‹ Histoire de RobespierreChapitre 49 sur 283 · LIVRE 1. SA CANDIDATURE AUX ÉTATS GÉNÉRAUX 'ÎS · texte numérisé non relu

LIVRE 1. SA CANDIDATURE AUX ÉTATS GÉNÉRAUX 'ÎS

II y eut, d'un bout de la France à l'autre, comme une véritable commotion électrique, quand sonna l'heure de procéder à l'élection des députés aux états généraux. Un ordonnance royale , en date du l*' janvier 1789, avait fixé le nombre des députés du tiers à un chiffre égal à crflui des députés delà noblesse et du clergé réunis. Aux cris de rage poussés par les meneurs de ces deux ordres à l'apparition de cet arrêté, on put juger de son importance. « Qu'est-ce que le tiers état? » avait demandé Champfort. Rien hier, il allait devenir tout. La fameuse brochure de Sieyès, entée tout entière sur ce texte gros de tempêtes, altière, incisive, dogmatique, avait jeté les privilégiés dans un trouble étrange et porté au plus haut degré le courage et les légitimes prétentions du tiers. Mais nulle part peut-être elle n'avait eu plus de retentissement et iremué plus profondément les cœurs que dans la province d'Artois.

Là, en effet, florissait encore dans toute sa force l'esprit des temps passés ; le pays était écrasé sous la double pression de deux aristocraties également tyranniques, celle de la noblesse et celle du clergé; la féodalité y avait subi peu d'atteintes, et l'on devait s'attendre , de la part du peuple des villes et des campagnes , qui avait plus souffert qu'ailleurs, -à de vives démonstrations. Aussi prêtres et seigneurs s'unirent-ils étroitement pour résister de toutes leurs forces au débordement des passions généreuses qui surgirent tout à coup dans cette malheureuse province qu'ils considéraient comme un patrimoine héréditaire et que depuis tant de siècles ils traitaient en pays conquis.

Un homme avait surtout contribué à secouer la torpeur des masses, à ressusciter ce tiers état depuis si longtemps mort à la vie politique, c'était Maximilien Robespierre. Ces grands mots de patrie, de liberté, d'égalité, continuellement dans sa bouche, mots étranges et monstrueux pour les uns , tout nouveaux pour les autres , avaient fini par troubler la q[\iiétude des privilégiés et par animer les citoyens des communes du désir impatient de reconquérir leur place au soleil. Quand on le soupçonna d'aspirer à représenter ces classes sortant subitement d'une lo¥igue léthargie, une ligue formidable de prêtres, de nobles et de quel- ^tvtes bourgeois envieux ou intéressés au maintien des abus se forma c^ontre lui, et il commença d'être en butte à ces accusations banales

dont n'ont cessé d'être poursuivis les hommes qui » cédant à d'irrésistibles convictions, se sont voués à la défense des faibles et des déshérités. Il eût pu, comme un autre , vendre sa conscience, mettre sa plume et sa parole au service des puissants et s'asseoir, lui aussi, au banquet des heureux. Mais à cette tranquillité, à ce bonheur qu'il eût achetés au prix d'une sorte d'apostasie, il préféra l'isolement, la lutte 0[»iniâtre, les obstacles sans cesse renaissants ; et , fort de son honnêteté , il entra d'un pas résolu dans la voie âpre au bout de laquelle l'attendait le martyre. Ambitieux! lui criaient ces hommes, stupéfaits de voir un simple avocat revendiquer au profit de tous ce qu'ils étaient habitués à considérer comme leur domaine exclusif. Ambitieux, soit; mais ambitieux sublime , à la manière de Brutus et de Washington, Toutes les attaques le trouvèrent impassible ; il s'y retrempa, et désormais devait opposer un cœur d'acier à ses calomniateurs (1).

Aux clameurs que souleva sa candidature , mise en avant par ses amis, il répondit en mars 1789 par une nouvelle adresse au peuple artésien , dans laquelle , sans solliciter directement les suffrages de ses concitoyens, il s'attachait à les éclairer sur leurs choix et définissait les qualités indispensables à un député de ce tiers état, riche en vertus et en talents , et sur lequel les autres ordres avaient la prétention de continuer leur injuste domination. S'il ne se croit pas un mérite suffisant pour représenter ses compatriotes, il croit pouvoir du moins leur donner de sages conseils et mettre au jour quelques idées utiles dans une aussi grave circonstance : «t J'ai un cœur droit, une âme ferme; je n'ai jamais su plier sous le joug de la bassesse et de la corruption... Si l'on a un reproche à me faire, c'est celui de n'avoir jamais su déguiser ma façon de penser, de n'avoir jamais dit : Oui, lorsque ma conscience me crioit de dire : Non...; de n'avoir jamais fait ma cour aux puissances de mon pays, dont je me suis toujours cru indépendant, quelques efforts que l'on ait tentés pour me persuader qu'il n'en coûte rien pour se présenter, en se courbant, dans l'antichambre d'un grand , que particulier l'on n'aime pas , que citoyen on déteste. Voilà, mes chers compatriotes, l'homme qui va vous parler. Voici ce qu'il a à vous dire : Vous allez avoir à nommer des représentants, et sûrement vous y avez déjà pensé. Vous ailes

(1) En février 1789, il parut une brochure intitulée : Avertissement à la nation arU^ sienne. « On vous a insinué, dit Pauteyr, que vous n'aviez besoin ni d*avocats ni dWateurs... C'est à vous de juger s^il convient que vos représentants soient des girouettes et des magots de cheminée. » Cet écrit ne m^a paru être ni dans le toia ni dans la manière de Robespierre, mais il est, à coup sûr, d'un de ses unis {Bibliothèque impériale, LB*», 1251.

Page 1