‹ Histoire de RobespierreChapitre 48 sur 283 · Livre i. — adresse a la nation artésienne · texte numérisé non relu

Livre i. — adresse a la nation artésienne

et du citoyen, • il ne se soit pas élevé, parmi les députés du tiers état, une seule voix pour défendre les classes opprimées. Malheur au simple citoyen assez hardi pour murmurer! TArtois a aussi sa Bastille; ci ses administrateurs a ont trouvé moyen d'enchérir sur les horreurs de l'inquisition et sur Tabominable système des lettres de cachet. » Dans une narration rapide, colorée, émouvante, il énumère toutes les horreurs commises au nom et par Tordre des états d'Artois, devenus pour tous les habitants un objet de terreur et de haine. On a vu quelques-uns des chefs de ces états parcourir à main armée la province, comme un pays ennemi, pour arracher de vive force aux citoyens leur subsistance et celle de leurs familles. A la lueur des torches et au bruit des tambours, on a vu, dans les bourgades, les malheureux habitants fuyant désespérés comme dans une ville prise d'assaut. « On les a vus traînés en prison comme des criminels ou battus comme des esclaves pour avoir osé réclamer les droits sacrés de la propriété; on a vu les prisons regorger longtemps de citoyens de tous les âges et de toutes les conditions, hommes, femmes, enfants entassés pêle-mêle comme de vils animaux; on a vu, juste ciel! on a vu des femmes enceintes enfermés dans ces lieux d'horreur, y mettre au monde, y allaiter d'innocentes victimes, dont l'organisation faible et la vie languissante rappellent encore aujourd'hui sous quels affreux auspices elles l'ont reçue!» Et ce tableau des misères d'une province, c'était l'image en petit des malheurs et des iniquités dont souffrait le royaume entier. Partout régnait la même désolation; partout on retrouvait ces mêmes abus cnergiquement dénoncés par Robespierre. Cette adresse, pleine d'effrayantes vérités, est la meilleure réponse à ceux qui prétendent qu'au xnoment où éclata la Révolution, la plupart des abus avaient disparu du sol de la France. Mais cette Révolution nécessaire, Robespierre la X)ressentait, il l'annonçait hautement comme une échéance fatale : «Il ^tait arrivé, » disait-il, « le moment où les étincelles du feu sacré alloient :»'endre à tous la vie, le courage, le bonheur. » 11 engage donc vive- *Tient ses concitoyens à renverser ces prétendus états d'Artois, malgré ia prétention de leurs membres d'obtenir de l'Assemblée nationale le ^*3iaintien dç leur constitution ; car c'est pour les peuples un droit & mprescriptible et inaliénable de révoquer leurs mandataires infidèles, is il se raille de cette autre prétention des états d'Artois de nonruner ux-mémes les députés aux états généraux, auxquels le clergé de la rovince, faisant échange de compliments avec la noblesse, recomandait comme un devoir de conserver les privilèges d'un ordre garien du bonheur et de la prospérité du pays. « Ah ! certes, » dit avec aison Robespierre, c il faut que l'habitude du despotisme inspire un

mépris bien profond pour les hommes, puisqu'on les croit assez slupides pour entendre, de sang-froid, vanter leur bonheur lorsqu'ils gémissent dans l'oppression et qu'ils commencent à s'indigner de leurs fers! » Mais, ajoute-t-il, au peuple seul il appartient de choisir ses représentants avec une entière liberté et surtout avec discernement. Qu'il se garde des pièges grossiers que lui tendent certains privilégiés qui, sous le masque du patriotisme, cherchent à capter ses suffrages pour le trahir bientôt. Ce n'est pas sur ceux qui sont intéressés à maintenir les abus qu'il peut compter pour en demander la suppression. Qu'il déjoue donc les intrigues et les menées à l'aide desquelles les membres des états d'Artois osent espérer de lui imposer leurs choix ; c'est de son propre sein qu'il doit tirer les instruments de son salut.

Telle était cette ardente phiiippique dont nous avons rapidement esquissé les principaux traits. Elle produisit dans la province un effet extraordinaire. La première édition fut épuisée en peu de temps, et au bout de quelques semaines parut une nouvelle édition , considérablement augmentée de faits nouveaux (1). Les impressions, on le comprend, furent diverses. Si, d'une part, les témoignages de reconnaissance et les applaudissements ne manquèrent pas au publiciste assez courageux pour s'attaquer à un corps puissant et vindicatif, il y eut dans les rangs des privilégiés des cris de fureur et de haine qui ne tardèrent pas à se tradaire en actes. Dans ceite adresse à la nation artésienne , Robespierre ne disait pas un mot de sa candidature aux états généraux, mais elle se posait d'elle-même en quelque sorte ; et si déjà il ne songeait à se présenter aux suffrages de ses concitoyens, il y fut naturellement invité par les acclamations qui accueillirent sa brochure. Dès lors commença contre lui , de la part des hommes qu'il avait pour ainsi dire marqués d'un fer rouge, cet implacable système de calomnie et de diffamation dont, vivant, il triompha toujours, mais à l'aide duquel on est parvenu, sinon a flétrir, du moins à faire, dans un certain monde, abhorrer sa mémoire. Épouvantable injustice, sans exemple dans L'histoire et dont la réparation est une dette léguée à la postérité.

(1) Nous avons sous les yeux cette nouvelle édition. C'est une brochure in-8», de 83 pages, très-peu connue et très-rare aujourd'hui.

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