‹ Histoire de RobespierreChapitre 29 sur 283 · LIVRE I. LE MOINE DOM BROGNIART · texte numérisé non relu

LIVRE I. LE MOINE DOM BROGNIART

tolérance universelle émis par lui dans cette consultation. Le fanatisme protestant ne lui semblait pas plus respectable que le fanatisme catholique; et plus tard, à une époque où il y avait quelque courage à défendre la liberté religieuse, nous entendrons le même homme, prenant hardiment à partie les fougueux sectaires du culte de la déesse Raison, s'écrier à la tribune des Jacobins : « On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe... Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe, n

Mais si, obéissant à un sentiment d*équité, il n*hésitait pas à rédiger une consultation en faveur de personnes attachées à la communion romaine* il était toujours prêt à entrer en lutte contre les princes mêmes de TÉglise, quand il jugeait leurs prétentions contraires.au bon droit. Aucune considération n'était capable de contre-balancer dans son cœur la cause sacrée de la justice. Un jour de simples paysans vinrent le prier de se charger d*un procès important; l'adversaire était redoutable. Robespierre examina la cause, la trouva juste, et on le vit, non sans élonnement, soutenir avec une suprême énergie les intérêts de pauvres vassaux contre leur puissant seigneur, qui n'était autre que Vévêque d'Arras.

Une autre fois, dans une circonstance bien autrement grave, il eut le courage de s'attaquer à l'un des moines de l'abbaye de Saint-Sauveur d'Anchin, dom Brogniart. Une jeune fille nommée Clémentine Deteuf était employée comme lingère dans l'abbaye ; le moine, l'ayant trouvée de son goût, mit tout en œuvre pour la séduire. N'ayant pu arriver à ses fins, il résolut de se venger bassement et eut l'infamie d'accuser la jeune fille d'avoir dérobé une somme de deux mille louis. En vain elle protesta de son innocence, en vain elle affirma que le misérable la dénonçait faussement parce qu'elle n'avait pas voulu céder à ses passions brutales; que pouvait-elle, faible jeune fille, contre un si puissant accusateur? Et qui voudrait consentir à la défendre? Car poursuivre dom Brogniart, dévoiler la bassesse de son action, le signaler comme un faux dénonciateur au mépris pubHc, c'était s'attirer l'implaoable inimitié de toute l'abbaye. On sait à quel esprit de corps invétéré obéissent les membres des corporations religieuses. Plutôt que de sacrifier la brebis galeuse, d'abandonner simplement un coupable à la vindicte des lois, ils aiment mieux scftivent le couvrir de leur protection et se rendre en quelque sorte solidaires d'un crime. Malheur à qui porte la main sur un des leurs!

Un homme pourtant eut ce courage, ce fut Maximilien Robespierre, £1 qui s'adressa le père de la victime. Sûr de l'innocence de Clémentine I>eteuf, il se présenta pour elle à la barre du tribunal criminel. Dans

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une plaidoirie saisissante il démontra la fourberie de ce moine libertin, assez irifàme pour sacrifier l'innocence d'une jeune fille à une ignoble vengeance. Ses consciencieux efforts furent couronnés d'un plein succès, les jugps acquittèrent sa cliente. Mais il ne lui suffit pas de lui avoir rendu l'honneur ; non content de ce triomphe, il voulut encore obtenir la réparation du préjudice matériel qu'elle avait subi. En conséquence il intenta en son nom contre dom Brogniart une demande en dommages-intérêts devant le conseil provincial d'Artois. Un volumineux et remarquable mémoire, répandu à profusion, acquit à la jeune fille les sympatiiies de tout le monde, et son méprisable accusateur fut condamné envers elle a une forte réparation pécuniaire (1).

Cettç affaire eut et devait avoir un prodigieux retentissement. Et il est facile de comprendre combien s'en accrut la renommée du jeune avocat, assez téméraire pour avoir osé plaider contre 1 évéque d'Arras et attaquer en justice un des puissants moines de l'abbaye de Saint- Sauveur d'Anchin.

Comme dans toutes les provinces de France avant la Révolution, l'organisation judiciaire en Artois était un véritable dédale. Issue de l'anarchie féodale et des luttes entre .l'Église et le pouvoir séculier, elle gardait bien l'empreinte des vicissitudes de sa vicieuse origine. Il y avait la justice royale et la justice seigneuriale, et cette dernière se divisait encore en haute, moyenne et basse justice. Souvent une même ville était soumise h plusieurs juridictions.. C'est ainsi que, sous le rapport judiciaire, Arras était partagé en cité proprement dite et en ville; ia première dépendant de l'évéqiie, la seconde de l'abbé de Saint- Waast ; l'évoque et l'abbé avaient droit de haute et basse justice.

Au-dessus siégeait, pour toute la province, un conseil supérieur, sorte de parlement établi en 1530 par l'empereur Charles Quint. Les charges des officiers attachés à ce conseil étaient héréditaires; en ces temps d'anarchie générale, décemment couverte du manteau du despotisme, et à laquelle la Révolution vint tardivement mettre bon ordre,

(1) Mémoire pour François Deteuf, demeurant au village de Marchienncs, contre les grand-prieur et religieux de l'abbaye d'Anchin. Arras, G. de la Sablonniëre, 1784, in-4'' do 21 pages.

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