M. Jean-Baptiste de Beugny, habitant de la commune de Pas, dans les environs d'Arras, avait embrassé la religion réformée et entraîné dans sa conversion les enfants d'un de ses frères. 11 mourut, laissant une grande fortune, après avoir institué pour ses légataires ceux de ses héritiers naturels qui, à son exemple, auraient abandonné le culte catholique en faveur du protestantisme. Les héritiers exclus, parmi lesquels se trouvait un chanoine de la cathédrale nommé Jacques-Simon-Joseph de Beugny, résolurent d'attaquer le testament comme fait en haine de la religion de l'État; mais avant d'introduire leur demande en annulation, ils s'adressèrent à Robespierre, afin d'avoir une consultation sur la matière et de savoir si un pareil acte était susceptible d'être cassé.
Robespierre se prononça résolument pour l'affirmative, d'où l'on a inféré plus tard qu'avant la Révolution il s'était montré catholique jusqu'à l'intolérance. Mais il suffit de lire son mémoire consultatif pour' être convaincu au contraire qu'il a été, en le rédigeant, guidé par le plus entier respect de la liberté des cultes, dont il ne manqua jamais d'être l'ardent défenseur. Si le testament lui paraît entaché de nullité, c'est précisément à cause de l'intolérance de son auteur, lequel, pour agir sur la conscience de ses héritiers, n'a pas craint de mettre en jeu le puissant ressort de l'intérêt. « De toutes les passions qui peuvent entraîner la volonté de l'homme, » dit l'avocat consulté, « il n'en est pas de plus incompatible avec la raison et la liberté que le fanatisme religieux (1). » Nous le verrons sans cesse rester fidèle aux principes de •
(l) Consultation en date du 25 mai 1782, rédigée par M* de Robespierre, et signée < par six de ses confrères, MM. Deconchi, Delegorgue aîné, Dourlent, Mauduit, Leducq, « Deraarlières. £lle a été insérée dans le numéro du 25 septembre 1850 de V Impartial^ iU Boulogne, auquel elle avait été communiquée par l'honorable M. Billet, avocat à-^ Arras.