LIVRE I. ELOGE DU PRESIDENT DUPATY
abus du système judiciaire, en écrivant ses réflexions sur la législation criminelle, si défectueuse encore de nos jours, et sur laquelle un nouveau Dupaty et un nouveau Robespierre devraient bien appeler les méditations du législateur.
Robespierre était bien è même d'apprécier un tel magistrat. Étant étudiant à Paris, il avait eu le bonheur de lui être présenté, et en avait reçu les marques de la plus cordiale bienveillance. Aussi, à la nouvelle de sa mort prématurée, s'empressa-t-il de composer son éloge. Et, en retraçant les vertus de ce sage, cet homme si niaisement accusé d'ingratitude, sans qu'on ait jamais administré la moindre preuve de cette accusation, ne songea « qu'à satisfaire un besoin de son cœur, celui de la reconnaissance (1). >
Jadis, en fréquentant la maison hospitalière du président, il se sentait en pays ami, en famille pour ainsi dire, car son hôte était comme lui un fervent disciple de Rousseau. « Il méditoit les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les nations avec les nations. » Ce dont le loue principalement Robespierre, c'est de s'être toujours montré, dans sa carrière de magistrat, le soutien et le vengeur des malheureux et d'avoir constamment tourné des regards pleins de sollicitude « sur cette classe de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société, tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui la justice doit une protection d'autant plus spéciale qu'elle est son seul soutien et son unique appui. » Il le félicite surtout d'avoir toujours laissé aux accusés la plus grande latitude pour leur défense, à une époque où une procédure inique, secrète et barbare offrait bien peu de place à la justification des prévenus, et favorisait tout au plus les coupables adroits et puissants. Robespierre ne manque pas de saisir cette occasion de déplorer éloquemment la légèreté et l'impéritie avec lesquelles on s'est servi des lois romaines dont on a pris les petitesses et les subtilités, au lieu des grands principes d'humanité, des sublimes leçons d'équité et de douceur auxquels elles ont dû de survivre à l'anéantissement de l'empire. Vient ensuite un nouvel éloge
(1) Eloge de messire Charles-?/fargaerite Mcrcier-Dupaty, président k mortier au paiiement de Bordeaux, par M. R , avocat en parlement, avec cette épigraphe :
MoIlU ille b«DU flebilis oecidit ; Nnlli flebilior qota mthi. (Hoaicc.)
1789, in-8* de 46 pages.
du roi, qui cherche dans une assemblée auguste le remède aux maux dont la France est de toutes parts accablée. Mais, a-t-il soin d'ajouter, a c'est le moment de mettre sous ses yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées , tous les pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont injustement répandu sur les échafauds. > Alors, s'inspirant du souvenir de Calas et de tant d'autres victimes, il rappelle avec quelle fermeté héroïque Tiliustre président est parvenu à sauver trois innocents au moment où ils allaient être livrés au bourreau.
De nos jours encore nous sommes trop souvent témoins de adorables erreurs judiciaires, mais elles étaient bien plus fréquentes autrefois; il faudrait tout un volume énorme pour en dresser le sanglani catalogue. Trois habitants de Chaumont avaient été condamnés à la roue, sur la déposition de quelques soldats de la maréchaussée. Or les coupables élaient les dénonciateurs eux-mêmes. On eut l'idée de s'adresser au président Dupaty, et Ton parvint à faire pénétrer dans sa conscience la conviction de l'innocence des condamnés. Le président voulut voir les victimes ; il descendit dans leur cachot, les interrogea, leur rendit l'espérance ; et, parfaitement renseigné sur les vé* ritables auteurs du crime, il publia des mémoires touchants et à jamais célèbres où la pure vérité se révélait dans tout son jour. S'attaqua l Tinfaillibilité judiciaire était un acte d'une haute témérité, certaim magistrats n'admettant pas que la justice puisse se tromper, comme8*i] y avait quelque part ici-bas des hommes complètement à l'abri di l'erreur. Dénoncés au parlement de Paris, les mémoires justificatifi furent condamnés à être lacérés et brûlés par la main du bourreau; mais cette inique s^tence n'empêcha pas Dupaty de sortir victorieux du débat dans lequel il s'était engagé, tant les preuves fournia par lui étaient nettes et concluantes. Déchargés de toute condamnation, ses trois clients virent s'ouvrir les portes de leur prison, et purefil rentrer, le front haut, au sein de leurs familles. « Jamais peut-être, » s'écrie avec raison Robespierre, « l'humanité n obtint un plus beau triomidie. » Hélas ! combien d'autres innocents, victimes d'un injusif arrêt, n'ont pas eu le même bonheur !
Comme son panégyriste, le président Dupaty sentait la nécessité dei réformes sociales; il y poussait fortement les esprits, et présageait aussi le prochain triomphe du tiers état, « se consolant de Tinjustice dec hommes et de la haine des méchants en remplissant ses devoirs de citoyen. j> Mais il y avait encore entre eux d'autres points de re^ssem* blance : l'un et l'autre aimaient et cultivaient les lettres, s'honorani tous deux par un goût éclairé pour les productions de l'esprit. Robe&